La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Chaque numéro de La Nouvelle Revue d’Histoire soumettra un livre important à un débat. Celui-ci sera introduit par la libre présentation qu’en fera un écrivain ou un historien. Il sera suivi par l’expression de deux points de vue différents.

Livres : le débat. Histoire et tradition des Européens, par Dominique Venner

Livres : le débat. Histoire et tradition des Européens, par Dominique Venner

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°1, juillet-août 2002. Si vous souhaitez acheter ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.
Histoire et tradition des Européens

Histoire et tradition des Européens

Chaque numéro de La Nouvelle Revue d’Histoire soumettra un livre important à un débat. Celui-ci sera introduit par la libre présentation qu’en fera un écrivain ou un historien. Il sera suivi par l’expression de deux points de vue différents. Dans ce premier numéro, l’ouvrage choisi est l’essai métahistorique de Dominique Venner, Histoire et tradition des Européens qui vient d’être publié aux éditions du Rocher.

Dominique Venner est écrivain et historien. Il a dirigé naguère la revue Enquête sur l’histoire et il a publié une quarantaine d’ouvrages, consacrés souvent à l’histoire contemporaine. L’un des premiers, Baltikum, fut édité en 1974.

Par la suite, il a notamment publié Histoire de l’Armée rouge, couronné par l’Académie française (1981), Le Cœur rebelle (1994), Gettysburg (1995), Histoire critique de la Résistance (1995), Les Blancs et les Rouges (1997), Histoire de la Collaboration (2000), Histoire du terrorisme (2002), mais aussi, dans un genre différent, Dictionnaire amoureux de la Chasse (2000).

Un défi à la fatalité et à la résignation

Sur la voie royale des mythes fondateurs, Dominique Venner propose un pèlerinage aux sources. Par Pol Vandromme

L’Europe ne sait plus ce qu’elle doit être, parce qu’elle ignore d’où elle vient, de la plus lointaine préhistoire, et comment elle s’est formée par des apports nombreux et incessants au cours des siècles. Qu’elle retrouve la mémoire de son passé, et elle se donnera un avenir respectueux de sa tradition et conforme à son identité.

Nous avons longtemps vécu sur une idée de l’Europe, définie magistralement par Paul Valéry, qui se réclamait d’Athènes et de Rome, des sages, des légistes, des papes. Dominique Venner ne doute pas de ces influences, mais il élargit la perspective en soulignant des contributions aussi essentielles, délaissées par le classicisme rationaliste et méditerranéen de Valéry, les légendes celtes et nordiques, l’imaginaire médiéval, à quoi vient s’ajouter ce qu’il appelle « l’épreuve indienne » de Mircea Eliade. De ces éléments rassemblés, qui constituent un héritage à la lettre fabuleux, il dégage une sorte de métaphysique de l’histoire.

Son livre, entrepris dans les premiers jours du nouveau millénaire, est né « d’une souffrance surmontée, d’une très ancienne méditation et d’une volonté ». Tous les termes de son projet comptent, le troisième « la volonté », plus peut-être que les deux premiers. Un paragraphe de son avant-propos en porte témoignage : « Notre monde ne sera pas sauvé par des savants aveugles ou par des érudits blasés. Il sera sauvé par des poètes et des combattants, par ceux qui auront forgé l’épée magique dont parlait Ernst Jünger, l’épée spirituelle qui fait pâlir les monstres et les tyrans. Notre monde sera sauvé par les veilleurs postés aux frontières du royaume et du temps. »

Dominique Venner sollicite et recueille la force intacte de la poésie européenne, de son prolongement jusqu’au cœur de l’Asie. Que nous sommes loin de ce qu’il y a d’étroit, de restrictif et de barricadé dans la défense de l’Occident conçue par Massis ! Nous nous trouvons en présence d’une pensée ouverte, opposée à celle de la droite fermée et même close, plus barrésienne que maurassienne, qui n’incite pas au repli sur la peau de chagrin d’un mini-nationalisme rageur, mais à la conscience d’une complexité féconde et à un volontarisme en quête d’espoir.

Dominique Venner, veilleur aux frontières d’un royaume immense et du temps des retrouvailles, c’est le contraire du guetteur au rempart du pré carré, en proie à l’infortune des passéistes désespérés.

Ce qu’il défie, c’est la fatalité, la résignation, le consentement à ce que les natures molles tiennent pour irrémédiable. Rien n’est déterminé à l’avance, fixé à jamais. L’histoire des renaissances, dans la fidélité à la lettre vive du passé, c’est l’enjeu du courage de demain.

Le point de vue de… Éric Werner

Éric Werner est diplômé de l’Institut d’Études politiques de Paris et docteur ès-lettres. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment L’Avant guerre-civile et L’Après-démocratie, publiés tous deux à l’Âge d’Homme.

J’hésite à voir la tradition européenne comme immuable

Dominique Venner a écrit un beau livre sur la tradition européenne. Une autre expression dont il se sert assez souvent est celle d’âme européenne.

Le terme, en l’acception qu’il lui donne, n’est pas exactement synonyme d’inconscient, mais Venner n’en souligne pas moins à plus d’unereprise le rapport entre l’âme européenne et l’inconscient. L’âme européenne est ce qui structure en profondeur la vie des Européens, c’est l’élément de base de leur identité. Parfois, en viennent-ils à oublier ce qu’ils sont, à se renier eux-mêmes, mais l’âme européenne n’en reste pas moins en permanence présente en eux, et donc une renaissance est toujours possible. C’est l’idée de base du livre. À cette première idée s’en rattache une autre. « La tradition, dit Venner, est ce qui persévère et traverse le temps, ce qui reste immuable et qui peut toujours renaître en dépit des contours mouvants, des signes de reflux et de déclin. » Ce qui reste immuable, dit-il. Si donc l’âme européenne est sous-jacente à l’histoire européenne, elle ne se confond pas pour autant avec elle. Elle traverse peut-être le temps, mais elle échappe à tout changement. Ici je m’interroge. Comme Dominique Venner, je crois à l’existence d’une tradition européenne. Mais contrairement à lui, j’hésiterais à en parler comme quelque chose d’immuable. La tradition européenne ne fait pas, à mon avis, que traverser le temps. Elle le traverse, peut-être, mais également se développe au fil du temps. Elle n’existe que dans et par ses expressions diverses et variées, diverses et variées même si elles s’inscrivent le plus souvent en continuité étroite entre elles. Bref, ce n’est pas une idée platonicienne, mais plutôt une forme en devenir. En ce sens, je n’opposerais pas, comme le fait Dominique Venner, Homère à l’Évangile, l’Évangile, dans la perception que j’en ai s’inscrit, bien au contraire, dans le prolongement même de l’héritage grec, il le prolonge en même temps qu’il l’approfondit. Je rejoindrais ici Simone Weil. Venner voit dans le christianisme « l’intériorisation d’une morale fondée sur la faute et la culpabilité ». Mais le christianisme n’est pas d’abord une morale, en tout cas ce n’est pas ainsi qu’il se présente dans l’Évangile. L’accent n’est pas ici mis sur la morale, mais sur l’éveil de l’homme à lui-même, l’accès à la parole personnelle. « Naître dans le haut », comme le dit le Christ dans l’entretien avec Nicodème. C’est la liberté qui est ici en cause, l’aptitude reconnue à l’homme à devenir ce qu’il est. Encore le devenir ! On peut parler ici d’intériorisation (naître d’en haut), mais l’intériorisation ainsi comprise n’est pas étrangère à l’héritage grec. C’en est un point d’aboutissement.

Le point de vue de… Luc Saint-Étienne

Luc Saint-Étienne est enseignant-chercheur en science politique. Il a notamment contribué au Dossier H Julius Evola (1997) et au recueil Aux sources de la droite (2000) aux éditions de L’Age d’Homme, ainsi qu’au recueil Que vous a apporté René Guénon ? (Dualpha, Paris, 2002).

L’Europe s’est appropriée le christianisme

Dans le titre de cet ouvrage, l’histoire est le point de départ – un départ nouveau, celui qu’a réalisé le XIXe siècle, lorsque dans la détresse de l’esprit créée par les destructions des révolutions, il fallut s’attacher à redécouvrir l’homme, et qu’il apparut comme un être historique, donc mortel. Beaucoup en ont conclu au matérialisme précisément « historique », ou à un « nihilisme » dénoncé dans ces pages avec une acuité singulière. Mais d’autres ont trouvé la force d’aller au-delà. Et leur quête leur a permis d’apercevoir, sous la surface d’une terre frappée par le dessèchement du sens, un flot souterrain irrigateur, ce « flux continu », écrit Dominique Venner, qu’est la tradition. Aussitôt le terme prononcé, la contradiction apparaît : cette « transmission », selon l’étymologie, n’a-t-elle pas été compromise en Europe par la violence de certaines évolutions culturelles, y compris par ce que Spengler appelait la « pseudomorphose » chrétienne ? Les « traditionalistes intégraux », à la suite de Guénon, ont répondu par la philosophia perennis : un noyau ésotérique de principes universels présent dans toutes les traditions, leur donnant une unité ; le mystère de l’adoption par l’Europe du greffon chrétien s’élucidant ainsi. La nouveauté est que Dominique Venner retient de cette vision le thème d’une continuité herméneutique, mais pour en renverser totalement la perspective : loin d’être universels, ce sont les éléments les plus intimement spécifiques d’une culture, sa substance, qui constituent la tradition. La forme catholique, ainsi, n’est pas née de la compréhension européenne de principes universels du christianisme, mais du complet abandon de la morphologie native de cette foi, au profit d’une réinterprétation confirmée par la littérature médiévale, en un processus peint ici de saisissante façon. Cette force réapproriatrice s’est peu à peu épuisée ; Dominique Venner suggère que la modernité comme ultime hérésie chrétienne en est née. Ici prend place l’effort moteur de cette méditation : retrouver notre propre, par une virile maïeutique qui nous ramène à la Grèce, matrice de l’équilibre des esprits comme de celui des corps. Et le fil d’Ariane retrouvé, opposé avec une grande cohérence à l’ensemble des pathologies contemporaines, est celui de la mesure. Que le lecteur veuille croire que nous la conservons, pour avoir gravement mesuré l’importance de ce livre, lorsque nous l’assurons : la pythie de Delphes ne s’était pas trompée, le dieu de son sanctuaire est revenu, en une œuvre qu’il ne semblait plus possible d’espérer.

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