21 juillet 2009
NRH n°43 : Les racines de l'Europe, d'Homère à Clovis


Juillet - Août 2009
EDITORIAL : Alexandre le Grand nous fait réfléchir
L'inattendu historique est souvent au rendez-vous. L'Europe de Bruxelles, Europe faussement politique et lestée d'intentions mondialistes, a des effets bénéfiques imprévus. Tous les sondages prouvent que les "citoyens" européens sont majoritairement favorables à l'idée d'appartenance européenne, aussi vague soit elle.
Plus ils sont jeunes, plus ils sont pour. On ne peut que s'en réjouir. Mais ils sont aussi majoritairement indifférents aux mobilisations électorales qu'on leur propose. Cette Europe-là n'apparaît ni comme un enjeu ni comme une mystique. Avec ce qui lui reste d'énergie, elle refuse d'ailleurs de se définir par rapport à des racines communes. Elle se contente d'être une sorte de protectorat socialisant, pacifiste et endormi des États-Unis. Cet état de dormition ne saurait être éternel.
L'histoire extraordinaire d'Alexandre le Grand procure à cet égard une moisson d'enseignements. Le prétexte nous en est offert par la réédition en poche de la biographie du conquérant écrite naguère par Jacques Benoist-Méchin (1).
On connaît le talent de cet historien à la fibre épique. Sa biographie fervente d'Alexandre fut, en 1964, le premier titre de la série du "Rêve de plus long de l'histoire" (8 volumes), dédiée à sa propre fascination pour l'Orient. Fascination qui n'avait pas cessé de s'exercer sur certains Européens au cours des siècles. Elle avait précisément pour origine les campagnes d'Alexandre, dont les retombées immenses n'ont plus cessé. Benoist-Méchin n'a jamais masqué par ailleurs son attrait pour les personnages d'exception qui ont laissé leur empreinte sur l'histoire.
Reconnaissons qu'avec le fils de Philippe de Macédoine il ne pouvait mieux choisir. Fulgurante trajectoire que celle d'Alexandre (356-323), élève très infidèle d'Aristote, lequel aurait sans nul doute condamné comme un exemple achevé de démesure son rêve nullement grec de royaume universel. En dix ans, le génie politique et militaire du jeune roi fit de lui le conquérant de l'Égypte et de l'immense Empire achéménide, poussant même au-delà de la Bactriane jusqu'à l'Indus, avant de venir mourir à moins de 33 ans à Babylone, dont il voulait faire la capitale de son propre empire. Rêve fracassé dès sa mort, mais dont les suites seront pourtant incalculables si l'on songe à la "civilisation hellénistique", qui contribuera, entre autres, à l'émergence du christianisme quatre siècles plus tard.
L'opinion très admirative de Benoist-Méchin a été fortement relativisée par René Grousset. Dans son essai Figures de proue (1949), ce grand historien se montre en effet sensible à la permanence des peuples, des cultures et des civilisations : "Alexandre est sans doute le premier homme d'État à avoir pensé planétairement... Il n'aura pas pour autant réussi à helléniser la vallée du Nil, qui restera copte, la Syrie et la Mésopotamie, qui resteront araméennes, l'Iran, qui restera iranien. Ne nous laissons pas prendre à la parade hellénisante que joueront sur leurs monnaies les dynastes anatoliens ou parthes. De siècle en siècle, nous verrons ce vernis d'hellénisme s'effriter et le fond indigène reparaître à nu. [...] Loin de nous de méconnaître les résultats de la conquête macédonienne. Elle a changé la face du monde. [...] Mais parce qu'elle correspond à la première colonisation tentée par un grand empire, elle nous rappelle que toute colonisation, à la longue, épuise son potentiel et que, tôt ou tard (les siècles pour le philosophe importent peu), le pays colonisé, après avoir bénéficié largement de l'effort du colonisateur, se trouve lui-même avec son âme inchangée." Même Alexandrie, longtemps phare de l'hellénisme, retournera à l'Orient avec le premier christianisme et le martyre de la jeune philosophe grecque Hypatie (415), puis avec l'islam.
Intéressante leçon pour les Européens d'aujourd'hui. L'œil sur une actualité qui nous renvoie souvent à notre statut d'assujettis, nous pourrions imaginer notre existence terminée. Mais, comme l'écrit fortement René Grousset, les siècles importent peu. Le moment venu, nous nous réveillerons aussi, avec notre âme inchangée.
(1) Jacques Benoist-Méchin, Alexandre le Grand, Tempus, 350 p., 9 €
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01 mai 2009
NRH n°42 : 1919-1939 ; de l'espoir au désastre

Mai-Juin 2009
ÉDITORIAL : Des antidotes aux dégâts du "Progrès"
Notre dossier décrit l'enchaînement ayant conduit l'Europe de la fausse paix de 1919 à la guerre de 1939. Guerre qui a sonné le glas de notre ancienne civilisation. Dans Le Siècle de 1914, on a montré que, si le "monde d'avant" a engendré la catastrophe de 1914, c'est qu'il était déjà malade. L'Europe d'avant 1914 était en proie au nationalisme de détestation. Elle avait également succombé aux fureurs du monde de la technique, à la voracité du « Progrès». La violence faite à la Nature pour la piller et l'exploiter au-delà de toute raison en sera plus tard la conséquence. C'est une tragédie qui se confond avec l'histoire de l'Occident moderne. On a vu les effets de la démesure durant les deux guerres mondiales. On les voit maintenant dans la mise en danger de la planète, soumise à l'idéologie de la croissance.
Dans les temps anciens, fondateurs de notre civilisation, le génie des bâtisseurs, artistes, libres citoyens et hommes d'État inspirés par Homère, avait construit leur vie à l'image du cosmos ordonné de leurs mythes. Ils habitaient un monde dont ils respectaient les limites, vivant eux-mêmes pour la beauté, l'exploit et l'excellence. Il y eut des bouleversements tels que l'adoption du christianisme comme religion de l'Empire romain à la fin du IVe siècle, mais l'ancienne représentation avait continué d'être plus ou moins la norme vécue. La grande rupture est venue beaucoup plus tard d'événements immenses qui ont introduit une nouvelle façon de penser le monde.
La supériorité technique acquise par l'Occident européen à compter du XVIe siècle, associée à l'esprit d'aventure et à la cupidité, fit de lui pour longtemps le maître de l'univers. Les richesses affluant et le rôle du marchand s'imposant, un renversement intellectuel s'opéra dans la haute culture européenne, préparé par la révolution scientifique du XVIIe siècle. Galilée, Kepler, Newton, avaient doté les générations suivantes d'un savoir empirique indiscutable. C'est là que se trouvaient les lois du monde réel. La philosophie empirique de Locke fut la contrepartie des lois empiriques de la gravitation. Des voies différentes restaient pourtant ouvertes. Hobbes et Bentham érigeaient l'utilitaire en vertu. Dans la même veine, Adam Smith désignait l'économie - jusque-là accessoire - comme l'instrument capable de changer la vie. Condorcet assurait que la science allait produire "la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine". Ainsi fut inventée l'idéologie du Progrès qui réduisait les hommes à leur matérialité et refusait leur diversité. Mais, au même moment, Buffon ou Herder s'insurgeaient contre la mécanisation du vivant et l'uniformisation humaine, postulant une autre philosophie de la vie.
Depuis, l'histoire a galopé. Les grands bouleversements du dernier siècle nous ont fait entrer dans une ère nouvelle bien analysée par un essai récent d'Hervé Juvin (1). Celle de la revanche des anciennes civilisations, jadis humiliées et soumises. Nous sommes entrés dans l'ère d'une guerre de civilisations. Toute guerre de civilisations, note pertinemment Juvin, commence avec la prétention de l'une ou l'autre à l'universel, ce que n'avait jamais prétendu la Grèce antique, qui ne parlait que pour les Grecs. "La guerre des civilisations [...] prend racine au début du XVIIIe siècle, quand les philosophes de ce temps ont entrepris de justifier le désir humain illimité des biens matériels et de fonder la condition historique des hommes sur le progrès et sur le dépassement de toutes les limites. Elle s'est mise en mouvement quand les besoins des marchands européens ont ruiné les économies locales et les ont privées de leur autosuffisance, quand les fourneaux de la croissance européenne et américaine ont commencé de brûler à grands feux les ressources naturelles de la planète tout entière. Elle est devenue inéluctable quand la religion du développement a proclamé que la croissance économique et la consommation de masse étaient l'état juste et nécessaire de l'humanité, que l'un et l'autre allaient de pair avec le seul état politique légitime, la démocratie, et quand elle a mobilisé des institutions (ONG) pour universaliser [la] vérité de l'Occident". Pour les «Occidentaux», la cause était entendue : "Le monde nous appartient. Il nous est donné pour croître, pour prospérer, pour nous enrichir, pour nourrir le progrès. [...] Pour croître et nous multiplier, nous avons tous les droits"... jusqu'aux catastrophes qui se dessinent devant nous.
Il n'est pas possible ici de tout dire de la richesse de l'essai d'Hervé Juvin et des perspectives audacieuses de la deuxième partie de son essai. Perspectives qui impliquent le primat du collectif sur l'individuel et la soumission de l'économie au politique, autant dire une révolution intellectuelle majeure. Le but n'étant plus de percer les secrets de la Nature pour l'asservir, mais pour la sauver. Et nous avec.
Dominique VENNER
1. Hervé Juvin, Produire le monde. Pour une croissance écologique, Le Débat, Gallimard, 2008, 308 p., 20 €.
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