La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Éditorial et sommaire du n°5 (mars-avril 2003)

Éditorial et sommaire du n°5 (mars-avril 2003)

La Russie et l’Europe

Tout change, tout bascule. Nous sommes entrés dans l’inédit. Rien de ce qui s’annonce pour l’avenir ne ressemble à ce que nous avons connu. Pas forcément en mal. Et ces changements vont bien au-delà du politique. Ils ont commencé vers 1990, subissant une vive accélération depuis le 11 septembre 2001.

Que de changements en effet au tournant de 1990 ! Par exemple, dans nos relations avec la Russie. De 1945 à 1990, l’URSS occupait militairement toute l’Europe orientale. Simultanément, elle projetait sur l’Ouest l’ombre d’une menace mortelle. Après en avoir été complices à Yalta et Postdam, les États-Unis prirent peur eux-mêmes et devinrent notre rempart. Mais tout a pivoté à partir de 1990 et l’effondrement de l’URSS. La Russie affaiblie, repliée sur ses anciennes frontières, amputée de ses républiques d’Asie centrale, ramenée de 250 à 150 millions d’habitants, dont 10 % d’allogènes, apparaît désormais comme l’alliée nécessaire de l’Europe occidentale face à la puissance hégémonique américaine et à l’Islam. La perception qu’en a l’Europe de l’Est ne peut être la même. On ne peut y oublier un demi-siècle d’oppression soviétique, sans compter les mirages du dollar.

En dépit d’un lourd déficit démographique et d’une société en miettes, la Russie, son espace, ses richesses naturelles, représente des potentialités énormes pour l’Europe. Mais qu’est-ce que l’Europe ?

L’Europe ne se confond pas avec l’actuel cauchemar technocratique et son inconsistance politique. L’Europe est une très ancienne réalité spirituelle et civilisationnelle, provisoirement masquée et défigurée. C’est aussi une réalité historique et géopolitique qui s’identifie, pour l’essentiel, à l’ancien espace carolingien. Quels liens entre cette Europe et la Russie ?

Des liens précoces. Dès le IXe siècle de notre ère, ce qui deviendra plus tard l’État russe, est fondé à Novgorod et Kiev par l’alliance d’une aristocratie scandinave, les Varègues, et de populations slaves. En 988, Vladimir, prince de Kiev, descendant de Rurik, le fondateur légendaire, fait le choix politique de se convertir au christianisme byzantin. La querelle qui oppose celui-ci au christianisme latin sera la cause de conflits qui durent encore. Cependant, en 1051, le capétien Henri Ier de France, épouse à Senlis Anne de Kiev, petite-fille de Vladimir. Devenue Anne de France, elle sera la grand-mère du futur Louis VI. Un peu de son sang coulera dans les veines de Saint Louis.

C’est bien, mais c’est peu. Séparées par l’espace, la Russie et l’Europe, malgré des racines communes, vivront des histoires différentes. La chevalerie médiévale, l’amour courtois, les libertés féodales, les croisades, l’émergence des villes, la révolution du gothique, la Renaissance, la Réforme et son contraire, l’expansion au-delà des mers, la naissance des États-nations, le baroque profane et religieux, les Lumières et le romantisme, tous ces mouvements ont pris naissance en Europe et n’appartiennent qu’à elle. La Russie en recevra l’écho sans en être la source. Son histoire a été différente, imposée par la géographie et la fortune des armes.

Si l’Europe n’a pas de frontières à l’est, la Russie en est elle-même dépourvue. Son espace ouvert a marqué sa destinée. En 1237, année fatale, les Mongols islamisés s’abattent sur l’immense pays, imposant leur domination sur la plus grande partie. La libération viendra sous Ivan III et sera achevée en 1547 par son petit-fils, Ivan IV le Terrible.

La Russie émerge alors de l’emprise mongole sans avoir rien partagé de ce qui a fait l’Europe au cours des siècles précédents. Malgré les efforts de Pierre le Grand et de ses successeurs, le temps de la Russie ne sera jamais plus celui de l’Europe. Y compris au XXe siècle. Triomphant à l’Est en 1917, le bolchevisme sera efficacement combattu à l’Ouest, en dépit de complicités nombreuses. Et la mémoire de l’époque communiste ne peut être la même ici et là-bas. En Russie, elle se confond avec les pires horreurs, les pires destructions, mais aussi avec le souvenir d’une puissance sans précédent.

Sans négliger ces réalités, on se souviendra des fortes sympathies tissées entre la Russie et l’Europe. Joseph de Maistre en est l’exemple. Arrivé en Russie en 1803 comme ambassadeur du roi de Sardaigne, il y reste jusqu’en 1817, nouant de nombreuses relations dans la société de Saint-Pétersbourg. Il s’y trouve si bien qu’il songe adopter la nationalité russe : « Jusqu’à mon dernier soupir, écrira-t-il, je ne cesserai de me rappeler la Russie et de faire des vœux pour elle. » Imitons-le. Nous nous en porterons bien.

Dominique Venner

Crédit photo : Mariano Mantel via Flickr (cc)

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