La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Prix Nobel d’économie, et physicien de renommée mondiale, Maurice Allais ne pratique pas la langue de bois. Rencontre avec un esprit supérieur et libre.

Entretien avec Maurice Allais

Entretien avec Maurice Allais

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°5, mars-avril 2003. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Prix Nobel d’économie, et physicien de renommée mondiale, Maurice Allais ne pratique pas la langue de bois. Rencontre avec un esprit supérieur et libre.

Nouvelle Revue d’Histoire : Unique Prix Nobel français d’économie, vous êtes parvenu au comble des honneurs nationaux et internationaux. Pourtant, vos origines familiales ne vous prédisposaient pas à cette carrière exemplaire. Même si vous avez souvent déjà évoqué votre parcours, pouvez-vous en redire quelques mots pour les lecteurs de la Nouvelle Revue d’Histoire ?

Maurice Allais : Volontiers. Je suis né en 1911 dans une famille très modeste : mes parents tenaient une petite boutique de crémerie rue Didot, dans le XIVe arrondissement de Paris. Ils avaient l’un et l’autre reçu des prix d’excellence à l’école communale, mais à la fin du XIXe siècle, l’usage voulait que les enfants aident leurs parents et quittent donc l’école très jeunes. Mon destin fut autre : mon père mourut dans le camp de prisonniers où il se trouvait en 1915, les Allemands ayant placé les prisonniers français à côté de prisonniers russes atteints du typhus. Cette disparition bouleversa complètement ma jeunesse et sans doute m’a-t-elle déterminé, dès mon plus jeune âge, à faire pleinement honneur au nom de mon père.

Grâce à la directrice de l’école communale de la rue d’Alésia, je pus franchir quatre classes en deux ans seulement et ainsi entrer en septième, en octobre 1921, au lycée Lakanal où je suis resté jusqu’en juillet 1930.

NRH : Quels souvenirs en gardez-vous ?

MA : Je lui dois énormément, tant pour l’enseignement général que pour la formation scientifique. J’y ai eu quelques maîtres très remarquables et je suis très honoré que mon nom ait été donné, il y a deux ans, à une salle de ce lycée.

NRH : Est-ce là que vous est venu ce goût pour l’histoire qui ne vous a dès lors pas quitté ?

MA : Oui. À partir de mon entrée en quatrième en 1924, j’ai été très marqué par les enseignements littéraires de français et de latin mais aussi par celui de l’histoire et tout particulièrement par celui de la Révolution française.

NRH : On dit que vous avez même songé à faire carrière dans ce domaine.

MA : J’ai éprouvé pour l’histoire un penchant passionné, mais j’étais alors très peu éclairé sur les différentes carrières que je pouvais envisager ; je voulais préparer l’École des Chartes. C’est mon professeur de mathématiques de première qui, me voyant bon dans sa discipline, m’a incité à préparer l’École polytechnique en me disant « après l’X, vous pourrez toujours entrer à l’École des Chartes ».

NRH : Vous avez donc pris la direction d’autres sciences, mais vous avez, je crois, conservé toute votre vie ce goût très fort pour l’histoire.

MA : Oui, c’est un sujet qui m’a toujours passionné. Depuis 1961, – cela fait donc plus de quarante ans ! – j’ai mis en chantier un livre intitulé Essor et déclin des civilisations – Facteurs économiques. J’y passe en revue l’histoire des civilisations en essayant de dégager quelques facteurs communs et permanents, notamment sur le plan économique. Une première version a vu le jour en 1966, mais j’ai toujours cet ouvrage sur le métier et je continue à le perfectionner et à l’enrichir.

NRH : Sollicité comme vous l’êtes, avez-vous encore le loisir de consacrer du temps aux travaux des historiens ?

MA : Moins que je ne le souhaiterais bien sûr ! À 91 ans, même en travaillant encore 40 à 50 heures par semaine, la perception du temps et des urgences n’est plus la même qu’à votre âge. Mais notre conversation montre par elle-même, je crois, l’intérêt que je porte encore aux revues d’histoire.

NRH : Vous avez donc été reçu à l’X en juillet 1931.

MA : Oui. Je suis devenu major de ma promotion en décembre, et j’ai gardé ce rang jusqu’à ma sortie, en juillet 1933.

NRH : Cependant, vous vous qualifiez volontiers d’« autodidacte ». N’est-ce pas un peu paradoxal ?

MA : Certes. Mais, en physique comme en économie, je n’ai été qu’un autodidacte. Je l’ai moi-même souligné dans ma Conférence Nobel. En juillet 1940, je n’avais encore en économie que des connaissances très superficielles. En tant qu’« autodidacte », j’ai bénéficié de l’avantage tout à fait exceptionnel de ne pas avoir été conditionné par l’enseignement universitaire et l’incessante répétition des « vérités établies ». J’ai donc pu examiner toute question avec des yeux neufs, sans parti pris ni préjugé. En revanche, j’ai par là même longtemps été considéré comme un « amateur » par les « establishments » de toute sorte.

NRH : Vous dites quelque part avec un grain d’ironie que le Prix Nobel a récompensé vos travaux les plus décisifs avec 40 ans de retard !

MA : C’est vrai. Après ma mobilisation sur le front des Alpes à Briançon de septembre 1939 à juillet 1940 et la défaite de la France, je suis revenu au service des Mines à Nantes où je travaillais depuis 1937. Pendant mon temps libre, j’ai alors travaillé l’économie et, de janvier 1941 à juillet 1943, j’ai rédigé un ouvrage de 920 pages dactylographiées : À la recherche d’une Discipline économique – L’Économie pure. C’est cet ouvrage, publié par souscription et qui n’avait jamais été imprimé ni traduit en anglais qui m’a valu en 1988, donc 45 ans plus tard (et non pas seulement 40 comme vous le dites) le Prix Nobel de Sciences économiques.

C’est aussi cet ouvrage de 1943 qui a été à l’origine de tous mes travaux ultérieurs qui n’en ont constitué que les prolongements et les compléments dans les différents domaines de la science économique sur lesquels j’ai travaillé, et cela en poursuivant toujours le même objectif : l’établissement rigoureux d’une théorie générale en profond accord avec les données de l’observation.

NRH : Comment décririez-vous votre démarche scientifique en économie ?

MA : La démarche de ma pensée n’a pas été de partir de la théorie pour aboutir aux faits mais, tout au contraire, d’essayer de dégager des faits la trame explicative sans laquelle ils apparaissent incompréhensibles et échappent à toute action efficace. Ce qui avait décidé de ma carrière d’économiste, c’était avant tout le caractère intellectuellement choquant et socialement dramatique de la grande crise de 1929-1934, l’acuité des problèmes sociaux et la nécessité de leur trouver des solutions acceptables.

Sur le plan scientifique, mes travaux ont trouvé leur origine dans la méditation des œuvres de trois grands maîtres qui m’ont profondément marqué, Léon Walras, Vilfredo Pareto et Irving Fisher ; dans la réflexion sur l’histoire économique et sociale des cinquante dernières années ; dans l’approfondissement des questions dont l’étude m’a été demandée ; et dans trente-cinq ans de cours et de séminaires, source inappréciable de discussions fructueuses.

Ma préoccupation dominante a été celle de la synthèse. Faire entrer dans une même construction l’analyse des phénomènes réels et celle des phénomènes monétaires, associer l’analyse des conditions d’efficacité et celle de la répartition des revenus, relier étroitement l’analyse théorique et l’économie appliquée, rattacher l’économie aux autres sciences humaines, la psychologie, la sociologie et l’histoire, tels ont été constamment mes objectifs.

NRH : Vous avez ailleurs, par exemple dans votre Conférence Nobel prononcée le 9 décembre 1988 devant l’Académie royale des Sciences de Suède, résumé vos principales contributions à la Science économique. Il serait peut-être un peu trop technique d’y revenir dans la revue d’histoire que nous sommes. J’aimerais bien, en revanche, quelques mots sur votre conception de la Science économique.

MA : Tout d’abord, il n’y a de science que là où existent des régularités susceptibles d’être analysées et d’être prédites. C’est le cas d’une grande partie des phénomènes économiques et c’est là la raison pour laquelle la discipline économique est une science qui relève des mêmes principes et des mêmes méthodes que les sciences physiques. En particulier, toute théorie qui n’est pas vérifiée par les données de l’expérience n’a aucune valeur scientifique et doit donc être rejetée.

En second lieu, ma conviction est qu’aucune théorie générale ne peut être réellement comprise si elle n’est illustrée par la considération de modèles particuliers. J’ai ainsi toujours présenté des modèles dont tous les calculs peuvent être explicités.

Par ailleurs, mes travaux ont été marqués par une préoccupation croissante des applications numériques à partir des données chiffrées fournies par l’observation. Les résultats ont été exemplaires et démontrent l’existence dans les faits économiques de régularités tout aussi frappantes que celles que l’on constate dans les sciences physiques. J’ai donc été peu à peu amené à une double conclusion : la psychologie des hommes reste fondamentalement la même en tout temps et en tout lieu ; le présent est déterminé par le passé selon des lois invariantes. Comme dans les sciences physiques, l’élaboration des sciences sociales me paraît donc devoir reposer, pour une très large part, sur la recherche de relations et de quantités invariantes dans le temps et dans l’espace.

NRH : Pouvez-vous en donner un exemple au sein de vos découvertes ?

MA : La théorie de la dynamique monétaire que j’ai élaborée repose sur la considération d’une liaison héréditaire, invariante dans le temps et dans l’espace, entre le présent et l’évolution passée. Les résultats qu’elle a permis d’obtenir montrent que des sociétés humaines, situées dans des contextes très différents, qu’il s’agisse de situations courantes, inflationnistes ou déflationnistes, ou d’hyperinflations, de pays capitalistes ou communistes, d’aujourd’hui ou d’il y a cent ans, se comportent de manière semblable. Ainsi peut se fonder l’étude de notre conditionnement par le passé, et la formulation héréditaire et relativiste à laquelle je suis arrivé est susceptible de multiples applications dans tous les domaines des sciences humaines.

NRH : Une telle position ne pourra que réjouir les passionnés d’histoire que sont les lecteurs de notre revue. Tout le monde connaît en vous l’économiste. Moins nombreux en revanche sont ceux qui savent que vos travaux en physique auraient aussi pu vous valoir le Prix Nobel dans cette discipline. Et pourtant, l’opposition de l’establishment à vos idées a sans doute été plus virulente encore dans le domaine de la physique. Est-ce parce que vos travaux remettent en cause des notions aussi fondamentales que la théorie classique de la gravitation ou la théorie de la relativité ?

MA : On retrouve ici, aggravé, le reproche d’amateurisme que nous évoquions au début de cet entretien : n’est-il pas réellement inconcevable qu’un amateur ait pu mettre en évidence des phénomènes nouveaux que les spécialistes les plus éminents des siècles passés n’avaient presque jamais aperçus ? C’est là, sans doute, ce qui explique l’opposition fanatique à l’encontre des trois découvertes, authentiques et incontestables, que j’ai faites en physique : la découverte des anomalies du mouvement du pendule paraconique ; la découverte des anomalies optiques des visées sur mires ; et la découverte des extraordinaires régularités sous-jacentes aux observations interférométriques de Dayton C. Miller que personne n’avait aperçues jusqu’ici.

NRH : Une fois de plus, on a l’impression que vous êtes davantage prophète à l’étranger que dans votre propre pays ! Lors de l’éclipse totale de soleil du 11 août 1999, la NASA a nommé « Allais’effect », celui que vous aviez mis en évidence lors des deux éclipses totales de soleil du 30 juin 1954 et du 20 octobre 1959. Mais en France, l’Académie des sciences a refusé de publier les résultats de professeurs confirmant cet effet. Cette censure des autorités académiques paraît incroyable !

MA : Les observations effectuées à Bucarest par le professeur Mihaïla et deux de ses collègues ont en effet confirmé l’Allais’effect. Les trois professeurs roumains ont présenté une Note destinée à être publiée dans les Comptes Rendus de l’Académie des sciences de Paris, mais la publication de cette Note a été refusée au regard d’un rapport négatif couvert par l’anonymat. Mais les véritables motifs du rejet par le Comité de lecture de la Note tenaient à ma personne. Une telle attitude est scandaleuse. Elle est totalement incompatible avec la déontologie scientifique et avec la mission assignée à l’Académie des sciences par ses statuts.

NRH : Aujourd’hui, dans certaines disciplines, une approche totalement scientifique et factuelle de la recherche se heurte de plus en plus à la dictature du « politiquement correct » : l’anthropologie est quasiment paralysée depuis des décennies, l’histoire est soumise à son instrumentalisation par divers groupes de pouvoir. Votre exemple montre que ce combat de l’idéologie contre la science s’étend.

MA : En fait, ma vie a été marquée par une lutte incessante, en économie comme en physique, contre les vérités établies. Dans l’un et l’autre domaine, je me suis constamment heurté à une hostilité fanatique des grands prêtres des vérités établies et des doctrines dominantes, les résultats de mes travaux étant en grande partie incompatibles avec celles-ci. Sans doute les armes les plus efficaces contre mes travaux ont-elles été tout à la fois les rumeurs, d’autant plus redoutables qu’elles échappent à toute contradiction, et le silence de plomb fait sur certaines de mes contributions.

En fait, seules n’ont réellement compté pour moi que les satisfactions intenses que j’ai retirées de la recherche et des résultats qu’elle m’a permis d’obtenir. Mais quelles qu’aient été les oppositions que j’ai rencontrées, quels qu’aient été les obstacles de toutes sortes qu’elles ont dressés sur ma route, elles n’ont jamais réussi à m’empêcher de défendre ce que je pense être la vérité.

Propos recueillis par Patrick Jansen

Crédit photo : DR

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