La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Avec André Corvisier, l’histoire des armées introduit à celle des sociétés, de leurs ruptures et de leurs évolutions.

Entretien avec André Corvisier

Entretien avec André Corvisier

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°7, juillet-août 2003. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Avec André Corvisier, l’histoire des armées introduit à celle des sociétés, de leurs ruptures et de leurs évolutions.

À deux pas de la Cité universitaire, André Corvisier me reçoit dans son bureau ensoleillé qui montre, par l’ampleur de la documentation en cours de consultation, que ni la retraite ni l’âge n’ont freiné les ardeurs du chercheur. La bibliothèque, elle aussi, porte témoignage des multiples pistes explorées au cours d’une vie dédiée à la science historique dans des dimensions nombreuses et variées, même si c’est l’historien militaire qui est aujourd’hui le plus connu du grand public. Avant même d’aborder l’itinéraire spirituel de notre auteur, je commence donc par une question qui m’intrigue.

Nouvelle Revue d’Histoire : Votre génération est née au lendemain de ce qui est sans doute la coupure la plus importante dans l’histoire de l’Europe, de la France et du peuple français.

André Corvisier : Oui, sans aucun doute. C’est peut-être de là que vient l’intérêt que j’ai porté à l’histoire militaire. Je suis né le 18 septembre 1918 et toute mon enfance s’est passée entre des anciens combattants : mon père, le voisin, le curé, le pharmacien, le docteur, tous étaient des anciens combattants.

Aussi bien par les souvenirs du côté paternel, lorrain, que par ceux du côté maternel, chartrain, je pouvais découvrir directement les problèmes les plus humains, ceux qui n’ont rien à voir avec la stratégie ni avec la tactique, celui des veuves de guerre remariées, par exemple, dont mon enfance a été en quelque sorte bercée.

NRH : Au-delà du cursus d’un très bon élève, quel a été votre cheminement vers l’histoire et plus particulièrement l’histoire militaire ?

AC : Cela a été vraiment très long ! Je suis né dans un milieu très modeste et je rends hommage à mes parents qui ont fait des sacrifices considérables pour que je puisse faire des études secondaires. Au lycée, j’ai eu la chance d’avoir un excellent professeur d’histoire, Robert Dauvergne. Il a compris que j’avais un goût naturel pour l’histoire. Ce goût, je l’avais toujours eu, mais je ne savais pas qu’il y eût une carrière et un métier d’historien. Lui a su me le dire et diriger mes premiers pas. C’est lui aussi qui m’a signalé, en 1949, tout à fait par hasard, qu’au service historique de l’armée de terre, à Vincennes, les archives dites administratives venaient d’être ouvertes au public. Ces archives, c’étaient les contrôles de troupes qui jusqu’alors étaient interdites d’accès, même pour l’époque de Louis XIV.

Je suis allé voir ce fonds et j’ai été émerveillé : deux millions de noms et de signalements, avec des renseignements qu’on n’a pas pour les civils, car les militaires étant jugés par leur hiérarchie des déserteurs en puissance, on s’assurait de leur état civil ! Aux yeux des historiens, ces réprouvés sont donc des privilégiés. Uniquement les simples soldats, bien sûr, parce que les officiers étant hommes d’honneur, on ne devait pas leur imposer de signalement. Cela explique qu’en ce qui concerne bien des questions d’état civil, on connaisse aujourd’hui beaucoup mieux les simples soldats.

Je suis alors parti d’un truisme (mais c’est là parfois que réside la vérité) : les militaires étant recrutés dans le civil, peut-être les renseignements glanés sur ces privilégiés étaient-ils généralisables à une partie au moins de la société, aux gens du même milieu et du même statut social. Étudier le civil à partir du militaire appartenant à la même catégorie sociale, voilà quelle était mon idée. J’ai donc fait une histoire des militaires et non pas une histoire militaire.

NRH : Comment votre thèse a-t-elle été reçue ?

AC : Plutôt mal. Des collègues universitaires, en ces temps d’hostilité généralisée à la guerre et à la chose militaire, se demandaient quel faux frère j’étais, tandis que les militaires eux-mêmes se demandaient qui était ce civil se mêlant de choses qui ne le regardaient pas.

Petit à petit, les choses se sont arrangées. D’une part j’ai fait le « commis voyageur » de l’histoire militaire auprès de mes collègues universitaires dans les colloques, d’autre part l’armée a modifié son point de vue : le général Gambiez, président de la Commission française d’histoire militaire (et par la suite président de la Commission internationale) avait compris que si l’histoire des militaires n’était pas une histoire militaire, elle était utile à l’histoire militaire.

NRH : Durant plusieurs années, vous-même avez présidé la Commission internationale d’histoire militaire (CIHM), tâche sans doute délicate à l’époque de la guerre froide ?

AC : Délicate mais passionnante. Je m’étais toujours efforcé de ne pas enfermer l’historiographie militaire dans un cadre exclusivement français. Mais cela n’allait pas de soi. En 1984, l’invitation faite par la Commission israélienne d’histoire militaire, à la veille des massacres de Sabra et Chatila, de tenir un colloque international à Tel-Aviv, suscita bien des difficultés. Durant l’hiver 83-84, il m’a fallu faire assaut de diplomatie entre les Américains et les Soviétiques. Quand les uns disaient « yes » à mes propositions, les autres répondaient « niet », et réciproquement. Finalement, le colloque a pu se dérouler. L’année suivante, au cours d’un entretien entre les vice-présidents américain et soviétique de la CIHM et moi-même, le vice-président américain m’a dit en riant : « La Commission est le seul endroit au monde où des officiers américains et soviétiques peuvent se parler librement ». Ce qu’a approuvé bruyamment son collègue soviétique.

NRH : Le choix de votre période d’élection traduit-il un goût particulier ou est-il dû à une inflexion cruciale de la chose militaire à cette époque ?

AC : Je n’en suis pas totalement responsable. À l’université, la division traditionnelle de l’histoire avait fait de moi un « généraliste en histoire moderne ». Mon maître Roland Mousnier m’a incité à m’élargir et m’a confié, dans la série de quatre ouvrages (un par période historique) publiés par les PUF, la rédaction du Précis d’histoire moderne, traduit dans bien des langues et dont il est aujourd’hui question de faire une édition chinoise.

Je suis parti du XVIIIe siècle qui n’était pas mon siècle de préférence (c’est plutôt le XVIIe), parce que j’avais les sources et l’occasion. Je pensais que je pourrais alors faire, comme le souhaitait Marc Bloch, de l’histoire « régressive » : en partant du connu qui était plus récent, remonter progressivement au plus ancien.

NRH : Vous avez traité à la fois des sujets très vastes et des monographies, que ces dernières soient consacrées à un événement important, comme la bataille de Malplaquet, ou à ce personnage central de l’histoire de la guerre au XVIIe siècle que fut Louvois. La démarche est-elle la même ?

AC : Dans ma thèse, j’ai utilisé deux démarches, quantitative et qualitative. La démarche quantitative s’imposait puisque j’avais à ma disposition deux millions de signalements. Ce fonds se trouvait dans un désordre indescriptible. J’y ai relevé au total 90 000 signalements. Chacun étant assez bref, j’ai distribué d’autorité à mes soldats du XVIIe siècle des numéros inspirés de ceux de la Sécurité sociale (nous étions en 1949). J’avais tout codé : de même que nos automobiles ont des numéros par départements, j’avais donné des numéros aux Intendances ou aux Généralités. Cette approche quantitative a produit des cartes, des distributions statistiques, etc.

Cela, c’est l’une des démarches seulement. L’autre, la démarche qualitative, est indispensable. On ne peut pas faire du quantitatif brut. Il faut envisager l’individu dans tous les domaines.

NRH : Pendant une cinquantaine d’années, la dogmatique marxiste et certaines modes historiques ont semblé avoir tué toute une histoire plus séduisante et plus compréhensive…

AC : Eh oui ! J’étais donc parti sur une histoire sociale de l’armée. Mais le métier des armes a quelque chose de tout à fait spécifique et l’on ne peut pas faire une histoire des militaires sans parler de la guerre elle-même. Je me suis alors occupé des autres aspects de l’histoire militaire, mais en conservant toujours ce point d’ancrage des hommes et du soldat. Peut-être parce que je viens d’un milieu très humble, j’ai une prédilection pour l’homme de troupe, grand oublié de l’histoire militaire.

NRH : Pouvez-vous caractériser l’évolution de l’esprit militaire, au début des armées réglées, quand on passe du chevalier à l’officier ?

AC : Ce passage est dû à deux raisons. Sur le plan technique, au XVIe siècle, les effectifs décuplent et on est obligé de recourir aux mercenaires, ce qui change complètement le caractère de l’armée : l’esprit chevaleresque a beaucoup moins de place, sauf dans des cas très individuels.

Par ailleurs, dès l’instant où l’on dépasse 100 000 hommes (c’est un véritable seuil), il faut penser la guerre d’une autre manière et cette pensée dépasse la chevalerie. Or, sous Louis XIV, plus d’un demi-million de gens ont à un moment ou à un autre porté les armes (ce qui ne veut pas dire qu’on avait un demi-million d’hommes en armes en permanence).

NRH : La notion d’obéissance change-t-elle à ce moment-là ?

AC : Ce problème ne se pose pas seulement dans l’armée, mais dans l’ensemble de la société et notamment dans l’administration. Jusqu’à la veille de la Révolution (qui n’y est pour rien, elle en est plutôt la conséquence) les relations de subordination restent plutôt des relations d’homme à homme : on s’engage vis-à-vis de quelqu’un, c’est un contrat oral. Si l’une des parties ne remplit pas son rôle, en particulier si le soldat n’est pas payé régulièrement, il se sent libéré et il peut déserter.

Dans l’administration, c’est la même chose. Il n’y a pas de ministères fixes. On dit bien « le Secrétariat d’État de la Guerre », mais c’est le Secrétariat d’État de M. Le Tellier ou de M. de Louvois. C’est l’homme qui compte plus que l’organe. Avec l’évolution des esprits, et notamment avec la multiplication des effectifs dans l’armée et des services dans l’administration, l’organe prend une place de plus en plus grande et s’impose à l’homme.

NRH : La notion d’obéissance a-t-elle changé quand on est passé du roi à la nation ?

AC : Sous Louis XIV, c’était déjà l’obéissance à la Nation. Le langage n’était pas le même, voilà tout. Prenez l’appel de Louis XIV à son peuple à l’occasion de Malplaquet : son langage nous semble lointain parce qu’il dit « Mon État, Mon peuple… », mais retirez la 1re personne, obligée à l’époque, la pensée de cet appel (l’appel du 12 juin 1709 !) est très moderne.

NRH : Vous avez consacré un livre entier à cette bataille assez mythique de notre histoire.

AC : Il y aurait beaucoup à en dire. En seulement six heures, plus de 30 000 hommes (dont un tiers de Français) sont restés sur le terrain et cela avec les armes de l’époque, les fusils qu’il fallait recharger lentement…
J’ai appliqué à Malplaquet une idée qui m’était venue en étudiant les invalides : savoir où se placent les blessures donne une bonne idée de la tenue au feu des troupes : dans l’infanterie, du fait de la prise du fusil, les blessures se trouvent du côté gauche, dans la cavalerie au contraire, du côté droit, tenue du sabre lors d’une charge oblige. Quand les blessures sont réparties également entre les deux côtés, cela ne veut pas nécessairement dire que la troupe a flotté, mais ça ne veut pas dire non plus qu’elle se tenait en bon état, parce que même quand on ne tire pas, les rangs restent alignés et les soldats attendent en croisant la baïonnette, le côté gauche face à l’ennemi. Et quand ils chargent…

NRH : Votre essai sur la guerre montre donc que celle-ci est particulièrement révélatrice des identités et des civilisations.

AC : Je le pense tout à fait. Mais ce livre a eu plus d’écho à l’étranger qu’ici. Nul n’est prophète en son pays !

NRH : N’exagérons rien ! Vous savez bien qu’on dit « le Corvisier » pour l’Histoire militaire de la France comme on dit « le Bréhier » pour l’histoire de la philosophie ! Ils sont d’ailleurs publiés dans la même collection de référence.

AC : Ce gros ouvrage ne se limite pas à une histoire de l’armée française. Il se veut une histoire globale du fait militaire, en temps de guerre bien sûr, mais aussi en temps de paix. Je n’ai pas voulu l’intituler « Histoire militaire du peuple français » parce que beaucoup d’étrangers ont combattu pour la France, la Légion étrangère ou les troupes coloniales, par exemple, et que la France c’est à mes yeux un sujet beaucoup plus vaste.

J’ai, dans cet ouvrage, beaucoup laissé la bride sur le cou à mes directeurs de tomes dont les méthodes d’approche étaient parfois très différentes, mais il fait partie de ce que j’appellerais « ma trilogie » avec le Dictionnaire d’Art et d’Histoire militaire et La Guerre. Oui, ces trois livres comptent à mes yeux.

NRH : Vous venez de publier un livre étonnant d’histoire comparée sur les régences. C’est là un point de vue très original.

AC : C’est une question qui m’a « turlupiné » depuis très longtemps. Quand j’étais encore professeur de lycée, je disais à mes élèves : « Louis XVI n’a pas eu de chance. Ce naïf a dit “nous régnons trop jeune”. Mais non ; il a régné trop vieux ! S’il était devenu roi à cinq ans comme ses prédécesseurs, un régent aurait essuyé toute l’impopularité du règne de Louis XV et lui, comme Louis XIV devenu majeur, serait peut-être arrivé comme une fleur une fois le contentieux épuisé. »

De 1561 à 1774, les rois de France n’ont pas pris le pouvoir en montant sur le trône (sauf Henri IV, mais lui a eu l’obligation de conquérir son royaume…). Il y a toujours eu une régence.

Il y a ici une très intéressante comparaison à faire avec l’Angleterre. La France, pays réputé « machiste », a eu des régentes. L’Angleterre, réputée plus « féministe », a eu deux régentes impopulaires et qui n’ont pas réussi mais surtout des régents avec de grandes difficultés parce que, si le roi qui meurt laisse en général une veuve, il laisse aussi plusieurs frères qui se battent pour savoir lequel sera régent.

Ce qui m’a intéressé, c’est donc ici le problème de la disparition des souverains. Certains meurent de leur belle mort : rien à dire ! Mais d’autres disparaissent prématurément, soit de maladie, soit d’une autre manière. Parmi ces disparitions, il y en a qui dépendent de la volonté des hommes : il y a des souverains qui sont assassinés, et ceux qui se font tuer à la guerre y sont quand même un peu pour quelque chose ! Mais il y a des cas qui ne dépendent pas de la volonté des hommes : la folie, d’abord, et les morts prématurées, comme la cascade de morts qu’on voit s’abattre auprès du vieux Louis XIV. Qu’est-ce qui dépend alors de la volonté des hommes ? Ce n’est pas de faire qu’untel est l’aîné et qu’il héritera et que son frère cadet qui est beaucoup plus intelligent n’héritera pas. Alors…

Ce qui m’a aiguillonné et qui n’est pas sans rapport avec une « histoire de l’accident » dont je rêve, c’est qu’il y a bien des faits qui dépendent de la volonté des hommes, ce que Bossuet appelait les « causes secondes », mais qu’il y a aussi des faits qui n’en dépendent pas, ce que Bossuet appelait les « causes premières » dans lesquelles il voyait la volonté de Dieu…

NRH : Comment voyez-vous les développements actuels de la forme des conflits ?

AC : Je dis souvent à mes camarades historiens militaires : « plutôt que d’étudier l’armée de Napoléon qui est à tous égards une armée exceptionnelle, ou les guerres de l’Empire, étudiez la guerre de Trente Ans ! » parce que nous voici ramenés, à l’heure actuelle, à bien des aspects humains (ou plutôt inhumains) de la guerre de Trente Ans.

À cette époque la distinction entre le civil et le militaire n’existe pas. Le roi donne ordre à ses sujets, en cas d’invasion, de « courir sus à l’envahisseur ». Qu’est cela sinon une résistance armée ? Inversement le militaire n’est pas tenu de respecter les civils dans ces conditions. On se trouve exactement dans le cas de figure que nous avons vu en Yougoslavie, que nous connaissons en fait depuis la Seconde Guerre mondiale.

NRH : La distinction du civil et du militaire n’aurait donc été qu’une petite parenthèse de deux siècles et demi se terminant avec la stratégie anti-cités des Anglo-Saxons lors de la Seconde Guerre mondiale ? Et la Convention de Genève ?…

AC : Il n’y avait pas de Convention de Genève à l’époque de la Guerre de Trente Ans, mais il y avait au moins toute la réflexion plus ou moins politique du clergé et des théologiens sur la « guerre juste », de saint Augustin à saint Thomas d’Aquin et à saint Antonin.

NRH : Mais aujourd’hui, aussi bien George W. Bush que Tony Blair semblent des esprits aussi profondément religieux que les musulmans qu’ils combattent !

AC : Oui, tout à fait. Les choses se passent, semble-t-il, comme si on était en présence de deux fanatismes, ce qui nous ramène aux guerres de religion.

Propos recueillis par Patrick Jansen

Crédit photo : DR

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