La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Dans cet essai, un Dominique Jamet « en verve » s’épanche sur l’homme et la période qu’il connaît le mieux. Se plaçant dans le camp des admirateurs plutôt que des détracteurs, il le fait avec réflexion et nuance, sans anachronisme.

Livres : le débat. Napoléon, par Dominique Jamet

Livres : le débat. Napoléon, par Dominique Jamet

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°7, juillet-août 2003. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

La Nouvelle Revue d’Histoire suscite les débats que devraient provoquer les livres importants. Dans ce numéro, l’ouvrage choisi est l’essai que Dominique Jamet consacre à Napoléon (Plon, 2003, 209 pages, 14 €).

Dominique Jamet est écrivain et journaliste. Il a collaboré au Quotidien de Paris, au Figaro littéraire et à Marianne. Il a été aussi président de l’Établissement public de la Bibliothèque de France.

La lecture de… Jean-Joël Brégeon

Napoléon, par Dominique Jamet

Napoléon, par Dominique Jamet

L’essai de Dominique Jamet s’inscrit dans une collection qui, déjà, rassemble des plaidoiries en faveur de la France, d’Ève, de Galilée, en attendant Louis XVI et quelques autres illustres clients.

Le parti peut agacer mais la liberté laissée aux auteurs est rassurante. On a donc là un Dominique Jamet « en verve » qui s’épanche sur l’homme et la période historique qu’il aime le plus et qu’il connaît le mieux. Sur un ton alerte, voire emporté, il nous est rappelé quelques règles essentielles en matière historique. En tout premier lieu, éviter le regard anachronique, s’appliquer à « juger Napoléon, l’homme et ses idées, sur les critères d’aujourd’hui, et à peser ses actions au trébuchet des résultats qu’on en connaît, sans considération aucune des intentions, des justifications et du contexte qui les expliquent ». Ensuite, ne pas verser dans l’hagiographie, parler en « napoléonâtre », gommer tout ce qui entache la réputation de l’empereur des Français, à savoir l’ambition personnelle, la démesure, les multiples libertés prises avec la liberté, le despote au comportement tout militaire, sans oublier le désastre final.

Mais, tout cela porté au passif de Napoléon Ier, Dominique Jamet tient à restituer son « client » dans un éclairage qui tempère les critiques, relativise ses erreurs et justifie même nombre de ses actes. Pour lui, il y a eu rencontre heureuse, bénéfique entre le jeune général de la République et les Français. Si le coup d’État des 18 et 19 brumaire – si mal monté techniquement parlant – fut « un coup d’État de velours, un coup d’État sans victimes et sans opposants », c’est parce qu’il répondait à « l’attente universelle ».
Aussi la période la plus féconde fut-elle celle du Consulat (1799-1804) puisqu’elle apporta la paix (les traités de Lunéville avec l’Autriche et d’Amiens avec l’Angleterre), la réconciliation religieuse (le Concordat), la restauration de l’État (les préfets, le conseil d’État), le retour à l’ordre monétaire et financier (le franc germinal, la Banque de France), la stabilité des lois et des grands principes fondateurs de la société (le Code civil), l’éducation avec les lycées.

Une fois l’Empire proclamé, ce fut la guerre, toujours recommencée, poursuivie comme une fatalité. Moins du fait de Napoléon que de celui de ses ennemis. Ne se battait-il pas contre des États réactionnaires, cléricaux, absolutistes qui ne pouvaient supporter un empire français pétri de modernité, inventif d’une universalité qui était au fond celle de la Rome antique ?

À propos des adversaires de Napoléon, l’auteur n’a pas de mots assez sévères. Sa cruauté s’exerce aux dépens des Bourbons d’Espagne (dégénérés), du tsar Alexandre Ier, « fourbe ». Il n’oublie pas non plus les traîtres (Talleyrand) et cette « Cinquième colonne » qui, avec ses peureux, ses frileux et ses corrompus, se jette toujours dans les bras de l’envahisseur. Aux Cent-Jours, en 1815, Napoléon n’aura plus pour lui que « le paysan, l’ouvrier, le peuple en armes, en blouse, en manches de chemise ».
La chute de Napoléon affligea l’Europe d’une « chape de plomb ». Toutes les aspirations nationales et libérales furent bâillonnées au nom de la Sainte Alliance.

Finalement, Napoléon reste un « astre solitaire » impossible à mesurer à l’aune courante des généraux et des hommes politiques ; un « ange déchu » aussi, appelé à une mémoire universelle, au mythe « immortel ». Ainsi posée, l’aventure napoléonienne introduit Dominique Jamet dans la phalange des auteurs qui, magnétisés par Napoléon, ont livré des réflexions plus ou moins contradictoires. Au nombre des éblouis, des adorateurs, Goethe, Stendhal, Victor Hugo, Élie Faure… Parmi les détracteurs, Pierre Larousse, André Suarès… Si Dominique Jamet a choisi son camp, il le fait avec réflexion et nuance.

En définitive, il exalte l’homme qui a incarné la France, qui a su répondre aux aspirations profondes de son peuple, en des moments décisifs où le Rubicon vous attend. Comme de Gaulle, insiste-t-il.

Le point de vue de… Jean-Claude Valla

Historien et journaliste, Jean-Claude Valla consacre le numéro 12 des Cahiers Libres d’Histoire à Napoléon, sous le titre La Nostalgie de l’Empire.

Fasciné depuis toujours par le prodigieux destin de Napoléon, j’ai lu avec une certaine jubilation le livre de Dominique Jamet qui remet bien des pendules à l’heure, sans partager toutefois son admiration pour le législateur, le fondateur de la France moderne, je serais tenté de dire du « modèle républicain », puisque la République lui doit son Code civil, la plupart de ses institutions et son centralisme jacobin. Je préfère, quant à moi, et de loin, le jeune général victorieux qui, à trente-cinq ans, se couronnait lui-même empereur en revendiquant crânement le double héritage de César et de Charlemagne.

Fils de la Révolution, Napoléon n’a jamais trempé dans ses crimes. S’il ne l’a pas désavouée, au moins s’est-il efforcé de réconcilier les Français dans un grand dessein, et force est de constater qu’il a su se les attacher durablement. Fondateur de dynastie, il n’a pas été plus rustre que Clovis, ni moins civilisé, comme souverain, que Louis XIV, dont les massacres dans le Palatinat n’ont pas d’équivalent sous le Consulat et l’Empire. Et, tout compte fait, les rudes guerriers anoblis par Napoléon me sont plus sympathiques que les aristocrates poudrés de la cour de Versailles.

Mais, m’objectera-t-on, que faites-vous du million de soldats français que « l’Ogre » a sacrifiés à son orgueil ? Légende ! De 1810 à 1817, on n’a enregistré que 471 000 décès militaires (Maurice Reinhard, le Monde du 21 novembre 1975), qu’il faut comparer aux 1 357 000 morts français de la Première Guerre mondiale. Que je sache, on n’a jamais tenu grief de cette hécatombe à Clemenceau ! Et que dire de l’Angleterre, dont Dominique Jamet a raison de rappeler qu’elle fut « l’âme », « le ciment » et « le banquier » des cinq coalitions, et sans contexte le véritable fauteur de guerre.

Jamet ne se prive pas de railler les « gens raisonnables » et les « pense-petit » qui, connaissant la fin de l’histoire, se permettent de dénoncer la mégalomanie de l’Empereur. « On ne comprendra rien à Napoléon, écrit-il fort justement, si l’on ignore qu’il est d’abord un Romain » : « Son esprit et son caractère s’étaient forgés dans la lecture de Tite-Live, de Salluste, de Plutarque, donc dans l’étude et la familiarité des hommes illustres de l’Antiquité et de leurs hauts faits, dans la fascination d’Athènes, de Sparte, de la République romaine, et plus généralement dans le culte des héros. » C’est peut-être pour cela qu’il dérange dans notre univers de médiocrité.

Le point de vue de… Georges-Paul Wagner

Avocat et essayiste, Georges-Paul Wagner a récemment publié Maurras en justice aux Éditions Clovis.

Au terme de sa biographie de Napoléon, Jacques Bainville écrit : « Sauf pour la gloire, sauf pour l’”art”, il eût probablement mieux valu qu’il n’eût pas existé. » C’est trop réduire son rôle. On imagine mal la France, sans son autorité, effectuer une bonne sortie de la Révolution. Sa vue perçante comme homme de guerre s’accompagna, quand il redevenait civil, d’un art véritablement politique de recomposer, comme dans un puzzle, les parties séparées de notre histoire et d’être, suivant son expression que Dominique Jamet rappelle, « solidaire de tout ». Mais il fut aussi solidaire de lui-même et désireux de faire un grand tout des différents morceaux de sa vie.

Il se vanta d’un Code civil, sorti de sa pensée. S’il participa à sa rédaction, en des séances où il intervint avec vigueur et quelquefois avec bon sens, le travail avait été préparé au XVIIe siècle par Colbert et au XVIIIie par d’Aguesseau. Des pans entiers de son code furent repris des ordonnances de ce dernier et le Code de commerce et de procédure civile calqués sur des textes existants.

Semblablement, la réforme de la justice qu’il accomplit en 1800 avec le consul Lebrun fut une réplique de celle qu’avait réalisée le chancelier Maupeou en 1771, avec le même Lebrun, alors son secrétaire. On avait fait honte de la réforme à Maupeou. On en fit gloire à Bonaparte qui transformait un héritage en modernité.

C’est qu’il savait faire des bulles autour de ses actes. Général en chef en Italie, il créa un journal à cette fin. Puis, les Bulletins de la Grande Armée chantèrent ses louanges à tous les échos, au théâtre, à l’église, dans les rues, dans les lycées. Et, glorieux en effet, il bénéficia d’une gloire ajoutée qui imposa sa légende. Il devint donc, comme l’écrit Dominique Jamet, un « homme-dieu », le premier à porter la France « aussi loin et aussi haut ».

Pour la hauteur, on peut se demander s’il fut plus grand que Turenne. Mais la France, portée loin par lui, revint avec lui à l’intérieur de ses frontières. Par son retour de l’île d’Elbe, il lui fit même perdre une partie du Palatinat.

Dominique Jamet évoque la « politique prudemment et obstinément expansionniste des Capétiens et des Bourbons ». On ne peut en dire autant, hélas ! de la politique de Napoléon.

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