La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Figure majeure de l’université allemande, Ernst Nolte a renouvelé par ses travaux l’histoire européenne du XXe siècle. Dialogue en toute liberté avec Dominique Venner.

Entretien avec Ernst Nolte

Entretien avec Ernst Nolte

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°6, mai-juin 2003. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Figure majeure de l’université allemande, Ernst Nolte a renouvelé par ses travaux l’histoire européenne du XXe siècle. Dialogue en toute liberté avec Dominique Venner.

Par la publication en 1963 de son ouvrage en trois volumes, Le Fascisme dans son époque (1), Ernst Nolte s’était imposé comme un historien majeur, associant réflexion philosophique et connaissance des faits. Cette publication lui valut une chaire d’histoire moderne à l’université de Marbourg. Plus tard, il rejoindra l’université libre de Berlin. Sur certains points, l’ouvrage prêtait cependant à discussion, par l’assimilation de l’Action française au fascisme. Nous y reviendrons.

Mais c’est une controverse autrement vive qu’a ouverte en Allemagne, le 6 juin 1986, un article d’Ernst Nolte, « Un passé qui ne veut pas passer ». Cet article fut le point de départ de la « querelle des historiens ». Celle-ci a rebondi un an après avec la publication de La Guerre civile européenne, 1917-1945 (2). Aujourd’hui, la polémique s’est atténuée. Mais elle n’a pas disparu, comme le montrent les trois critiques acides publiées récemment par Le Débat (3). Pourquoi le travail d’un historien sur un passé définitivement révolu soulève-t-il autant de passions ? Sans doute parce que, suivant le mot d’Ernst Nolte, ce passé « ne veut pas passer ». Parce que les enjeux liés à l’interprétation de ce passé restent lourds et brûlants. Le monde politique et mental dans lequel vivent les Européens d’aujourd’hui a été en grande partie façonné par une interprétation univoque de leur passé. Procéder à une relecture du passé qui pourrait modifier l’interprétation conventionnelle, cela aurait-il le pouvoir d’ébranler tout l’édifice et les intérêts qu’il charpente ? Le croire serait un bel hommage rendu à la puissance de l’esprit, un hommage aussi au travail de l’historien.

J’avais rencontré Ernst Nolte peu après la publication en français de La Guerre civile européenne. Il s’était prêté de bonne grâce à une longue discussion publiée à l’époque dans la revue Éléments (4). La traduction d’un nouveau livre (5), publié cette fois encore à l’initiative de Pierre-Guillaume de Roux, m’a donné l’occasion et le plaisir d’un nouvel échange.

Dominique Venner : Dans la revue Le Débat, l’un de vos critiques rappelle que vous êtes né en 1923, sous la république de Weimar et que vous avez été témoin dans votre enfance de la « guerre civile larvée » entre nazis et communistes avant l’arrivée de Hitler au pouvoir en janvier 1933 (6). Cela le conduit à vous reprocher de faire « entrer cette dimension subjective dans [votre] œuvre », et donc de « fausser les perspectives ». Que pensez-vous de cette objection ? La subjectivité de l’historien est-elle un inconvénient ou un atout ?

Ernst Nolte : Sans expérience subjective, l’histoire que l’on écrit est sèche et aride. Une certaine tension intérieure est indispensable au travail de l’historien. Certains ouvrages sont inondés de faits empiriques dépourvus de signification. La sensibilité abstraite que j’avais de l’époque m’a certainement servi en renforçant mon désir d’objectivité.

DV : Vous aviez vingt ans en 1943. Vous étiez donc en âge de conserver le souvenir des dernières années du IIIe Reich. Cela a-t-il compté d’une façon ou d’une autre dans votre réflexion d’historien ?

EN : Pour des raisons de santé, je ne fus pas incorporé dans la Wehrmacht. Je n’ai donc pas partagé l’expérience fondamentale de ma génération. Mais j’ai été un témoin éveillé. L’époque de la guerre fut pour moi une sorte d’expérience spirituelle. Avant celle-ci, bien qu’enfant, j’avais été témoin du conflit féroce opposant les nationaux-socialistes et les communistes. J’avais dix ans en 1933. Mais je me souviens que dans ma petite ville de la Ruhr, Witten, la lutte des deux partis était violente. Les adultes ne parlaient que de cela.

DV : Quelle idée un enfant pouvait-il se faire du communisme ?

EN : Je me souviens que vers l’âge de sept ans, je suis allé chez le dentiste. Dans la salle d’attente, j’ai regardé une revue illustrée. C’était une revue dans laquelle se trouvaient des copies de quelques pages d’un pamphlet soviétique. Des gravures anticléricales représentaient des moines dans des postures obscènes. C’est la première fois que je découvrais ce genre de dessins orduriers. Ils m’ont fortement choqué. Dans ma famille, on respectait l’Église et le christianisme. J’ai retiré de cette petite expérience le sentiment fort de ce qui opposait les catholiques et le communisme.

DV : Avant de vous intéresser à l’histoire, vous avez fait des études de philosophie. Vous avez suivi les cours de Heidegger en 1944. Cela fut-il bénéfique dans votre carrière ultérieure d’historien ?

EN : Je dois beaucoup à Heidegger et pas seulement un certain ton de la langue. Mais j’ai eu longtemps une compréhension fausse de ce qu’on peut appeler sa métaphysique. J’associais l’idée de Logos à celle de Dieu. Dans l’ouvrage que je lui ai consacré, j’ai évité de thématiser sa philosophie tardive.

DV : Comment êtes-vous passé de la philosophie à l’histoire et plus précisément à l’histoire du fascisme ?

EN : Je suis en quelque sorte un « tard venu » de la science historique, ce qui a favorisé une démarche originale. En 1959, par hasard, j’ai découvert à Rome, chez un bouquiniste, un recueil de textes de Mussolini. Ce qu’il disait de Marx et de Nietzsche m’a paru remarquable. J’ai voulu en savoir plus. C’est ainsi, par l’histoire des idées, celles de Mussolini et de Charles Maurras, que j’en suis venu primitivement à étudier le national-socialisme. Cela explique la genèse des trois volumes du Fascisme dans son époque, livre qui m’a valu une chaire d’histoire moderne à l’université de Marbourg.

DV : En France, le reproche vous a été fait d’inclure l’Action française dans une généalogie du fascisme et du national-socialisme. L’origine de l’Action française remonte à la « Revanche » et à l’affaire Dreyfus, c’est-à-dire à une époque antérieure à la Première Guerre mondiale qui a changé toutes les représentations, et a vu naître à la fois le bolchevisme et le fascisme. C’est une première objection. Par ailleurs, vous définissez le fascisme comme « un antimarxisme qui vise à anéantir l’adversaire par l’élaboration d’une idéologie radicalement opposée et pourtant similaire ». Mais Charles Maurras ne s’est jamais soucié du marxisme. On ne voit pas bien le rapport entre la pensée contre-révolutionnaire de Maurras et la pensée révolutionnaire d’un Mussolini et plus encore d’un Hitler.

EN : Maurras ne fut pas le premier à traduire en paroles et en actes une résistance politique à l’universalisme dont le marxisme et l’américanisme sont des manifestations. Mais il était, je pense, le premier homme politique important qui attaquait en même temps la force conservative qu’il voulait défendre, c’est-à-dire l’Église catholique. Son expression, « Je suis agnostique et catholique », me paraît très significative. Elle préfigure, dans une certaine mesure, les attitudes de Mussolini et de Hitler. Mais je crois avoir démontré aussi qu’on ne doit pas opposer un Maurras contre-révolutionnaire à un Hitler révolutionnaire. Ils appartenaient tous les deux au grand courant contre-révolutionnaire né en opposition à la Révolution française. Mais ils s’étaient approprié tant de traits révolutionnaires qu’ils paraissaient souvent plus semblables à leurs ennemis qu’à leurs amis conservateurs – Maurras, d’une manière voilée, Hitler, de façon plus évidente.

DV : On vous a comparé à Renzo De Felice et à François Furet qui furent communistes dans leur jeunesse avant de s’en libérer. Comment s’est faite votre propre évolution ?

EN : Je n’ai jamais été communiste. À la différence de la France et de l’Italie, l’attrait pour le communisme était faible dans la jeunesse allemande de l’après-guerre, à cause surtout de la RDA (7). En revanche, j’ai subi l’influence de Marx. En 1952, j’ai soutenu ma thèse de philosophie sur les rapports entre Marx et l’idéalisme allemand. Pour moi, le marxisme était une pensée légitime. Son infortune fut d’être réalisé en Russie.

DV : Dans les années 1960, votre ouvrage Le Fascisme dans son époque, avait été favorablement accueilli par l’intelligentsia de gauche. Vingt ans plus tard, elle a réagi avec une grande hostilité à La Guerre civile européenne. Que s’était-il passé ? Qui avait changé ? Elle ou vous ?

EN : Je n’ai pas changé. J’éprouve toujours la même répulsion pour le national-socialisme et bien entendu pour sa politique raciale et la persécution des Juifs. Seulement, une étude plus approfondie m’a conduit à me poser la question d’un « noyau rationnel » de l’antisémitisme hitlérien. Les articles de Hitler, dans les années 1920, prouvent que sa hantise et sa haine du bolchevisme étaient devenues sa principale motivation. La forte présence de militants juifs parmi les promoteurs de la Révolution de 1917 et dans l’appareil international du Komintern était une thèse largement répandue à l’époque, par exemple par Churchill. Cette idée des Juifs inventeurs d’une révolution d’anéantissement qui menaçait tout le monde occidental, c’était le noyau de l’idéologie de Hitler.

DV : L’antisémitisme hitlérien s’expliquerait donc par la crainte du communisme ?

EN : Hitler estimait que le communisme et le marxisme influençaient 40 % de la population allemande. Désigner le communisme comme l’ennemi, l’aurait contraint à combattre presque la moitié de ses compatriotes. Alors que désigner les Juifs comme l’ennemi permettait d’ébranler et d’attirer les communistes eux-mêmes, tout en donnant à l’ennemi un visage concret, beaucoup plus efficace que celui d’un ennemi abstrait.

DV : On vous a parfois reproché d’étudier le nazisme en historien des idées et de négliger la matrice fondamentale que fut la Première Guerre mondiale, le rôle aussi de la jeune génération du front, les hommes des corps-francs. Certains historiens estiment également que vous avez quelque peu négligé ce qui se rapporte à l’histoire proprement allemande dans l’émergence du nazisme. Mais votre nouveau livre, Les Fondements du national-socialisme, fait tomber cette objection.

EN : Tous les autres historiens ont étudié les causes spécifiquement allemandes du national-socialisme depuis Bismarck. Si vous choisissez de souligner un facteur important jusque-là négligé, cela ne veut pas dire que le reste est inexistant. Dans Les Fondements du national-socialisme, j’analyse en effet le faisceau des causes culturelles, idéologiques et historiques spécifiquement allemandes du national-socialisme, le pangermanisme qui se développe sous Guillaume II, l’antisémitisme présent dans l’extrême droite allemande, mais aussi chez quelques penseurs gauchistes.

DV : Les sources disponibles et le climat intellectuel de notre époque offrent-ils à l’historien les conditions satisfaisantes d’une connaissance objective du IIIe Reich ?

EN : Lorsque après une grande et terrible guerre, seuls peuvent s’exprimer les vainqueurs et les représentants des anciennes victimes, alors que « l’autre côté », qui devrait aussi être entendu en bonne logique, ne peut s’exprimer et que cela lui est même interdit sous peine de lourdes sanctions, on se trouve dans une situation antiscientifique. On voit s’installer une orthodoxie qui échappe à la critique, donc à la science.

DV : Cette inquiétude explique-t-elle les directions de recherches que vous avez ouvertes dans La Guerre civile européenne ?

EN : Ce fut une voie secondaire où je ne pouvais pas produire de conclusions, mais seulement formuler des questions et, pour une large part, des questions sur des questions qui n’étaient pas posées. J’ai lu des livres qu’on n’a pas vraiment le droit de lire, et je me suis aperçu, à mon grand étonnement, que je ne tombais pas toujours sur de « vieux nazis », mais parfois sur de purs libertaires et anciens détenus des camps de concentration, et que certains de ces auteurs avaient une connaissance des choses si complète que je n’avais rien trouvé de comparable dans la littérature « établie ». Bref, j’ai emprunté cette voie secondaire parce qu’aucun autre historien reconnu ne l’empruntait. Et j’ai formulé en toute clarté mes interrogations référencées aux questions qui n’avaient pas été posées. En tant que savant, j’ai défendu le caractère de notre discipline qui est celui d’une recherche critique et équilibrée. Et en tant qu’homme, je me suis opposé à l’édification d’une nouvelle quasi-religion.

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Notes

  1. Traduction aux Éditions Julliard, Paris, 1970. Tome 1, L’Action française ; tome 2, Le Fascisme italien ; tome 3, Le National-socialisme.
  2. Traduction aux Éditions des Syrtes, Paris, 2000.
  3. Le Débat, n° 122, novembre-décembre 2002.
  4. Éléments, n° 98, mai 2000.
  5. Les Fondements historiques du national-socialisme, Le Rocher, Paris, 2002.
  6. Édouard Husson, Le « noyau irrationnel » de l’œuvre de Nolte. Le Débat, n° 122.
  7. République démocratique allemande, créée par les Soviétiques et soumise au pouvoir communiste jusqu’à la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, et à la réunification.

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