La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Un essai vigoureux de Chantal Delsol, riche en réflexions sur la France, l’Europe et la modernité. Mais on trouve aussi, en plus subtile, l’idée d’un retournement réactionnaire d’anciens progressistes.

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Livres : le débat. La République, une question française, par Chantal Delsol

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°4, janvier-février 2003. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Chaque numéro de La Nouvelle Revue d’Histoire soumettra un livre important à un débat. Celui-ci sera introduit par la libre présentation qu’en fera un écrivain ou un historien. Il sera suivi par l’expression de deux points de vue différents. Dans ce numéro, l’ouvrage choisi est l’essai de Chantal Delsol La République, une question française, publié aux Presses universitaires de France (2002, 150 p., 15 €).

Ancienne élève de Julien Freund, professeur de philosophie à l’université de Marne-la-Vallée, auteur de nombreux essais et de travaux sur Althusius, Chantal Delsol est mère de famille et catholique pratiquante. Elle a milité dans une association d’aide aux immigrés.

La République est-elle condamnée ? C’est la question posée dans cet essai qui diagnostique l’étouffement du politique sous l’édredon de l’hédonisme. Pour combien de temps ? Par Charles Vaugeois

Chantal Delsol La République, une question française

Chantal Delsol La République, une question française

Les idées bougent, les hommes aussi. C’est ce que signale entre autres l’essai médiatisé de Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires (Seuil). S’en prenant à ses anciens amis soixante-huitards qui ont perdu leurs illusions, il les qualifie de « nouveaux réactionnaires », ce que les intéressés apprécient peu. Jadis, Lindenberg s’était cassé les dents lors d’une autre polémique visant Georges Dumézil, dont il avait falsifié des citations. Cette escroquerie avait été vertement dévoilée par Didier Eribon (Faut-il brûler Dumézil ? Flammarion, 1992).

C’est un propos d’un tout autre calibre qui anime l’essai vigoureux de Chantal Delsol, riche en réflexions sur la France, l’Europe et la modernité. Mais on trouve aussi, en plus subtile, l’idée d’un retournement réactionnaire d’anciens progressistes.
Autrefois centre du monde, habituée à donner le ton, la France découvre qu’elle est marginalisée, que son « modèle républicain » n’intéresse plus personne. Tel est le premier constat.

Pour l’auteur, en dépit des apparences, la République française n’est démocratique que de nom. Elle utilise les techniques de la démocratie, mais refuse tout véritable débat démocratique. La parole est confisquée par les élites républicaines. À la façon de l’avant-garde léniniste, ces élites prétendent connaître le bien du peuple mieux que le peuple lui-même pour qui elles n’ont que mépris. Or, cette République traverse une crise que l’auteur croit fatale. Depuis que la fin de l’URSS, la victoire du libéralisme et la construction européenne ont mis à mal le modèle jacobin unitaire et centralisateur, il est en voie de démantèlement. Lui qui avait fondé son succès sur sa prétention à représenter le progrès et la modernité, se trouve frappé de décrépitude. Les républicains voient le sable disparaître sous leurs pieds. « La résistance qu’ils opposent à des forces irrésistibles les fait apparaître comme des conservateurs, des réactionnaires. » Ce sont maintenant les libéraux et les girondins qui sont modernes.

L’utopie jacobine recélait une contradiction qui éclate aujourd’hui. La philosophie individualiste des « droits de l’homme » s’oppose en effet aux exigences d’une finalité républicaine supérieure aux individus. L’hédonisme ambiant ayant dissous les finalités collectives, la République n’engendre désormais que cynisme et corruption, ce qui fait apparaître ses prétentions morales comme une imposture. Le système laïque et unitaire est également rongé de l’intérieur par une dérive communautariste, conséquence de la politique d’immigration-peuplement. Mais, sur cette question, Mme Delsol fait l’impasse.

Condamnée par une évolution que l’auteur juge inéluctable, la République se crispe, mentant à elle-même et sur elle-même. Son élite nombreuse, sorte de cléricature laïque, vit en parasite sur le gâteau français. Elle n’a aucune envie d’abandonner ses privilèges. Selon Mme Delsol, les résistances seront néanmoins balayées par le triomphe général de l’individualisme.

L’auteur pense que nous sommes entrés dans une ère nouvelle qui voit triompher les démocraties marchandes, dominées par la satisfaction des appétits, à l’exclusion de toute finalité collective. Rarement les libéraux avaient développé leur logique à ce point. À moins de sombrer dans l’anarchie et la guerre de tous contre tous, théorisée par Hobbes, l’existence d’une société politique suppose un minimum de finalités supérieures à celles des individus. On a le sentiment que Mme Delsol, cédant à un doux irénisme, croit à la fin de l’histoire et à la dissolution du politique dans le marché.
Les petits États n’auraient même plus besoin d’armées. « Ils peuvent compter sur l’opprobre jeté sur les guerres de conquête ».

Qu’en pensent les Palestiniens, les Tchétchènes ou les Irakiens ?
Il ne suffit pas de craindre le conflit et de désirer la paix pour l’obtenir. On n’est jamais seul en ce monde.

En raison même de leur déchéance et de leur veulerie de riches héritiers, les Européens sont exposés à des convoitises et à des menées hostiles, dont l’islamisme immigré n’est pas la seule figure. Dès lors, les menaces se précisant, il se pourrait bien que les finalités collectives reviennent en force sous des formes inusitées.

Le point de vue de… Louis Sorel

Professeur agrégé d’histoire et de géographie.

Avec l’effondrement du marxisme-léninisme, les « valeurs républicaines » sont devenues l’alpha et l’oméga de la politique française. Philosophe et catholique, Chantal Delsol analyse la république en termes de décadence et fonde ce diagnostic sur une réflexion d’ordre anthropologique.

La République, dit-elle, est une religion séculaire – un « monisme politico-religieux » – impliquant une conception abstraite de l’homme : un individu délié de toute appartenance ethnoculturelle. Cette anthropologie rêvée ne résiste pas à l’épreuve du réel. Égalitarisme, envie et ressentiment dominent la société française et une « élite désarrimée » monopolise le sacro-saint intérêt général (l’« universel éthico-politique »).

En contrepoint, Chantal Delsol esquisse l’anthropologie des démocraties fédérales où les libertés des citoyens seraient tempérées par une forme de sagesse empirique (la prudence aristotélicienne). La solidarité s’exerce entre personnes singulières, dans le cadre de communautés concrètes. Point de dithyrambe toutefois. La « modernité tardive » exerce aussi ses ravages au-delà des frontières françaises.

On s’étonnera pourtant du contenu des critiques formulées à l’encontre du citoyen enraciné des sociétés fédérales. Faut-il regretter que, l’illusion d’une fin de l’histoire se dissipant, l’« espérance » cède le pas à l’enracinement dans « le proche, le visible, les formes de la vie concrète » ? L’espérance est une vertu théologale ; sa sécularisation n’a jamais accouché que de millénarismes meurtriers et de progressismes dévastateurs.

Autre point d’étonnement : la référence à une « philosophie des droits » enracinée dans la transcendance. Posés comme universels et immortels, les droits de l’homme ne renvoient-ils pas à une idéologie anthropocentrique en rupture avec la tradition catholique qui est celle de l’auteur ? « Vous n’êtes pas à vous-même », admoneste saint Paul. Relié à Dieu et inscrit dans des communautés naturelles, le chrétien est un obligé. Il a des droits à proportion de ses devoirs. À l’inverse, dénaturé et fermé à la grâce divine, l’homme des « droits de l’homme » en est la parodie.

« Dieu, écrit Bossuet, se rit de ceux qui déplorent les maux dont ils continuent à chérir les causes. » Notre auteur est pourtant trop bonne philosophe pour faire preuve d’incohérence intellectuelle mais son « néo-conservatisme » se veut prudent et accommodant. À l’excès ?

Le point de vue de… Pierre de Meuse

Auteur de l’Essai sur les contradictions de la droite, L’Æncre.

On trouvera dans le petit ouvrage de Chantal Delsol une étude pleine d’érudition et de finesse sur la crise identitaire sans précédent que subit notre pays. Elle y expose sa critique du mythe républicain, de la prétention toujours déçue de l’esprit français à porter l’universel humain sur les épaules, et de l’idéal égalitaire qui l’anime. Sans concession, mais avec une indiscutable rigueur, elle diagnostique l’épuisement de la république jacobine, son hostilité irréductible à l’ordre social, aux élites locales, sa surdité méprisante aux aspirations populaires, son accaparement structurel par une petite aristocratie « cléricale » imprégnée d’une idéologie consubstantielle à son être.

À cette « république nobiliaire » en voie de désagrégation sur les ruines de l’État-Nation, elle oppose la démocratie fédérale, répondant au désir d’autonomie concrète des individus, seule capable de faire face aux nouvelles mœurs d’une Europe libérée à la fois des impératifs de survie et des promesses d’un homme nouveau véhiculées par des idéologies en faillite. Saluons donc sa critique, tout en restant réservé sur ses espérances.

En effet, si elle est diserte et convaincante sur la pensée républicaine, Chantal Delsol se garde bien de définir la démocratie, se bornant à en reproduire l’image floue que laisse un mot tellement usé qu’il en demeure privé de sens. Constatant l’avènement d’un consensus qui « ne veut plus débattre sur les fins, mais réclame l’autonomie des actes », l’auteur fait l’économie d’une critique de ce consensus, tant pour son aspect totalitaire et l’état de parias qu’il réserve à ceux qui s’en détournent que sur la fragilité d’une attitude qui refuse de voir les défis pour ne pas avoir à y répondre. L’histoire n’oublie pas, hélas ! les peuples qui en sont sortis.

Enfin, la fin de l’État-Nation, suite à un processus que Chantal Delsol détaille avec une indiscutable pertinence (la délégitimation des significations communes), ne conduit nullement, comme elle l’espère, à un nouveau fédéralisme. En effet, si cet effondrement est, comme elle l’explique, une conséquence de la prééminence des individus, on voit mal comment une fédération pourrait en émerger. Toute fédération suppose l’existence d’identités collectives indépendantes de ceux qui les composent (gemeinschaften), donc la persistance d’une mentalité holiste.

Sur ce point capital : l’existence des communautés historiques, Chantal Delsol ne nous répond guère, se bornant à se référer aux approximations de Mounier sur la personne humaine qui évacuent cette question délicate. Sans identités collectives reçues, la banqueroute des mythes fondateurs, si exécrables soient-ils, ne laissera subsister que le magma de l’indifférenciation. Il n’est pas nécessaire de les pleurer pour autant.

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