01 mars 2009

NRH n°41 : Vraies et fausses catastrophes

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venner2.pngMars-Avril 2009

ÉDITORIAL : Des catastrophes aux renaissances

 

Iéna, 14 octobre 1806. Ce fut comme un tremblement de terre. Endormie sur les lauriers du Grand Frédéric, l'armée prussienne était morte. L'écrasante défaite était confirmée le jour même à Auerstedt. Berlin était occupé, le roi en fuite, la Prusse comme rayée de la carte. Quel choc ! Tandis que les élites s'inclinaient, une poignée de rebelles préparait un futur redressement. Dans l'histoire du monde et dans celle de l'Europe, les catastrophes ne se comptent pas, pires encore et bien plus cruelles que celle de 1806. Dès que l'on se reporte un instant aux périodes antiques, on est saisi par l'accumulation de destructions, mais aussi de renaissances. Les ruines des sanctuaires et des cités témoignent pour la mort apparente et aussi pour la résurrection des civilisations. Elles rappellent la part éminemment tragique de la vie, individuellement éphémère, mais perpétuellement renaissante dans la trame des peuples et de leur destin.

Ce sont des réflexions à cultiver dans les périodes un peu sombres, quand l'avenir inquiète plus qu'il ne rassure. Dans ces moments, il est précieux de se souvenir que d'autres ont vécu des épreuves dont ils ne voyaient pas l'issue. Pour ma part, je songe souvent au désespoir absolu de tant de Russes brisés par le joug absurde et féroce du communisme. Je songe à tous ceux qui moururent sans avoir pu imaginer qu'un jour le cauchemar prendrait fin et que renaîtrait une nouvelle Russie, fidèle à elle-même bien que différente.

Les Prussiens de 1806 avaient aussi des raisons de désespérer. L'émouvante reine Louise mourut sans savoir que son pays allait renaître. Son monde avait soudain basculé. Le Grand Frédéric était mort en 1786, son œuvre frappée de désuétude. Trois ans plus tard, une incroyable révolution commençait en France. Les acteurs de ce grand drame avaient juré la paix à tout l'univers. Avant moins de trois années, ils commençaient une guerre de conquête comme on n'en avait pas vu en Europe depuis mille ans. Témoin de ces événements, enfermé en 1793 dans Mayence qu'occupaient les Français, Goethe écrivait dans son Journal : "En deux ans, je venais de vivre en personne et en témoin direct le terrible écroulement de toutes choses". Retenons ces mots : "le terrible écroulement de toutes choses".

Au printemps de cette même année 1793, les troupes prussiennes encore invaincues étaient devant Mayence. Parmi elles servait un porte-enseigne (Junker) de douze ans. Il était si frêle et son drapeau si lourd que les soldats l'en déchargeaient, sauf pour traverser les villages, salué par les bonnes gens. Deux jours avant la capitulation de Mayence, le jeune garçon monta en grade. Le Fähnrich (aspirant) Carl von Clausewitz poursuivra la campagne à cheval et en tenue d'officier. Il était né le 1er juin 1780 près de Magdebourg, fils d'un ancien soldat. En 1801, il entra à l'Académie militaire de Berlin, que Scharnhorst entreprenait de réformer. Le maître et l'élève s'engagèrent sur les voies frayées par la rigueur logique de Kant. Il s'agissait d'appréhender le phénomène guerre par les catégories de l'entendement, de mieux saisir le réel pour le soumettre à sa volonté. Ainsi se préparait la régénération de la Prusse.

Contemporain de Clausewitz, son aîné de trois ans, Heinrich von Kleist avait suivi tout d'abord une carrière analogue. Sa famille s'honorait d'au moins vingt généraux prussiens. Porte-enseigne lui aussi en 1793 devant Mayence, il quitta l'armée en 1799 pour devenir un poète errant. Par ses tourments et son art divinatoire, dans ses tragédies, La Marquise d'O (1807), Le Prince de Hombourg (1810), il allait apporter la contribution exigeante de sa poésie à la régénération de l'âme prussienne. On sait que l'action n'est rien si elle n'est soutenue par un idéal élevé.

Clausewitz et Kleist étaient habités par l'image de la Prusse forgée sous les murailles de Mayence. Kleist en sera obsédé, rêvant la Prusse jusqu'à en mourir. Clausewitz, lui, la pensait et agissait. Au cœur des ruines, l'un et l'autre préparaient la renaissance.

Car tel est le bienfait paradoxal des catastrophes. Seules les épreuves ont le pouvoir de révéler les âmes droites qu'ignorent les temps ordinaires. Inversement, l'expérience de la vie montre combien les victoires sont mensongères. Parmi les foules qu'elles attirent pour les corrompre, elles sont impuissantes à séparer l'or du plomb. Seuls les obstacles peuvent en décider.

Dominique VENNER

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01 janvier 2009

NRH n°40 : USA, la fin du rêve ?

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144772166.pngJanvier-Février 2009

ÉDITORIAL : Métaphysique de la mémoire

 

La "mémoire" est un mot qui a souffert d'usages excessifs. Mais, sous prétexte que le mot "amour" est mis à toutes sauces, faudrait-il ne plus l'utiliser dans son sens plein ? Il en est de même pour la "mémoire". C'est par la vigueur de sa "mémoire", transmise au sein des familles, qu'une communauté peut traverser le temps, en dépit   des pièges qui tendent à la dissoudre. C'est à leur très longue "mémoire" que les Chinois, les Japonais, les Juifs et tant d'autres peuples doivent d'avoir surmonté périls et persécutions sans jamais disparaître. Pour leur malheur, du fait d'une histoire rompue, les Européens en sont privés.

Je pensais à cette carence de la mémoire européenne alors que des étudiants m'avaient invité à leur parler de l'avenir de l'Europe et du Siècle de 1914. Dès que le mot "Europe" est prononcé, des équivoques surgissent. Certains pensent à l'Union européenne pour l'approuver ou la critiquer, regretter par exemple qu'elle ne soit pas "puissance". Pour dissiper toute confusion, je précise toujours que je laisse de côté la part politique. Me rapportant au principe d'Épictète, "ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas", je sais qu'il dépend de moi de fonder ma vie sur les valeurs originelles des Européens, alors que changer la politique ne dépend pas de moi. Je sais aussi que, sans idée animatrice, il n'est pas d'action cohérente.

Cette idée animatrice s'enracine dans la conscience de l'Europe-civilisation qui annule les oppositions entre région, nation, Europe. On peut être à la fois Breton ou Provençal, Français et Européen, fils d'une même civilisation qui a traversé les âges depuis la première cristallisation parfaite que furent les poèmes homériques. "Une civilisation, disait excellemment Fernand Braudel, est une continuité qui, lorsqu'elle change, même aussi profondément que peut l'impliquer une nouvelle religion, s'incorpore des valeurs anciennes qui survivent à travers elle et restent sa substance" (1). À cette continuité, nous devons d'être ce que nous sommes.

Dans leur diversité, les hommes n'existent que par ce qui les distingue, clans, peuples, nations, cultures, civilisations, et non par leur animalité qui est universelle. La sexualité est commune à toute l'humanité autant que la nécessité de se nourrir. En revanche, l'amour comme la gastronomie sont le propre d'une civilisation, c'est-à-dire d'un effort conscient sur la longue durée. Et l'amour tel que le conçoivent les Européens est déjà présent dans les poèmes homériques à travers les personnages contrastés d'Hélène, Nausicaa, Hector, Andromaque, Ulysse ou Pénélope. Ce qui se révèle ainsi à travers des personnes est tout différent de ce que montrent les grandes civilisations de l'Asie, dont le raffinement et la beauté ne sont pas en cause.

L'idée que l'on se fait de l'amour n'est pas plus frivole que le sentiment tragique de l'histoire et du destin qui caractérise l'esprit européen. Elle définit une civilisation, sa spiritualité immanente et le sens de la vie de chacun, au même titre que l'idée que l'on se fait du travail. Celui-ci a-t-il pour seul but de "faire de l'argent", comme on le pense outre-Atlantique, ou bien a-t-il pour but, tout en assurant une juste rétribution, de se réaliser en visant l'excellence, même dans des tâches en apparence aussi triviales que les soins de la maison ? Cette perception a conduit nos ancêtres à créer toujours plus de beauté dans les tâches les plus humbles et les plus hautes. En être conscient, c'est donner un sens métaphysique à la "mémoire".

Cultiver notre "mémoire", la transmettre vivante à nos enfants, méditer aussi sur les épreuves que l'histoire nous a imposées, tel est le préalable à toute renaissance. Face aux défis inédits qui nous ont été imposés par les catastrophes du siècle de 1914 et leur mortelle démoralisation, nous trouverons dans la reconquête de notre "mémoire" ethnique des réponses dont nos aînés et nos aïeux n'avaient pas idée, eux qui vivaient dans un monde stable, fort et protégé.

Dominique VENNER

1. Fernand Braudel, Écrits sur l'histoire, Flammarion, 1969.

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01 novembre 2008

NRH n°39 : 1918, la grande illusion

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144772166.pngNovembre-Décembre 2008

ÉDITORIAL : Les équivoques du nationalisme

 

A l'été 1914, depuis sa résidence au Maroc, apprenant le déclenchement de la guerre entre Européens, le futur maréchal Lyautey s'écrira : "Quelle folie ! C'est un suicide !" Le vieux soldat n'était ni un pacifiste ni un internationaliste, mais il était profondément européen par ses racines et ses sentiments. Lorrain d'ancienne souche, il se sentait des liens féodaux et dynastiques forts avec les Habsbourg qui avaient jadis reçu sa province en apanage. Tout autant, il se sentait français, même s'il ne portait pas la République dans son cœur. Pour avoir servi durant toute sa carrière en Afrique, en Asie ou à Madagascar, il avait une perception forte de l'identité européenne qu'il voyait menacée de mort par le conflit naissant.

Aujourd'hui encore, tout le monde ne jouit pas d'une telle lucidité. Sans doute peut-on trouver des justifications aux commémorations rituelles de certains épisodes des guerres civiles européennes: hommage aux fusillés du bois de Boulogne, lecture de la lettre d'un jeune communiste fusillé après des attentats, pèlerinage sur tel haut lieu de la Résistance, visite médiatisée dans un village victime de représailles comme il y en eut tant de part et d'autre au cours de ce conflit barbare. Mais, plutôt que de rouvrir à plaisir les plaies de la rancœur, ne serait-il pas pertinent de célébrer plutôt ce qui rapproche, par exemple ces reines de France, mères de nos rois, venues d'Italie, de Castille, d'Aragon, d'Angleterre, du Saint Empire germanique et même de la Russie kiévienne ? Y a-t-il meilleur exemple de la grande famille héréditaire et spirituelle que constitue l'Europe ?

En son temps, la Révolution française balaya cela, mettant même à mort la dernière reine de France, la pathétique Marie-Antoinette, après avoir tenté de dresser contre elle de façon ignoble son enfant, le petit Dauphin, que l'on fit mourir comme un pourceau. Il est vrai que la France de ce temps-là était devenue la patrie de la Raison, de la Liberté et d'une nouvelle passion appelée nationalisme.

Entre 1789 et 1793, la table rase révolutionnaire avait balayé la poésie du Trône, l'attachement traditionnel à la patrie, au pays natal, aux coutumes ancestrales, aux gens qui vous ressemblent. Pour mobiliser les foules en 1792, une fois la guerre déclarée aux "tyrans", il n'avait pas suffi de remplacer l'ancien amour du Roi par celui, plus abstrait, de la Nation. À l'ancienne piété pour la patrie charnelle, les révolutionnaires substituèrent la haine des "aristocrates" et des étrangers. Le nationalisme de détestation parvint ainsi à fédérer ce qui surnageait des anciennes fidélités, que la démocratisation de la société - c'est-à-dire son atomisation individualiste - avait détruites. Mais, du fait même de cette destruction, le sentiment national n'allait pas de soi. Pour l'éveiller, on usa du mode négatif, en désignant un ennemi absolu, en exhortant à une lutte à mort dont témoignent les paroles de La Marseillaise ("qu'un sang impur abreuve nos sillons"). Il fallut fonder en raison l'idée, par exemple, que la France était d'une nature essentiellement différente de l'Allemagne, que la première était l'incarnation du droit, de la liberté, de la civilisation, alors que l'autre était le siège de la barbarie.

Cette substitution se révéla efficace pour enflammer les masses composées d'individus ayant perdu leurs anciennes fidélités. Si efficace qu'elle a été, par la suite, adoptée en Europe et retournée contre la Révolution. Ainsi est né au XIXe siècle un nationalisme haineux, instrument d'union des masses déracinées.

Après 1870, partout en Europe, le nationalisme d'origine révolutionnaire avait ainsi contaminé les esprits, même ceux qui, à l'exemple de Charles Maurras, étaient les adversaires déclarés des principes de 1789.

De Paris à Berlin et jusqu'à Saint-Pétersbourg, le nationalisme de détestation s'était substitué à l'ancien patriotisme charnel, au sentiment intérieur et fort de l'identité. Sentiment qui faisait encore dire à Voltaire en 1751 que l'Europe formait une sorte de grande République partagée en plusieurs États, mais tous ayant les mêmes principes, inconnus dans les autres parties du monde.

Dominique VENNER

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01 septembre 2008

NRH n°38 : Le réveil de la Russie

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144772166.pngSeptembre-Octobre 2008

ÉDITORIAL : La nouvelle révolution russe

 

Tout Français et tout Européen qui conserve la mémoire des inattendus du XXe siècle en tire la conviction que rien n'est jamais inéluctable. Il n'en fut pas toujours ainsi. Le sentiment de l'inéluctable avait été forgé par Karl Marx en bon élève de Hegel. Ses démonstrations sociologiques avaient pour but de doter ses futurs partisans d'un sentiment subjectif de certitude. Il ancrait en eux la conviction d'être les instruments de l'accomplissement de l'Histoire (avec une majuscule). Un accomplissement scientifiquement démontrable. Ce n'était après tout qu'une transposition profane des finalités eschatologiques dont les religions avaient fait longtemps grand usage.

Perpétrée dans le plus grand pays du monde, à la suite d'une série de hasards nullement nécessaires, la révolution d'Octobre apparut comme la divine confirmation du «sens » marxiste de l'histoire. Pendant plus de cinquante ans, partout dans le monde, des légions d'activistes ou de sots crurent que l'histoire avait pour signification la lutte des classes et pour finalité la victoire inéluctable du «prolétariat », c'est-à-dire des communistes, en attendant l'avènement du bonheur universel. En 1956, un premier trouble grave ébranla le système lorsque Khrouchtchev, au XXe congrès du parti, dénonça les dérives criminelles du stalinisme. Peu après, le schisme chinois fut aussi la cause de grands désarrois. Mais il fallut l'année 1991, l'effondrement de l'URSS et l'aveu de la mort de l'utopie par le secrétaire général en personne - le pape en quelque sorte -, pour que s'effondre le mythe qui avait trompé des générations de partisans et d'adversaires.

On n'était pourtant pas encore sorti des illusions. Tandis que roulaient dans les poubelles les chimères communistes, on vit s'imposer l'utopie américaine. L'un de ses théoriciens, Francis Fukuyama, prophétisa la fin de l'histoire par le triomphe du libéralisme. Pendant quelques années, pour son malheur, la Russie post-soviétique se mit à l'école des professeurs et agioteurs américains. Il en résulta un immense pillage et un noir chaos dans lequel faillit disparaître l'ancien État russe (1). Mais à la fin de 1998, devant l'ampleur de la catastrophe, une orientation nouvelle fut adoptée, confirmée peu après par l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.

En peu de temps, celui-ci parvint à libérer son pays des oligarques qui le mettaient en coupe réglée, mais il le fit sans drames sanglants. Bien entendu, aux yeux des puissances dont il contrariait les visées, il était un danger et fut dénoncé comme tel. Son crime était d'édifier un État national, un État ayant pour but de défendre les intérêts nationaux de la Russie. Il aggrava son cas en février 2007 avec son discours de Munich sur la sécurité en Europe et dans le monde.

Dans ce discours-programme, il contesta tout d'abord le modèle unipolaire de l'hégémonie américaine, pour cette raison principale qu'il n'existe pas de norme universelle du droit capable de fonder une telle unipolarité. Les relations entre les États doivent prendre en compte la réalité d'intérêts différents, donc de conflits. Ce qui revient à dire que l'espace des relations internationales est déterminé non par la morale, mais par le politique. Nul ne peut imposer son droit aux autres. Le seul droit commun possible est celui qui respecte la souveraineté des autres États. Et la souveraineté n'est pas divisible. Quant aux ingérences dans les affaires d'un autre État, elles sont inacceptables. Ces principes signifiaient, entre autres, la condamnation de l'Union européenne qui refuse la souveraineté des nations, leurs valeurs spécifiques et leurs frontières définies.

Ce discours résumait une véritable révolution intellectuelle. Une révolution qui fait retour aux fondements de l'ancien ordre européen détruit par le siècle de 1914. Pour Vladimir Poutine, nul n'est habilité à imposer son droit à autrui. Souhaitons qu'il s'en souvienne dans ses relations avec les États baltes.

De ces principes découle aussi la notion de «démocratie souveraine«. Souveraineté et démocratie sont liées. L'une ne se concevant pas sans l'autre. Ce qui devrait signifier en bonne logique une démocratie fondée non sur les droits de l'homme abstrait et sans racines, mais sur les droits des nationaux de nations concrètes.

Dominique VENNER

1. Pour l'analyse détaillée de la grande crise russe des années 1991-1998, on se reportera à Jacques Sapir, Le Nouveau XXIe siècle. Du siècle américain au retour des nations, Le Seuil, 2008.

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01 juillet 2008

NRH n°37 : L'Espagne de la Reconquista

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144772166.pngJuillet-Août 2008

ÉDITORIAL : Un défi au désespoir

 

La longue histoire de la conquête de l'Espagne par les Maures et les Musulmans, puis de la résistance et de la Reconquête européenne et chrétienne, est l'une des plus fascinantes et   aussi l'une des moins connues. Fascinante pour plus d'une raison.

Sa durée d'abord, puisque l'occupation arabe et la Reconquête s'étendent sur presque huit siècles. Sa signification ensuite, qui dépasse de loin les péripéties des guerres dynastiques et territoriales que se livraient entre eux à la même époque les royaumes d'Europe occidentale. Ce qui était en jeu, c'était l'existence même d'une civilisation ainsi que le destin des populations et de chaque personne, suivant le déplacement de la frontière au gré de la guerre entre zones soumises à l'Islam et zones libérées. Pendant des siècles, cette frontière n'a pas cessé de changer. Plusieurs fois, les contemporains eurent certainement le sentiment désespérant qu'ils avaient perdu la partie, que le ciel leur tombait sur la tête et qu'ils allaient devenir les esclaves d'un système aussi étranger qu'impitoyable. Et pourtant, malgré les défaites prolongées, les effondrements, les querelles fratricides, les villes incendiées, les campagnes dévastées, les populations massacrées ou capturées, malgré un abîme chaotique, peu à peu la Reconquête est devenue réalité et a fini par triompher. Il n'y a pas d'histoire plus exemplaire de défi opposé au désespoir.

Oui, cette histoire est mal connue. Tout avait commencé en 711 avec l'intrusion par Gibraltar (djebel al-Tariq) d'un petit corps expéditionnaire musulman, en partie arabe. Sans rencontrer d'opposition sérieuse, bénéficiant sur place de complicités, profitant de la décadence et de la division du royaume wisigothique, la conquête se développa si bien que les envahisseurs franchirent les Pyrénées et poussèrent des incursions loin en terre franque jusqu'au coup d'arrêt de Charles Martel à Poitiers en 732. Entre-temps, les montagnards des Asturies combattant autour du roi Pélage remportent une première victoire à Covadonga, le 28 mai 722. Petite bataille, vouée à devenir symboliquement le début d'une Reconquista qui ne trouvera son nom qu'au XVIIIe siècle, longtemps après la tâche accomplie. Les acteurs ignoraient l'histoire qu'ils étaient en train d'écrire avec leur sang, leur espérance et leur ténacité.

Dominique VENNER

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01 mai 2008

NRH n°36 : Mai 68, les enfants du gaullisme

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144772166.pngMai-Juin 2008

ÉDITORIAL : Jouissez sans entrave !

 

Sous le regard de l'histoire, mai 1968 apparaît comme l'une des conséquences du siècle de 1914. Celui-ci avait vu disparaître les valeurs de noblesse et d'énergie qui sous-tendaient l'ancien ordre européen. À partir des années 1960, il a entraîné la domination de la contre-culture américaine, parfaitement accordée à l'injonction des pères fondateurs des Etats-Unis : "Enrichissez-vous !" Cela s'est accompagné en France d'une dérive bourgeoise fort ancienne, bien décrite par Jean Dutourd dans son célèbre pamphlet Les Taxis de la Marne, publié par Gallimard en 1956.

1956, apparemment un autre monde. Voire ! C'est le monde qui a fabriqué en partie celui de 1968 et donc celui d'aujourd'hui, l'accumulation des dégâts en plus. Certaines remarques acides de Dutourd semblent très actuelles. Celle-ci par exemple sur les "enfants du siècle, restés avec leurs mères pendant que les pères guerroyaient." C'est une vieille histoire d'autrefois puisqu'il s'agit des fils de la Grande Guerre, mais elle a contribué à nous faire ce que nous sommes. Les mères de ces enfants n'étaient pas des Spartiates. De leurs petits mâles, elles firent des couards et des mollassons, les futurs vaincus de 1940. On ne dira jamais assez le rôle primordial des mères dans la transmission des valeurs, en bien ou en mal. Avec dépit, se souvient Dutourd, "j'aurais appartenu à la génération des petits mufles du Diable au corps, ces chérubins, ces héros de roman que nous voyons aujourd'hui quinquagénaires, dirigeant des industries familiales, ou épiciers en gros, ou administrateurs de sociétés anonymes, et membres du Rotary-Club. J'aurais de la brioche, comme ils disent plaisamment (c'est-à-dire à la fois du ventre et de l'expérience) ; je posséderais un joli compte en banque, une automobile dernier modèle, trois enfants aussi bêtes que moi, et une épouse moche que l'on redoute et que l'on trompe en catimini".

C'est contre ces quinquagénaires peu estimables qu'a soufflé la révolte de mai 1968, elle- même une parfaite imposture. Quarante ans après, on découvre qu'à quelques détails près elle a fabriqué la copie des pères souvent méprisables de 1956. Il y avait bien eu la brève et très partielle éclaircie de la guerre d'Algérie, ses régiments de paras musclés, nuque rase, dressés quelque temps contre l'avachissement de l'époque. C'est un journaliste de gauche, tombé un temps sous la séduction, Gilles Perrault, qui en a laissé le plus exact témoignage. Il cite la Prière des paras accompagnée de ce commentaire : "Toute la jeunesse la récite sans même la connaître. Il n'y est pas question de niveau de vie. L'habileté suprême des colonels parachutistes, c'est de tout exiger en n'offrant en échange que la souffrance et la mort. À l'attrait de ce marché-là, nulle jeunesse, jamais, ne résistera" (1). Ce n'était pas une habileté de tricheurs, puisqu'eux mêmes ont souvent payé le prix fort.

Fragment écrit par le colonel Bigeard au temps de sa splendeur : "Nous avions des rendez- vous, à chaque coin de piste, derrière chaque piton, mais c'était avec notre mort. Cela, aucune bête au monde n'aurait pu le comprendre." Commentaires de Gilles Perrault : "Fascistes et paras refusent la souffrance de la religion chrétienne pour ce qu'elle représente de soumission à une volonté divine. Le chrétien accepte la souffrance; Bigeard la recherche. Il va à elle orgueilleusement et non pas avec humilité. La souffrance acceptée rapproche le chrétien de son Dieu ; la souffrance recherchée fait du fasciste un dieu."

Rare est le principe qui pose comme but à la vie de "viser l'excellence". Pas difficile de comprendre que ce principe tend à construire un autre type humain que celui qui postule de "jouir sans entrave".

Dominique VENNER

1. Gilles Perrault, Les Parachutistes, Le Seuil, 1961.

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01 mars 2008

NRH n°35 : Noblesse et chevalerie

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144772166.pngMars-Avril 2008

ÉDITORIAL : D'amour et de guerre

 

Champion de la lance et de l'épée, un jeune chevalier du Hainaut, Jacques de Lalain, connut son premier succès dans une joute en 1440. Il avait dix-neuf ans. Invincible dans les tournois, il fut tué par un boulet de canon à la bataille de Poucques en 1453, millésime retenu pour la fin de la guerre de Cent Ans. Ami du duc de Bourgogne, distingué par Charles VII, convoité par les dames, il fut choyé par les chroniqueurs qui dirent de lui : "C'étoit la fleur des chevaliers; il fut beau comme Pâris le Troyen; il fut pieux comme Énée; il fut sage comme Ulysse le Grec. Quand il se trouvait en bataille contre ses ennemis, il avoit l'ire d'Hector le Troyen..."

La comparaison avec les héros d'Homère est assez révélatrice. Vers la fin de notre Moyen Âge, par-delà plus de vingt siècles et nombre de redoutables fractures historiques, l'Iliade était donc restée l'étalon de la chevalerie. Bien que l'accès au texte du poème fondateur eût été interrompu, le souvenir ne s'en était pas perdu. Les commissaires de l'exposition organisée en 2007 à la BNF intitulée Homère. Sur les traces d'Ulysse, ont expliqué ce miracle : "Si, dans l'Occident médiéval, le lien avec le texte original d'Homère fut rompu, le nom du poète ne cessa d'être vénéré et l'on entretint le souvenir de ses héros et de leurs aventures. Homère continua indirectement de nourrir l'imaginaire du Moyen Âge à travers les poètes latins classiques comme Virgile, Ovide, Stace, les résumés latins de l'Iliade, les romans médiévaux comme le Roman de Troie [de Benoît de Sainte-Maure] et leurs adaptations en prose, si bien que les héros et la matière de l'épopée étaient connus du public cultivé, lorsqu'à la Renaissance l'Iliade et l'Odyssée furent redécouvertes dans leur texte original", en grec. Paradoxalement, en dépit d'une christianisation souvent hostile, l'Empire byzantin "veilla à la transmission des auteurs anciens" (1) Pour être complet, on peut préciser que la première traduction en français de l'Iliade ne fut réalisée à Paris qu'en 1577.

L'Iliade n'est pas seulement le poème de la guerre. C'est aussi le premier roman de chevalerie, prescripteur de modèles éternels. C'est surtout, avec l'Odyssée, l'œuvre fondatrice totale, le miroir dans lequel les Européens de bonne souche, à l'égal des chevaliers du XVe siècle, peuvent retrouver leur visage, débarbouillé des travestissements imposés par une histoire chaotique.

S'y affirment déjà en toute souveraineté l'attention et le respect pour la féminité, trait distinctif majeur de la civilisation européenne, avec la noblesse et la chevalerie. Les personnalités féminines fortes et différenciées abondent dans les deux poèmes : Andromaque, épouse exemplaire d'Hector ; Briséis, captive protégée d'Achille ; Hélène, pathétiquement partagée entre devoir et sensualité ; Pénélope, amante, mère et régente du domaine, fragile et indestructible ; Nausicaa, vierge gracieuse, attirée par la rugosité virile d'Ulysse qui la respecte. On ne saurait oublier non plus Euryclée, nourrice d'Ulysse et de Télémaque, maîtresse des servantes d'Ithaque, personnification de la fidélité domestique. Se trouvent ainsi déjà dessinées plusieurs figures contrastées que célébrera beaucoup plus tard l'amour courtois du grand XIIe siècle. Voici déjà la dame et le chevalier, l'un respectant chez l'autre ce qu'il a en propre, la féminité et la virilité, deux mondes opposés, indissociables et complémentaires, unis par une symbolique d'amour et de guerre.

Dominique VENNER

1. Dans son n°30 (mai juin 2007), p. 15-16, La Nouvelle Revue d'Histoire a rendu compte de cette exposition de 2007 à la BNF.

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01 janvier 2008

NRH n°34 : Trotski et le trotskisme

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144772166.pngJanvier-Février 2008

ÉDITORIAL : "Ceinture de fer" et pré carré

 

Pour clore l'année Vauban, tricentenaire de la mort du grand stratège, un ouvrage magnifique décrit et montre par des vues aériennes saisissantes les places fortes créées ou aménagées par l'infatigable bâtisseur (1). On sait qu'on lui doit l'expression du "pré carré" pour désigner le royaume de France. Un royaume qu'il protégea contre toute menace extérieure par la "ceinture de fer" de ses fortifications.

Aujourd'hui subsiste une grande partie de ces œuvres d'art, admirables de beauté. Mais que subsiste-t-il de la « ceinture de fer« qui défendait nos frontières ? Rien. Pour cette raison que les dangers nouveaux se rient des frontières. Celles-ci sont poreuses aux migrations les moins désirées et aux sophismes qui les justifient. Un chef de l'État a pu dire qu'il se réjouissait que la France soit désormais, paraît-il, multicolore à l'imitation des États-Unis, c'est-à-dire métissée. Sur cette question qui engage leur avenir et celui de leur descendance, les Français pas plus que les autres Européens n'ont été consultés et ils ne le seront pas.

Avant d'être poreuses aux migrants, les frontières l'ont été à l'invasion des idées. Ce sont elles qui ont favorisé l'acceptation de l'inacceptable. Lors d'un récent débat organisé par Le Monde sur le thème "Juifs et chrétiens", Alain Finkielkraut, avec sa lucidité habituelle, a résumé le sort fait aux Européens : "Nous ne sommes rien !" (2) En effet, précise-t-il, aux horreurs du XXe siècle, "nos démocraties ont répondu par la religion de l'humanité, c'est-à-dire par l'universalisation de l'idée du semblable et la condamnation de tout ce qui divise ou sépare les hommes. [...] Cela signifiait que, pour ne plus exclure qui que ce soit, l'Europe devait se défaire d'elle-même, se "désoriginer", ne garder de son héritage que l'universalisme des droits de l'homme. Tel est [...] le secret de l'Europe. Nous ne sommes rien."

Tous les Européens ne se résignent pas à n'être rien. Le courrier que je reçois en témoigne. Et souvent la question m'est posée: que faire? Il va sans dire que la réponse n'engage que moi.

Parodiant la formule célèbre de Maurras : "Politique d'abord", aussi désuète désormais que la "ceinture de fer" de Vauban, je dirai pour ma part : "Mystique d'abord, politique ensuite". Une action politique n'est pas concevable sans le préalable d'une mystique capable de la diriger et de riposter au "nous ne sommes rien".

Quelle mystique ? Celle du clan, bien sûr, des sources et des origines, autrement dit de notre tradition. On songe sur ce point aux paroles de Heidegger, dans son fameux entretien au Spiegel en 1966 : "D'après notre expérience et notre histoire humaine, je sais que toute chose essentielle et grande a pu naître seulement du fait que l'homme avait une patrie et était enraciné dans une tradition". Il faut souligner qu'à la différence de ses confrères en abstractions, le philosophe invoquait "notre expérience et notre histoire". L'expérience et l'histoire sont, en principe, les meilleures antidotes aux nuées de l'esprit.

La tradition, nous l'avons souvent dit, n'est pas une addition composite. La tradition est la source des énergies fondatrices. Elle est l'origine. Et l'origine précède le commencement. Il en est ainsi pour tous les peuples, grands ou petits, qui ont duré dans leur être à travers le temps, Arabes, Basques, Hébreux, Japonais, Africains, Chinois... Et cela est vrai pour les Européens, riches de leurs petites patries et d'héritages qui sont les expressions multiples de leur grande tradition princeps, chantée voici longtemps par les poèmes primordiaux de la Grèce antique.

Dominique VENNER

1. Plein ciel sur Vauban de Franck Lechenet et Frédéric Sartiaux, Éditions Cadré Plein Ciel, 238 pages grand format et photos couleur, ouvrage relié, 38 €.

2. Le Monde des 11 et 12 novembre 2007.

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01 novembre 2007

NRH n°33 : Proche Orient ; des clefs pour comprendre

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144772166.pngNovembre-Décembre 2007

ÉDITORIAL : L'Orient lointain

 

Le sujet que nous abordons dans notre dossier pèse du poids le plus lourd sur notre présent et notre avenir. Selon l'expression de Fernand Braudel, l'Orient est redevenu ce qu'il était au XVIe siècle, "le cœur dangereux du monde". Les imprévus d'une très longue histoire ont fait que l'Europe, bien qu'elle ait pourtant son centre d'équilibre en elle-même, s'est trouvée mêlée aux affaires d'un Orient qui lui est profondément étranger. Tout avait commencé avant même Alexandre. Les anciens Grecs, nos pères spirituels, n'ignoraient pas l'Orient, autrement dit l'Asie. La curiosité immense d'Hérodote en témoigne. Les nombreuses colonies grecques établies sur la côte asiatique de l'Égée impliquaient aussi des rapports constants. Mais les Grecs étaient beaucoup trop attachés à leur être profond pour céder à la tentation de l'exotisme. D'admirables vestiges montrent partout qu'ils avaient reproduit jusque dans la pierre des temples et des théâtres une structure mentale qui faisait de la beauté l'expression immanente du divin.

Il fallut attendre les conquêtes d'Alexandre et ses rêves fous d'empire universel, pour que les Grecs se fassent, avec grande réticence, les conquérants d'un monde qui leur était étranger et dans lequel, avec une admirable obstination, ils refusèrent de se fondre. Les conséquences imprévisibles furent immenses. L'esprit grec imprégna peu à peu les peuples conquis. Ainsi se forma ce que les historiens appelleront le monde hellénistique qui s'étendait plus loin que le Proche-Orient actuel et plus loin que l'Égypte des Ptolémées. Le monde sémite de la Mésopotamie et de la grande Syrie, coloré d'esprit grec, est celui qui verra naître le christianisme.

Observateur fin, cultivé, perspicace, T. E. Lawrence, celui que l'on appellera "Lawrence d'Arabie", a laissé à ce sujet dans Les Sept Piliers de la sagesse (1), des réflexions éclairantes tirées de son expérience.

Pour commencer, il s'interroge sur la part spirituelle commune aux peuples d'Orient : "Dès l'abord éclate chez eux je ne sais quelle universelle netteté ou dureté de croyance, quasi mathématique dans ses limites [ ... ] Le clavier visuel des Sémites n'a pas de demi-tons. Ce peuple voit le monde sous des couleurs primaires ou, mieux encore, en contours découpés, noir sur blanc. Son esprit dogmatique méprise le doute, notre moderne couronne d'épines. Il n'entend rien à nos hésitations métaphysiques. Il connaît simplement la vérité et la non-vérité, la croyance et la non-croyance, sans l'indécise continuité de nos nuances subtiles."

Lawrence développe cette vision en noir et blanc de l'Oriental : "Son imagination est vive ; elle n'est pas créatrice. Il y a si peu d'art arabe en Asie qu'on peut presque le négliger [...] Ils n'ont pas inventé non plus de systèmes philosophiques ou des mythologies complexes. [...] La plus grande industrie des Arabes est la fabrication des croyances : ils ont presque le monopole des religions révélées. Trois de ces élans se sont affermis chez eux, et deux sur trois ont supporté l'exportation (sous une forme modifiée) chez les peuples non sémitiques. Le christianisme, traduit en grec, en latin, en teuton suivant l'esprit de ces langues diverses, a conquis l'Europe et l'Amérique. L'Islam, en différentes métamorphoses, soumet encore l'Afrique et quelques parties de l 'Asie (2). Ce sont là les succès des Sémites. Ils gardent pour eux leurs échecs. La frange des déserts arabes est jonchée de croyances brisées."

Après de passionnants développements qu'on ne peut citer, vient encore cette remarque : "Le trait commun à toutes les croyances sémites, heureuses ou malheureuses, fut toujours et partout le mépris du monde terrestre. Une violente réaction contre la matière entraînait les prophètes à prêcher la nudité, le renoncement et la pauvreté. Une pareille atmosphère mentale enivrait implacablement de ses fumées l'esprit des hommes du désert."

Peut-être, nos forêts et certaines dispositions naturelles nous en ont-elles préservés ?

Dominique VENNER

1. T. E. Lawrence, Les Sept Piliers de la sagesse, traduction de Charles Mauron, Payot, 1936 et 1986, chapitre III, p. 49 et sq.

2. Ce fut écrit peu après 1920.

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01 septembre 2007

NRH n°32 : 1917, l'année fatale

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144772166.pngSeptembre-Octobre 2007

ÉDITORIAL : Le présent des illusions

 

Après avoir très largement renouvelé par ses travaux la connaissance et l'interprétation de la Révolution française, François Furet a consacré un ouvrage majeur au communisme, plus précisément à l'idée communiste et au secret de son rayonnement (1). Dans ce livre, il a montré que l'attrait du communisme a tenu à ce que son idée prolonge la tradition de 1789. À peine vainqueur d'une autocratie russe en pleine décomposition, le bolchevisme s'est installé dans l'héritage jacobin, reprenant à son compte le projet de régénérer l'humanité, mais en associant la "science" à la volonté, ce qui était nouveau. Nous sommes au cœur du sujet de notre dossier sur 1917.

En dépit des atrocités sans exemple dont elle fut le prix, la promesse de l'Octobre russe a traversé le XXe siècle sans que ne s'éteigne la flamme de l'utopie. Sinon à l'extrême fin, dans la faillite absolue du système.

Le mythe communiste n'eût pas duré si longtemps sans les concours apportés à son mensonge par les circonstances. Né de la Première Guerre mondiale, il s'incarna dans l'empire le plus vaste de la terre, qui disposait de richesses naturelles et humaines presque sans limites. Il capitalisa d'emblée les rêves d'égalité et de bonheur universel introduits en Europe par la Révolution française. Il profita de la Grande Dépression consécutive à 1929. Il prospéra dans l'antifascisme et atteignit son apogée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La déstalinisation ne parvint pas à l'entamer. Quand il se dissipa enfin, tué par sa débâcle et les aveux de ses pontifes, il laissa l'intelligentsia d'Europe occidentale stupéfaite et désemparée.

François Furet lui-même, pourtant peu suspect d'une quelconque nostalgie, s'est fait l'écho de ce malaise profond à la dernière page de son essai : "L'histoire redevient ce tunnel où l'homme s'engage dans l'obscurité, sans savoir où conduiront ses actions, incertain sur son destin, dépossédé de l'illusoire sécurité d'une science de ce qu'il fait. [...] L'idée d'une autre société est devenue presque impossible à penser. Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons."

Dans un autre texte écrit peu avant sa mort, Furet redisait d'une façon plus douloureuse encore la mélancolie d'un rêve brisé : "Nous voici enfermés dans un horizon unique de l'histoire, entraînés vers l'uniformisation du monde et l'aliénation des individus à l'économie, condamnés à en ralentir les effets sans avoir de prise sur leurs causes. (2)"

Le rêve brisé qui trouble tant François Furet n'est pas seulement celui du communisme dont il s'était dépris depuis fort longtemps. C'est le rêve de la modernité et de ses illusions.

Si nous faisons l'économie de vestiges surannés, deux « vues du monde » s'opposent aujourd'hui pour interpréter le temps présent. La première est celle qu'a fort bien résumée François Furet. Elle est faite de la croyance en une évolution universelle des sociétés sur la route unique du progrès, jusqu'à une "arrivée" qui semble indépassable : le monde dans lequel nous vivons.

L'autre point de vue est radicalement différent. Il embrasse l'histoire sur la longue durée et ses perpétuels inattendus, prenant en compte la diversité des peuples et des civilisations. Selon ce point de vue, le moment que nous vivons s'inscrit dans un déroulement qui nous est propre, très différent de celui des autres grandes cultures. Ce moment est peut-être détestable, mais il est provisoire. Et chacun a toujours le pouvoir de refonder le monde à partir de soi, dans la fidélité à des modèles qu'offre notre tradition.

Dominique VENNER

1. François Furet, Le Passé d'une illusion, Robert Laffont, 1995. Ouvrage repris avec d'autres textes dans un volume de la collection Bouquins, sous le titre général, Penser le XXe siècle, Robert Laffont, 2007, 1184 p., 30 €.

2. François Furet, Ernst Nolte (correspondances), Fascisme et communisme, Plon, 1998, p. 142. Cet ouvrage a été repris dans le volume de la collection Bouquins, op. cit.

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