La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Replaçant dans la longue durée l’histoire du continent au sud du Sahara, Bernard Lugan n’a guère de peine à démontrer la mythologie "victimaire" censée fonder aujourd’hui le rapport des Africains à leur passé.

Afrique

Livres : le débat. God Bless Africa, par Bernard Lugan

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°6, mai-juin 2003. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

La Nouvelle Revue d’Histoire suscite les débats que devraient provoquer les livres importants. Dans ce numéro, l’ouvrage choisi est l’essai de Bernard Lugan God Bless Africa. Contre la mort programmée du continent noir, publié aux éditions Carnot (2003, 336 pages, 39 cartes, 20 €).

L’Afrique est-elle condamnée au chaos ? À cette question, Bernard Lugan répond dans un livre percutant présenté ci-dessous. Il en résume les propositions dans son “point de vue”. Nous avons demandé ensuite à Bernard Debré de lui donner la réplique.

Un diagnostic sans appel, par Philippe Conrad

God Bless Africa, par Bernard Lugan

God Bless Africa, par Bernard Lugan

On sait avec quelle allégresse dévastatrice Bernard Lugan « remet à l’endroit » les questions africaines et comment il pourfend avec panache tous les trissotins autoproclamés « spécialistes » qui se sont tous révélés incapables, depuis la fin de l’époque coloniale, de penser correctement les problèmes d’un continent aujourd’hui à la dérive. De l’Afrique australe au Rwanda, du Congo « démocratique » au Congo « populaire » et du Centrafrique à la Côte d’Ivoire, l’auteur de God Bless Africa poursuit sans relâche, depuis plus de vingt ans, son analyse d’un continent qu’il connaît bien, à la différence des tristes représentants du nouveau clergé anticolonialiste et tiers-mondiste, bien incapables de comprendre que les grilles d’interprétation qu’ils utilisent sont fausses.

Dans son dernier ouvrage, Bernard Lugan présente un diagnostic sans appel des maux dont souffre un continent noir que les Européens et les Américains d’aujourd’hui n’imaginent qu’à travers une vision qui fait des Africains des « pauvres à la peau sombre » que les recettes du libéralisme mondialiste ou du socialisme humanitaire permettront de tirer du « sous-développement » et de conduire à la « bonne gouvernance » et autres fariboles.

L’intérêt premier de l’ouvrage réside dans l’analyse des maux dont souffre la mémoire africaine, polluée par le syndrome de victimisation. Replaçant dans la longue durée l’histoire du continent au sud du Sahara, Bernard Lugan n’a guère de peine à démontrer la mythologie « victimaire » censée fonder aujourd’hui le rapport des Africains à leur passé. Comme l’ont proclamé les chefs de gouvernement réunis voici quelques mois à la conférence de Durban, l’Afrique aurait été victime de l’esclavage et du colonialisme avant de souffrir aujourd’hui d’une mondialisation capitaliste aussi cruelle que prédatrice. Il est aisé à Bernard Lugan de montrer les faiblesses d’une histoire recomposée, impliquant la condamnation morale des Européens.

La traite négrière atlantique a bien été une triste réalité, mais les chiffres parfois avancés sont totalement fantaisistes et ce sont les Européens qui y ont mis un terme. L’évocation répétitive de cet épisode permet d’entretenir l’amnésie à propos de la traite musulmane qui l’a précédé et suivi et dont les effets ont été, sur le plan démographique, autrement dévastateurs. Les Africains, eux-mêmes, étaient les premiers chasseurs et les premiers pourvoyeurs d’esclaves et la traite européenne n’aurait pu être ce qu’elle fut sans la collaboration active des royaumes indigènes spécialisés dans cette activité. Les pages de Bernard Lugan à propos de Gorée, devenu lieu de pèlerinage, sont, de ce point de vue, particulièrement décapantes. La colonisation européenne – qui n’a duré en Afrique noire qu’une soixantaine d’années – est également la cible des ressentiments africains et l’objet des contritions européennes, sur fond d’idéologie tiers-mondiste. On peut regretter l’irruption dominatrice des grandes puissances dans ces régions exotiques qui coûteront – Jacques Marseille l’a montré il y a plus de vingt ans – plus cher aux métropoles qu’elles ne leur rapporteront. On ne peut pour autant éluder le fait que la France et l’Angleterre ont apporté la paix et la fin de l’esclavage sur des terres généralement vouées à l’insécurité et à la misère, en même temps qu’elles introduisaient la révolution sanitaire et les débuts d’un réel développement économique.

Si l’on compare la situation de l’Afrique noire en 1960 à celle qui prévaut aujourd’hui, il est difficile d’affirmer que la période coloniale était porteuse de tous les maux, même s’il est tout à fait clair que les frontières artificielles imposées alors permettent d’expliquer pour une bonne part le chaos actuel. En gelant les mouvements profonds de l’histoire de ces régions, la colonisation a également entravé le développement des tendances lourdes qui, de nouveau à l’œuvre dans plusieurs grandes régions, expliquent certaines des crises actuelles. Bernard Lugan n’a aucun mal à démontrer, chiffres à l’appui, que le « néocolonialisme » dénoncé par les dirigeants africains, qui sont parfois incompétents et presque toujours corrompus, n’est qu’une invention du tiers-mondisme culpabilisateur.

Plutôt que de s’abandonner à l’invocation morbide et incantatoire de ses misères passées, l’Afrique ferait mieux, selon l’auteur, de se réapproprier sa véritable mémoire, celle des peuples et des ethnies qui ont fait, au long des siècles, l’histoire véritable du continent. C’est en retrouvant sa véritable identité et sa mémoire authentique que l’Afrique pourra se débarrasser des mensonges incapacitants de la « victimisation » et trouver sa propre voie vers la modernité. En conclusion, Bernard Lugan formule une série de solutions concrètes pour sauver l’Afrique du désastre.

Le point de vue de… Bernard Lugan

La vulgate historique officielle prétend que l’Afrique est sous-développée pour trois grandes raisons : primo, la traite esclavagiste l’a vidée de sa substance ; secundo, l’Europe a bâti sa révolution industrielle sur ses profits ; tertio, la colonisation a ensuite pillé le continent.

L’Afrique serait donc victime du monde blanc et ce dernier condamné à racheter ses crimes passés. C’est sur ces trois postulats que repose le paradigme de la culpabilité européenne. Or ils sont faux et je le démontre longuement dans mon livre. Mais là n’est pas l’essentiel. Le plus important est qu’ils masquent les véritables ruptures historiques continentales à l’origine des actuels problèmes africains.

La première rupture se produisit avec les Grandes Découvertes. Les puissances maritimes européennes firent alors basculer vers l’océan le cœur économique et politique du continent qui, depuis des siècles, battait dans les régions du Sahel. Puis, au XIXe siècle, la conquête coloniale tua dans l’œuf la tentative de renaissance nordiste incarnée par ce que l’on appelle les grands djihads. Cette double rupture constitue le terreau sur lequel se développent les actuelles tensions que connaît l’Ouest africain. La longue durée historique continentale fut ensuite mise entre parenthèses par les colonisateurs dont le pouvoir s’établit aux dépens des peuples moteurs de l’histoire africaine. Du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, bien des empires furent ainsi défaits parce qu’ils résistaient à la poussée coloniale. Leur démantèlement se fit au profit des populations qu’ils dominaient. La décolonisation confirma ensuite cette inversion des rapports de force.

La dernière grande rupture se produisit durant la « décennie 1990 », quand il fut postulé que le développement avait échoué par déficit de démocratie. L’Afrique subit alors un véritable « diktat démocratique ». La mathématique électorale imposa que le pouvoir soit remis aux plus nombreux, à ceux dont la principale et souvent seule vertu était la fertilité de leurs femmes. La loi du nombre, raboteuse des élites et inconnue de l’ordre naturel africain, achevait ainsi de bouleverser un ordre social fondé sur l’autorité naturelle, les hiérarchies héritées et le respect.

En Afrique, où la question préalable n’est pas économique mais politique, les expériences constitutionnelles importées ont échoué. En décalage total par rapport aux réalités continentales, elles ne permettent pas aux différents groupes ethniques composant les États issus des découpages coloniaux de cohabiter dans une harmonie sociale intégrant les notions contradictoires d’unité de destin et de respect des différences.

En Afrique, l’autorité ne se partage pas et l’idée de contre-pouvoirs est inconnue. Dans ces conditions, les États issus de la décolonisation n’ont pas pu inventer un moyen de représentation ou d’association des peuples minoritaires. Écartés du pouvoir, ces derniers n’ont le choix qu’entre la soumission ou la révolte, notions peu porteuses de potentialités fusionnelles nationales. Voilà pourquoi les jeunes États africains n’ont pas pu se transformer en nations comme l’avaient pourtant postulé les anciens colonisateurs. L’échec était même annoncé et comment aurait-il pu en être autrement ?

Bâtis à l’intérieur de frontières artificielles emprisonnant des peuples différents et sans passé commun, ces États ne sont en effet que des coquilles juridiques vides ne coïncidant pas avec les patries charnelles fondatrices des véritables enracinements. De plus, l’idée de nation n’est pas la même en Europe et en Afrique puisque, dans un cas, l’ordre social repose sur les individus et dans l’autre sur les groupes. Or, le principe européo-américain du « one man, one vote », interdit précisément la prise en compte de la grande réalité politique africaine constituée par les groupes (ethnies, tribus, clans ou lignages).

La solution à ces problèmes n’est évidemment pas économique et leur résolution ne passe pas par une nouvelle et inutile augmentation de l’aide. Elle n’est pas davantage sociale ou sanitaire, car la souhaitable amélioration des conditions de vie ne s’attaque pas aux causes du désastre.

À défaut de pouvoir remodeler la carte du continent, il est donc devenu impératif de trouver un moyen constitutionnel permettant la cohabitation ethnique organisée sur des bases nouvelles. La solution tient en une question : comment éviter que ceux dont les femmes ont les ventres les plus féconds soient automatiquement détenteurs d’un pouvoir issu de l’addition des suffrages ? Tant qu’une réponse n’aura pas été donnée à cette interrogation, les États africains seront perçus comme des corps étrangers prédateurs par une large partie de leurs propres « citoyens ».

L’avenir est donc à un système dans lequel la représentation irait aux groupes et non plus aux individus. Il s’agirait là d’une véritable révolution culturelle car, en définitive, ce sont les fondements philosophiques des sociétés démocratiques « occidentales » qui seraient alors remis en cause. Mais l’Afrique sud-saharienne peut-elle continuer à se déterminer en fonction de ces impératifs moraux étrangers qui la tuent à petit feu ?

Pour simplement ne pas mourir, l’Afrique doit redevenir africaine et pour cela commencer par revendiquer son africanité. Les universalistes, laïques ou religieux, ont tort quand ils voient dans les Africains des Européens pauvres à la peau noire et dans l’Afrique un continent dans l’enfance. Avant d’être « francophones » ou « anglophobes » et même, dans une large mesure « chrétiens » ou « musulmans », ses habitants sont d’abord des Africains parlant des langues africaines, ayant leurs croyances et leurs systèmes politiques. La reconstruction du continent passe donc par l’abandon des chimères idéologiques et par le retour au réel. L’économique, le social et même la morale, viendront naturellement, mais plus tard, quand l’ordre politique aura été reconstitué.

Le réel africain est ethnique. Contrairement à ce qui est couramment et faussement affirmé, l’ethnisme n’est pas source de division puisqu’il est au contraire le fédérateur naturel du tribalisme. C’est ce dernier qui est émiettement, mais encore faut-il, pour le savoir, connaître la différence entre ethnie et tribu… Que l’on ne se méprenne pas ! L’ethnisme n’est pas pour moi une fin et l’ethnocentrisme n’est pas le point « oméga » de l’avenir africain. Mais, que cela plaise ou non, tous deux sont le passage obligé vers d’éventuelles constructions ultérieures qui naîtront de la coagulation des actuelles divisions ; qu’il s’agisse de la refondation des actuels États ou de la création d’ensembles régionaux plus ou moins élargis et à définir par les Africains eux-mêmes.

Mes propositions reposent en définitive sur un retour à la Tradition. Les « grandes consciences » d’Europe ou d’Amérique sont-elles prêtes à accepter une telle remise en cause de leurs impératifs moraux ? Là est en définitive toute la question…

Bernard Lugan

Docteur en histoire et docteur d’État ès lettres, Bernard Lugan est un spécialiste passionné de l’Afrique : il y a beaucoup séjourné, a enseigné pendant onze ans l’histoire africaine à l’université nationale du Rwanda, où il a également mené des fouilles archéologiques. Actuellement maître de conférences à l’université de Lyon III, il dirige aussi la revue L’Afrique réelle. Il a publié une quinzaine de livres consacrés à l’Afrique, dont : Atlas historique de l’Afrique des origines à nos jours, Histoire du Maroc, Histoire du Rwanda, Histoire de l’Afrique du Sud, Histoire de l’Égypte

La réponse de… Bernard Debré

LAfrique fait parler d’elle par le sang et la mort. Que de drames ! Qui peut le nier ? Il n’est pas de jour sans révolution de palais, de putschs, d’atrocités brutales, tribales. Pourtant, voici plus de 40 ans que la plupart de ces pays sont indépendants. Le véritable bilan est lourd, terriblement lourd, l’échec peut paraître terrifiant. Que s’est-il passé pour en arriver là ?

Oui, la colonisation a pesé sur leurs histoires, mais vraisemblablement moins que certains l’affirment. Elle a engendré des drames, elle a eu de belles réalisations. Oui, les frontières ont été souvent artificiellement élaborées, morcelant les ethnies, brisant les familles. Oui, les Européens ont transformé la coopération en exutoire de la mauvaise conscience des colonisateurs et, malgré les milliards dépensés, l’Afrique est en train de régresser.

Quand nous avons dit ça, nous n’avons rien dit. Rien, car pour bâtir nos propres nations, qu’avons-nous fait d’autre ? Parlons de la Révolution française pour ne pas revenir aux prémices gauloises. Que de meurtres ! À Lyon, à Nantes, à Paris ; la Vendée, la Terreur. Cette révolution sanglante pour déboucher sur l’Empire et la Restauration ! Quant à la République, elle n’a en réalité qu’à peine 150 ans. Mais, parmi toutes les formes de gouvernement, c’est finalement celle que je préfère.

Faut-il pour autant imposer aux jeunes nations notre république comme si elle devait convenir sans discussion à ces nations naissantes ? Tel n’est pas notre problème d’aujourd’hui.

C’est aux Africains de choisir, mais pour qu’ils puissent choisir, il faut qu’ils vivent, se soignent et soient éduqués. Or, ils sont en train de mourir – l’espérance de vie d’un Africain ne cesse de diminuer – elle ne dépasse pas 28 ans en Sierra Leone. Elle atteint à peine 48 ans en moyenne sur ce continent. L’état sanitaire y est catastrophique. Le SIDA fauche des générations entières, l’illettrisme laisse sur le bas-côté de la vie des millions et des millions d’êtres humains.

Comment parler de démocratie, comment parler de développement et de liberté ? Voit-on une jeune femme aller mettre un bulletin de vote dans une urne improbable alors que son enfant qui hurle de faim va mourir ? Imagine-t-on une cohorte d’hommes et de femmes séropositifs faire la queue devant ce même bureau de vote alors qu’ils n’ont pas accès au moindre traitement anti-SIDA ? Que représente une profession de foi de trois pages d’un candidat quand 80 % des électeurs ne savent pas lire ?

Oui, le discours de La Baule prononcé par François Mitterrand a été un drame, imposant notre système démocratique à l’occidentale aux pays africains pour qu’ils espèrent bénéficier de nos aides. Ce fut le départ de révoltes sanglantes. Oui, l’Afrique est ravagée, ses enfants meurent et beaucoup de ceux qui le peuvent s’en vont tenter leur chance en Occident. Je l’ai dit souvent, si j’étais né Malien, je serais vraisemblablement clandestin à Paris ou ailleurs en France.

Il n’est plus possible de détourner son regard et de laisser l’Afrique disparaître. Il n’est plus acceptable, dans un monde qui n’est qu’un seul village, que l’Afrique ne soit qu’un faubourg crasseux entourant les villes occidentales opulentes. Mais que faire ?

Il serait illusoire, sinon inacceptable, de prôner une réorganisation politique du continent en le redessinant en fonction des ethnies qui y vivent. Le « tout ethnique » est fondamentalement grave. Les États, aussi artificiels qu’ils aient été, sont devenus des nations. Comme la France à son début, il y a 1 000 ans, petit comté, s’est forgée dans la douleur et la gloire. Imagine-t-on aujourd’hui, la faire éclater en de multiples ethnies ? Verra-t-on apparaître les Corses, les Basques et les Bretons, les Flamands ou les Alsaciens en tant que peuples indépendants ? Cette idée morbide pour la France existe, c’est vrai. Je la combattrai. Dois-je l’accepter pour les pays africains ? Certainement pas. D’ailleurs, là-bas, de quelles ethnies parlera-t-on, de quels territoires parle-t-on ? Faudrait-il créer des zones de métissage hors État ? On ne construit pas le XXIe siècle avec des cartes du XIXe siècle. Qu’on le veuille ou non les nations existent. Comme il a fallu en Europe des États forts pour que les nations s’affirment et trouvent leur équilibre.

L’autre idée, aussi curieuse, partant également d’un bon sentiment, serait de proclamer le droit d’ingérence. Qu’il est séduisant ce droit d’ingérence ! Aidons les pays malgré eux.

D’abord, le prétexte sera humanitaire : il faut nourrir et soigner. Vous n’aurez de l’argent, diront le FMI et la banque mondiale, que si vous vous conformez « aux canons » de la pensée économique unique. Enfin, voici les autres droits d’ingérence ; c’est tantôt l’embargo total si votre régime n’est pas celui dicté par les Européens ou les Occidentaux, et la population meurt de faim ! Mais a-t-on vu un dictateur ne pas manger à sa faim ? Comme toujours, c’est le peuple qui trinque. Il va bientôt y avoir le droit d’ingérence économique et bien d’autres… Finalement, mettez ces droits d’ingérence bout à bout et vous obtiendrez la colonisation pure et simple. Nous voici, là aussi, revenus au XIXe siècle.

Alors faut-il continuer à déverser des milliards d’euros ? Ces milliards qui vont sur les comptes en Suisse ou aux îles Caïman. D’ailleurs, depuis des années, l’aide au développement ne cesse de diminuer ! Les Occidentaux se lassent.

Faut-il laisser les grandes organisations onusiennes « gérer » les famines, les drames sanitaires, les révoltes politiques ? Je n’aurais pas la méchanceté de citer le grand slogan de l’OMS en 1974 lancé à Alma-Ata : « La santé pour tous en l’an 2000 ». Les organisations, même si elles ont fait des miracles, n’ont plus d’argent et ne sont plus adaptées aux véritables problèmes africains.

Alors ? Il n’est pas possible de laisser notre monde abandonner des milliards d’humains, les abandonner sur le bas-côté de l’histoire, les regarder mourir. Il faut une révolution solidaire, ou une solidarité révolutionnaire. Pour que cette solidarité puisse s’exprimer, il faut de l’argent, créons une banque de la solidarité internationale dont l’argent proviendrait d’une taxe de 1 % sur tous les budgets des nations. Cet argent serait placé et seuls ses revenus seraient utilisés. Pour que cet argent ne soit pas dilapidé, il faut que l’organisation de solidarité internationale puisse passer des « contrats de délégation internationale de service public » avec les États volontaires. Ces contrats, déléguant par exemple la politique de la santé du pays à l’organisation de solidarité internationale, permettraient, pour une durée déterminée par le contrat, à l’organisation de nommer un « préfet sanitaire » qui gérerait complètement la politique de santé du pays. Pour agir, ce préfet sanitaire aurait à sa disposition non seulement l’argent de la banque (la banque internationale de solidarité) mais aussi des hommes provenant soit des pays contractants soit des pays occidentaux à travers un service civil de solidarité. Ces contrats seraient évalués périodiquement par les parties et adaptés aux besoins. À la fin du contrat, le pays pourrait soit le renouveler soit reprendre sa souveraineté. Ces actions contractuelles internationales pourraient concerner la santé et l’éducation. Ces propositions ont plusieurs avantages : une ingérence contractuelle, un respect des nations, une solidarité efficace.

Le XXIe siècle, commencé dans la guerre et la misère, doit devenir celui de la solidarité internationale. Y parviendra-t-il ?

Bernard Debré

Professeur de médecine, Bernard Debré dirige un service d’urologie réputé dans le monde entier. Son grand-père, le professeur Robert Debré, fut le fondateur de la pédiatrie française moderne. Son père, Michel Debré, rédacteur de la constitution de la Ve République, fut le Premier ministre du général de Gaulle. Député à l’Assemblée nationale depuis 1986, Bernard Debré fut ministre de la Coopération dans le gouvernement Balladur (1994-1995). Jeune médecin, il avait effectué plusieurs missions humanitaires en Afrique. Il n’a jamais rompu les liens avec le continent noir. Sous le titre, De la mauvaise conscience en général et de l’Afrique en particulier, il vient de publier chez Jean-Claude Lattès, en collaboration avec Jacques Vergès, un livre d’entretiens percutants réalisés par Éric Branca.

Crédit photo : David Darricau via Flickr (cc)

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