La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Spécialiste incontesté de l’époque napoléonienne, Jean Tulard ne s’est jamais enfermé dans les chemins balisés. Il nous livre le bilan d’une vie d’études et de recherches.

Entretien avec Jean Tulard

Entretien avec Jean Tulard

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°3, novembre-décembre 2002. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Spécialiste incontesté de l’époque napoléonienne, Jean Tulard ne s’est jamais enfermé dans les chemins balisés. Il nous livre le bilan d’une vie d’études et de recherches.

Nouvelle Revue d’Histoire : Au sein de l’Université comme dans l’esprit du grand public, votre nom est indissolublement lié à celui de Napoléon. Comment en êtes-vous venu à être ainsi le spécialiste incontesté de l’Empereur ?

Jean Tulard : Au début de ma carrière, dans les années 1960, Napoléon était encore la propriété presque exclusive de ceux que l’on appelait alors, avec un peu de condescendance, « les spécialistes de la petite histoire », dans la tradition de G. Lenôtre. Dans l’ensemble, leurs travaux étaient ignorés ou méprisés des universitaires. À cette époque, la « Nouvelle Histoire » triomphait au sein de l’Université et celle-ci, qui ne voulait s’intéresser qu’à la longue durée, avait par-dessus tout horreur des biographies. Quant aux historiens marxistes, ils considéraient avec méfiance les campagnes de la Grande Armée. Je dis bien les historiens marxistes et non pas le parti communiste qui, lui, était au contraire favorable à la célébration du bicentenaire de Napoléon.

NRH : Il était à cette époque fidèle à Marx qui jugeait positive la destruction par Napoléon des restes de la féodalité en Europe et particulièrement en Allemagne.

JT : Oui. Toujours est-il qu’à l’approche du bicentenaire en 1969, les études napoléoniennes en France se présentaient comme un vaste champ de ruines. La référence, c’était encore l’Histoire du Consulat et de l’Empire de Madelin. Entre la « petite histoire » condamnée et l’histoire universitaire hostile des marxistes et de la « Nouvelle Histoire », il y avait donc un large champ pour des recherches historiques sur cette période. Ici intervient l’École pratique des Hautes Études, cette extraordinaire institution, qui dans une certaine mesure double la Sorbonne, où l’on propose des enseignements sur les matières les plus variées depuis les langues disparues comme le sumérien ancien jusqu’aux travaux historiques concernant des époques beaucoup plus récentes.

À la 4e section de l’École pratique des Hautes Études, où j’étais alors directeur de recherches, Michel Fleury eut l’idée de rétablir un enseignement propre au Ier Empire afin de réexaminer de façon scientifique les sources historiques et de refaire des instruments de travail modernes tels que dictionnaires, etc. La 4e section a donc créé cette chaire d’histoire du Ier Empire en 1969, qui m’a été attribuée.

NRH : Pourquoi vous ?

JT : Cela faisait plusieurs années que je travaillais sur Napoléon, même si, au départ, ce n’était pas exactement mon champ de recherches. Jean Mistler, membre éminent de l’Académie française, avait projeté un livre faisant le point sur Napoléon et l’Empire et m’avait proposé d’en être la cheville ouvrière. Une fois le livre fait, il en avait assuré le succès au sein des maisons d’édition, à tel point que dès lors je suis apparu comme un spécialiste de Napoléon.

En fait, j’étais à cette époque bien plus un spécialiste des Archives de Paris (où ma mère travaillait). C’est d’ailleurs un sujet d’autant plus intéressant pour le chercheur que lesdites archives ont brûlé en 1871 lors des incendies de la Commune et que cela laisse beaucoup de place à la réflexion.

NRH : Les Napoléoniens doutent souvent de votre amour ou même de votre fascination pour l’Empereur.

JT : Je ne l’aime ni ne le déteste, je l’étudie. Je pose sur lui le regard froid du libertin. Il ne faut jamais aimer sa proie. Don Juan ou Valmont courent à leur perte quand ils cessent d’être des prédateurs. Il en va de même pour l’historien. Dans l’histoire napoléonienne, Napoléon lui-même, à proprement parler, ne me fascine pas.

NRH : Il y a quand même dans l’épopée napoléonienne des personnages fascinants. Y en a-t-il qui vous séduisent ?

JT : Séduction n’est pas forcément le mot juste. Mais il est sûr que Talleyrand et Fouché se détachent. On connaît le mot fameux de Chateaubriand les évoquant : « le vice appuyé sur le bras du crime ». Avec Fouché, on assiste à la naissance du pouvoir policier, celui qui, sous tous les régimes dictatoriaux donnent à son détenteur une puissance sans limites, éventuellement pour assouvir ses propres désirs privés.
On assiste aussi à la naissance de la police moderne. L’affaire de la machine infernale en est un bon exemple. Aidé de deux policiers, Henry et Bouchesèche, il va retrouver les coupables par la seule étude des indices, qui d’abord semblent minces.
Par ailleurs, Fouché a des espions partout ; Joséphine elle-même est payée par lui. La guerre des polices, aussi, date sans doute de cette époque, les ennemis de Fouché rivalisant avec lui dans la recherche de l’information exploitable.

NRH : Et Talleyrand ?

JT : Talleyrand, c’est un tout autre genre. C’est la diplomatie de prestige. Vous connaissez cette anecdote : un soir Talleyrand donne un grand dîner et, alors que ce n’est pas du tout la saison, on va servir un énorme saumon, superbement cuisiné et magnifiquement présenté, quand une maladresse du serveur fait tomber le plat à terre. Qu’à cela ne tienne ! On voit aussitôt paraître un second saumon, deux fois plus beau que le premier qui n’était là que pour mettre en valeur son successeur. N’en déplaise à Chateaubriand, le « vice », c’est autre chose.

NRH : Vous insistez beaucoup sur les rapports de Napoléon et des Thermidoriens.

JT : Oui. On peut dire que c’est moins l’histoire de Napoléon lui-même qui m’a fasciné que l’histoire des Thermidoriens. Ils semblent n’être que des jouisseurs, mais en même temps et en très peu d’années, ce sont eux qui créent l’Institut de France, l’École normale supérieure, Polytechnique, le Conservatoire national, ce sont eux qui réorganisent le Jardin du Roi pour en faire l’actuel Jardin des Plantes. Ils ont survécu à la Révolution, mais en même temps, ils ont créé l’armature de la France.

C’est grâce à eux que Napoléon réussit son rétablissement financier, avec la banqueroute des deux tiers nommée avec un admirable cynisme le « tiers consolidé » : vous aviez prêté 3 francs à l’État, il vous en rend un. Un seul ? Oui, mais un franc « consolidé », qui se maintiendra d’ailleurs plus d’un siècle. Des Thermidoriens datent les grandes réformes financières comme celle de la fiscalité : sous l’Ancien Régime, les collecteurs d’impôts achetaient leur charge ; sous la Révolution, ils étaient élus, et leur rentabilité était faible (songeons quelques instants à ce qui se passerait si aujourd’hui nous élisions notre percepteur…) ; avec Napoléon, ils seront nommés.

NRH : Napoléon n’est donc pas le tyran que se plaît à peindre la « légende noire » ?

JT : Il est d’abord le défenseur et le garant des deux conquêtes essentielles de la Révolution sur lesquelles on ne reviendra plus après lui : la destruction de la féodalité (ou de ce qui en restait), et la confirmation de la vente irréversible des Biens nationaux, celle qui a été à la base du développement de la petite bourgeoisie rurale, dont le Père Grandet est un exemple.

NRH : Au cours des cinquante dernières années le regard des historiens sur la Révolution et Napoléon a-t-il beaucoup évolué et, si oui, comment ?

JT : Je dis volontiers à mes étudiants : « Si vous êtes très à droite, utilisez Gaxotte ; si vous êtes très à gauche, Soboul ; si vous êtes vieux jeu, suivez Thiers ; si vous êtes modernes, citez Furet ; si vous aimez les anecdotes, fiez-vous à Castelot. Mais si vous voulez être reçus, lisez Tulard ! »

En fait, les choses sont simples. La Révolution, c’est le triomphe de la bourgeoisie dont l’ascension sociale avait été bloquée par la société d’Ancien Régime, du fait des Ordres, du dirigisme économique, de l’encadrement omniprésent des activités. Dès la Déclaration des droits de l’homme qui est, il faut le répéter, un manifeste de la bourgeoisie, la Révolution, certes, détruit la noblesse, mais quand on vote, il faut voir qui vote : les citoyens actifs, ceux qui payent l’impôt. Malgré le principe d’égalité, les pauvres ne participent pas. Dans le même temps, la destruction des corps avec la loi Le Chapelier, et l’interdiction de la grève permettent l’essor du libéralisme que les Thermidoriens symbolisent et que Napoléon va entériner.

NRH : Les Thermidoriens avaient-ils bien choisi leur homme ?

JT : En 1799, quand Barras, Talleyrand et les autres Thermidoriens s’aperçoivent que Napoléon n’est pas le « sauveur » qu’ils espéraient et perdent confiance en lui, ils cherchent un autre « sabre » pour maintenir leur emprise. Ils pensent à Joubert, mais celui-ci n’a pas le prestige militaire de Bonaparte. Ils lui disent donc : « Faites-vous d’abord connaître par une grande victoire. » Mais voilà, une balle dans le front de Joubert mettra fin à l’aventure. Moreau est incapable de tenir le rôle, Bernadotte trop hésitant. Ce sera donc Bonaparte. Ces gens sont souples. Plus tard, ce seront les mêmes qui négocieront une Restauration, à condition, une fois encore, qu’on ne touche pas aux deux acquis essentiels de la Révolution.

NRH : Y a-t-il encore beaucoup à découvrir sur ce sujet ?

JT : Beaucoup d’argent a été dépensé pour le bicentenaire de la Révolution. Cela a permis d’entendre une diva afro-américaine chanter la Marseillaise sur les Champs-Élysées. En revanche, on n’a pas trouvé de crédits pour des recherches essentielles. Par exemple, on possède tous les éléments des ventes des Biens Nationaux, mais on ne peut pas chiffrer avec exactitude le montant des transferts des biens de l’Église et des Émigrés. Au-delà des travaux ponctuels de quelques élèves de Soboul, on n’a sur ce sujet aucune vision générale. On aurait pu dépouiller ces documents de façon systématique.

NRH : Vous n’êtes pas marxiste, mais vous insistez sur le fait que Napoléon consolide une révolution essentiellement bourgeoise.

JT : Mais tout le montre. Pourquoi le succès du Concordat ? Parce que le pape lui-même entérine la confiscation et la vente des biens du clergé. De la même façon, le « milliard des Émigrés » règle en quelque sorte le problème avec la Noblesse. Il en va de même pour la question de l’esclavage : la décision finale est prise dans la logique des possesseurs de plantations. Oui, la Révolution française est une révolution bourgeoise, y compris le Code civil, le fameux « code Napoléon », chef-d’œuvre d’une société bourgeoise égalitaire et individualiste.

NRH : On a, sur Napoléon, un feuilleton télévisuel avec Christian Clavier, et maintenant un grand spectacle théâtral d’Alain Decaux et Robert Hossein. Pourquoi Napoléon fascine-t-il encore à ce point aujourd’hui ?

JT : Mais Napoléon, c’est le plus beau sujet de l’histoire universelle ! Quel destin ! Il part de rien pour devenir maître du monde et, vaincu, finir sur quelques mètres carrés à l’autre bout de la planète. Napoléon, c’est le héros romantique par excellence, c’est Prométhée, c’est le triomphe de l’individu. D’autres que lui ont connu la gloire militaire, mais la sienne est mythique : Napoléon, c’est la Grande Armée, c’est Austerlitz, c’est Waterloo. Et les femmes qui gravitent autour de lui ! Joséphine, Marie Walewska, Pauline… et même la faussement douce Marie-Louise. Dans l’entourage de Napoléon, même les traîtres sont de première magnitude : nous avons déjà évoqué Talleyrand et Fouché. Il n’est pas étonnant que Napoléon ait été le personnage historique le plus souvent porté à l’écran. Bien avant le cinéma, tous les arts sans exception ont été fascinés par Napoléon, y compris la musique, depuis Beethoven jusqu’à Schoenberg.

NRH : Cette fascination dépasse largement les frontières françaises.

JT : Le mythe est universel plus encore que français. Napoléon n’est pas comme Jeanne d’Arc l’émanation des forces profondes d’une nation. Il reste avant tout un individu. Presque partout le mythe s’est étendu : il est aussi un héros pour l’Italie, car il prépare le Risorgimento ; les Italiens n’ont pas oublié qu’il s’est couronné de la Couronne de Fer. En Allemagne, il a permis l’acheminement vers l’unification. Il est le premier à commencer une résurrection de la Pologne rayée de la carte. Les Anglais eux-mêmes ont eu l’intelligence de ne pas le diminuer : Wellington sort grandi d’avoir vaincu un tel ennemi. Il n’y a vraiment que l’Espagne qui reste résolument hostile au mythe.

Mais l’aventure napoléonienne dépasse les frontières de l’Europe. Le mythe est vraiment universel. L’indépendance de l’Amérique latine est une conséquence des guerres napoléoniennes. C’est sous son règne que l’expédition Bodin reconnaît les côtes australiennes. Java devient un moment française avec l’annexion de la Hollande et son système routier en témoigne encore aujourd’hui. Surcouf combat dans l’Océan indien et le Blocus continental conduit les Français à Canton, au point que le premier à écrire une biographie de Napoléon fut un Chinois. La véritable première guerre « mondiale » ne fut pas celle de 1914-1918, mais les guerres napoléoniennes dans la mesure où elles mettaient aux prises deux puissances coloniales. En témoignent l’expédition d’Égypte comme la bataille du Cap.

NRH : Pourtant le grand empire napoléonien s’est effondré comme un château de cartes. Cela peut-il éclairer les efforts actuels d’une construction européenne pérenne ?

JT : Après un XVIIIe siècle caractérisé par l’universalité des Lumières et l’unité du monde intellectuel européen, le XIXe, puis le XXe siècle ont été ceux des nationalismes. Aux funérailles du roi Baudouin, étaient présentes toutes les têtes couronnées d’Europe. José Van Dam a chanté du Mozart. On avait là l’Europe. Mais cette Europe meurt à Valmy, avec Dumouriez, aux cris de « Vive la Nation ! ». Napoléon a favorisé l’émergence d’une autre Europe, qui s’est effondrée à partir de l’affaire d’Espagne, mais qui a été durablement modelée, voire unifiée, autour de la langue française et du Blocus continental. Toutefois, si l’Europe se fait demain, on peut parier que ce sera autour de la langue anglaise et de… De ?… Savez-vous quel est aujourd’hui le plus célèbre des maréchaux de Napoléon ?
Mais MacDonald, bien sûr !

Propos recueillis par Patrick Jansen

Crédit photo : Politique magazine

Boutique. Voir l’intégralité des numéros : cliquez ici

La Nouvelle Revue d'Histoire