La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Les vieilles racines, liées presque toujours à la défense et au développement du christianisme, lequel a donné forme à notre passé, provoquent aujourd’hui l’aversion croissante de la culture dominante. Celle-ci préfère nier ces racines plutôt que de les assumer et de les intégrer à la nouvelle vision de l’Europe qu’elle promeut.

Al-Andalus et la Croix. Entretien avec Rafael Sanchez Saus

Al-Andalus et la Croix. Entretien avec Rafael Sanchez Saus

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire hors-série n°12, printemps-été 2016. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de l’Espagne médiévale, Rafael Sanchez Saus s’en prend à la lecture “historiquement correcte” de la période et éclaire d’un jour nouveau la conquête musulmane. Propos recueillis par Arnaud Imatz

Photo : Tableau (détail) figurant le martyre, en 859, de saint Euloge de Cordoue. Pendant près d’une dizaine d’années, les chrétiens de la capitale omeyyade contestèrent pacifiquement, au risque du martyre, le bien-fondé de la religion musulmane, sans parvenir à ébranler le pouvoir de l’émir.

La Nouvelle Revue d’Histoire : La mode est à la « déconstruction » de l’histoire. En France, certains négationnistes affirment ainsi que la bataille de Poitiers, qui vit la victoire de Charles Martel contre l’envahisseur musulman, ne serait qu’une imposture ou un non-événement. En Espagne, les mêmes idéologues vont jusqu’à prétendre qu’il n’y a jamais eu d’invasion islamique dans la Péninsule. Que pensez-vous de cette thèse, formulée par Ignacio Olagüe en 1974, reprise aujourd’hui par Emilio Gonzalez Ferrin, un professeur d’histoire de l’Islam à l’université de Séville ?

Rafael Sanchez Saus et son dernier livre Al-Andalus et la Croix. Il y remet en cause bon nombre de mensonges et d’idées reçues.

Rafael Sanchez Saus et son dernier livre Al-Andalus et la Croix. Il y remet en cause bon nombre de mensonges et d’idées reçues.

Rafael Sanchez Saus : Il faut se demander d’où vient cette pulsion qui s’étend sur tout l’Occident et qui n’est que la manifestation sur le plan historiographique d’une négation plus profonde, d’un projet plus vaste. Bien évidemment il s’agit ici de préparer le terrain pour une nouvelle interprétation de l’histoire européenne. Les vieilles racines, liées presque toujours à la défense et au développement du christianisme, lequel a donné forme à notre passé, provoquent aujourd’hui l’aversion croissante de la culture dominante. Celle-ci préfère nier ces racines plutôt que de les assumer et de les intégrer à la nouvelle vision de l’Europe qu’elle promeut. En Espagne, on nie également l’historicité de Covadonga, la bataille qui est considérée traditionnellement à l’origine de la Reconquête – un terme qui d’ailleurs est lui aussi rejeté –, bien qu’on ne puisse pas abolir le fait que les anciennes chroniques parlent d’une « rencontre » à l’origine du royaume des Asturies et qu’on ne puisse pas davantage discuter l’existence du premier roi, Pélage.

Je crois cependant que la négation de la conquête arabo-musulmane de 711 a d’autres origines intellectuelles. Olagüe était un nationaliste espagnol et ses thèses s’inscrivaient dans une tendance historiographique espagnole, très forte tout au long du XXe siècle, qui consiste à intégrer la civilisation d’al-Andalus dans l’ensemble du devenir de la péninsule ibérique, non pas comme une rupture mais comme une continuité par rapport à ce qui l’a précédée. Selon ce point de vue, il n’y aurait pas eu de véritable conquête et donc pas de « perte de l’Espagne ». Celle-ci aurait maintenu ses traits essentiels et aurait même fini par s’imposer aux minorités arabes et berbères ce qui aurait permis l’émergence d’une civilisation brillante avec un substrat beaucoup plus hispanique que musulman. Ces délires, sans le moindre fondement historique, n’ont pas eu beaucoup d’effets sur les historiens espagnols des années 1970 et des décennies suivantes. Mais aujourd’hui, grâce à leur adaptation par Gonzalez Ferrin, ils trouvent un tout autre écho parmi les amateurs d’histoire et les mystificateurs. Gonzalez Ferrin ne nie pas qu’il y ait eu une conquête, bien qu’il fasse tout son possible pour réduire sa réalité et ses conséquences mais, aussi étonnant que cela puisse paraître, il prétend que ses acteurs n’étaient pas musulmans.

Selon lui, on ne peut pas vraiment parler encore d’Islam, en 711, et il y aurait eu, au contraire, une sorte d’amalgame de forces et de gens à la religion incertaine mais tous opposés à l’orthodoxie trinitaire catholique, qui aurait trouvé facilement des soutiens dans la population autochtone. À l’entendre, il y aurait donc eu beaucoup plus une rencontre qu’une conquête, après que la faible résistance des groupes wisigoths dominants eut été éliminée. Cette construction ahistorique, utilisée bien entendu pour délégitimer la Reconquête chrétienne postérieure, a fait récemment l’objet d’une critique dévastatrice et définitive de la part du professeur Alejandro Garcia San Juan de l’université de Huelva, auteur de La Conquista islamica de la Peninsula Iberica y la tergiversacion del pasado(1) (La conquête islamique de la Péninsule ibérique et la tergiversation du passé).

NRH HS n°12

La Nouvelle Revue d’Histoire hors-série n°12

La Nouvelle Revue d’Histoire : Vous-même, vous venez de publier un ouvrage très important, Al-Andalus y la Cruz (Al-Andalus et la Croix). Ce livre explique la situation de la Péninsule sous domination musulmane et éclaire particulièrement l’époque de l’invasion et les débuts de l’occupation. Pourquoi l’avez-vous l’écrit ?

Rafael Sanchez Saus : J’ai en effet surtout travaillé sur le Bas Moyen Âge ou le Moyen Âge tardif, ce qui m’a conduit à étudier les relations entre Grenade et l’Andalousie devenue chrétienne au XIIIe siècle. C’est ce qui m’a poussé à écrire sur les relations entre musulmans et chrétiens, un sujet qui fait l’objet de graves falsifications. Je me suis aussi rendu compte qu’il existait un vide dans l’histoire des mozarabes, ces chrétiens ayant vécu sous la domination musulmane. Cela non pas au niveau de la recherche, qui a beaucoup avancé au cours des dernières années (il faut ici rappeler d’excellents travaux, comme ceux de Cyrille Aillet (2)), mais dans la présentation des nouveaux matériaux au public cultivé et intéressé par l’histoire. Il y a trop d’enseignements à tirer de l’histoire des mozarabes qui demeurent occultés et que nous ne pouvons, ni devons ignorer.

(…)

Cet entretien est disponible en intégralité dans le hors-série n°12 de La Nouvelle Revue d’Histoire, disponible à l’achat dans la boutique en ligne (papier et PDF) et en kiosque jusqu’au 9 août.

Voir aussi : Être minoritaires en terre d’islam, entretien avec la photographe Katharine Cooper

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