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Éditorial de Philippe Conrad

Le pays d’Oc, la France, l’Europe

Le huitième centenaire de la bataille de Muret, qui prépara l’annexion du Languedoc au domaine capétien, nous fournit l’occasion d’un retour sur une étape majeure de la construction territoriale de notre pays. L¹événement fait depuis longtemps débat, dans la mesure où certains y ont vu la victoire des barbares du nord sur le monde raffiné des troubadours et des cours d’amour méridionales, mais c’est oublier que le XIIe siècle des écoles chartraines et des premières cathédrales gothiques du nord de la Loire n’a rien à envier à celui des belles églises de pèlerinage qui, en pays d’oc, jalonnent les chemins de Compostelle. La dimension religieuse d’un conflit marqué par l’antagonisme entre l’Église romaine ­ réformée par Grégoire VII et devenue, avec Innocent III, une puissance politique à part entière ­ et «l’hérésie», qui s’est progressivement répandue sur les terres du Midi toulousain, ajoute une dimension passionnelle supplémentaire à un débat d’autant plus exacerbé qu’il est venu s’inscrire, il y a une quarantaine d’années, dans une revendication régionaliste radicale, assimilant à une forme de colonisation l¹intégration du Midi à la France monarchique puis républicaine.

La « croisade albigeoise» ­ terme retenu jusqu’à une époque récente puisque le «catharisme» ne s’impose qu’à partir des années 1960 ­ a fait l’objet, au fil du temps, de plusieurs représentations successives. Les protestants du Midi ont vu dans les hérétiques persécutés au XIIIe siècle et attachés à une foi épurée, des précurseurs de leur propre remise en cause des abus de l’Église. Toute une historiographie ultérieure va assimiler la résistance des camisards cévenols à celle des martyrs de l’Inquisition.

Après eux, les «républicains» méridionaux du XIXe siècle rejetteront dans un même opprobre, au nom de la haine de la «réaction» et de leur anticléricalisme militant, la monarchie et l’Inquisition, accusées d’avoir écrasé le Midi par la force et soumis les consciences par la terreur.

Plus récemment, le mouvement régionaliste occitan a prétendu remettre en cause l’unité nationale, au nom de la défense d’une identité fondée, certes, sur un héritage linguistique et culturel indiscutable, mais dont il est aisé de constater les limites en termes de légitimité historique et politique.

Ouvrir un tel débat commande de nous tourner d¹abord vers l’histoire, en prenant garde d¹éviter les fanatismes idéologiques, les reconstructions mémorielles parfois infondées ou les clivages partisans. Loin des impératifs liés à l’activité touristique ou des engouements superficiels suscités par les médias, nous avons la chance de disposer de travaux de qualité pour cerner au plus près ce que fut la réalité du Midi occitan aux XIIe-XIIIe siècles et c¹est une synthèse de ceux-ci que nous nous efforçons, dans notre dossier, de proposer à nos lecteurs.

Au-delà des recherches effectuées par les historiens, le «catharisme» et sa représentation depuis un demi-siècle posent la question des revendications régionalistes évoquées par Rémi Soulié. La légitime contestation des excès centralisateurs de la République jacobine ou l’exaltation des «patries charnelles» ­ riches de leurs traditions particulières, de leur culture originale et, parfois d’une langue qui a survécu à la volonté d’uniformisation portée par les projets de l’abbé Grégoire ­ ne doivent pas fragiliser une construction nationale qui fut d’abord celle d’un État avant de devenir celle des peuples inclus dans ses frontières. Le respect et la préservation nécessaires des identités locales et régionales, qui contribuent à la richesse culturelle de la France et de l’Europe, ne justifient pas pour autant la remise en cause d’une construction politique multiséculaire, porteuse d’une «unité de destin dans l’universel» et appelée elle-même à s’insérer, à son rythme et sans rien renier de son passé et de son être propre, dans un espace civilisationnel plus vaste, correspondant au monde de la «vieille Europe».

N° 68 (septembre-octobre 2013)

Le Midi des troubadours et des cathars

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