La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Helléniste sans pareil, archéologue, écrivain, auteur d’ouvrages fondamentaux sur la Grèce et la civilisation hellénistique, François Chamoux est l’homme des grandes synthèses. Exemplaire.

La Nouvelle Revue d'Histoire

Entretien avec François Chamoux

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°8, septembre-octobre 2003. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Helléniste sans pareil, archéologue, écrivain, auteur d’ouvrages fondamentaux sur la Grèce et la civilisation hellénistique, François Chamoux est l’homme des grandes synthèses. Exemplaire.

Dans la chaleur de l’été parisien, François Chamoux me reçoit dans son vaste bureau, témoin d’une longue vie consacrée à la civilisation grecque et à sa beauté. Comme souvent avec les grands universitaires de sa génération, je tombe sous la séduction de son exquise courtoisie. Sa liberté de parole va faire de cet entretien plus une conversation que l’entrevue d’un journaliste et d’une célébrité. Je lui dis combien, à l’époque où j’étais en khâgne, la lecture de son ouvrage sur la civilisation grecque avait été pour moi fondamentale.

Nouvelle Revue d’Histoire : Vous êtes aujourd’hui une référence incontournable en ce qui concerne le monde hellénique et peut-être plus encore le monde hellénistique. Comment caractériseriez-vous globalement votre approche ?

François Chamoux : Je ne suis pas un chef d’école, mais je constate avec surprise que mes deux gros ouvrages de synthèse, La Civilisation grecque classique et La Civilisation hellénistique, ont eu un impact inattendu. Pendant les vingt-trois ans où j’ai enseigné à la Sorbonne, j’ai été pour ainsi dire marqué au rouge par les normaliens de l’époque d’Althusser (1) qui étaient sous influence communiste. Ils considéraient avec haine ceux qui n’avaient jamais voulu embarquer dans leur bateau. Or j’en étais.

Pendant toutes ces années, j’ai rarement vu des normaliens suivrent mon séminaire. C’était assez cocasse, moi qui avais toujours gardé des liens très passionnels avec l’École où j’avais vécu d’admirables années. Le mot d’ordre était : « Surtout, n’allez pas chez Chamoux ! » Alors, j’ai formé une quantité de très bons savants, mais très peu de normaliens : la plupart de mes anciens étudiants, ceux qui ont fait souvent de très belles carrières et sur les épaules de qui repose l’avenir de la recherche dans nos disciplines, ne sortaient pas de l’École normale.

NRH : En quoi votre démarche est-elle véritablement atypique ?

FC : Elle est différente de celle de la plupart de mes collègues, parmi lesquels il y a de très grands savants que je respecte infiniment. Il sont d’éminent spécialistes et je suis un homme de la synthèse. Et cela d’abord par goût. Quand j’étais très jeune, j’ai été conquis par les littératures antiques. Latine, d’abord : j’ai fait beaucoup de latin et j’admire énormément la poésie latine, en particulier Horace, mais aussi des historiens comme Tacite ou Tite-Live, par exemple. Je suis heureux de les lire et de les relire encore, tout helléniste que je suis.

Un des grands regrets que j’éprouve aujourd’hui, c’est de voir qu’on a tendance à établir une coupure entre le monde romain et le monde grec, alors que cette coupure ne correspond à rien sur le plan historique. Mon propre effort a toujours été de rapprocher l’un de l’autre.

NRH : Est-ce la raison qui vous a poussé à consacrer, hors de vos sentiers habituels, un livre entier à Marc Antoine ?

FC : De tous mes livres, c’est celui que j’ai écrit avec le plus de plaisir. Je crois que c’est un ouvrage très honnête. Il est d’une absolue rigueur sur le plan historique, car il n’y a pas une ligne sous laquelle on ne peut mettre une référence, mais c’est aussi une œuvre littéraire, une biographie qui a un sens.

NRH : Comment cet ouvrage a-t-il été reçu ?

FC : Il n’a eu aucun succès. Les latinistes et historiens de Rome ont dit : “que vient-il faire chez nous ?” et ont pratiqué ce qui, dans l’université et à l’École normale, avait été pratiqué à l’égard de ma Civilisation grecque pendant de longues années : on ne peut pas dire qu’il a tort, alors on n’en parle pas ! Ça n’existe pas, on ne le met pas dans les bibliographies.

NRH : Réellement ?

FC : J’ai constaté avec stupéfaction que, pendant les dix années qui ont suivi la parution de ma Civilisation grecque, je ne figurais pas, ou tout à fait discrètement seulement, dans les bibliographies. Pour quelles raisons ? Parce que ce que j’avais dit dans cet ouvrage n’était pas « correct », pas politiquement correct.

J’essayais de voir les choses telles qu’elles avaient été et non pas d’emboîter le pas aux conventions. Je ne faisais pas du Glotz. Glotz a certainement été un grand savant à son époque, mais Glotz se figurait que Périclès, c’était en quelque sorte la préfiguration d’Édouard Herriot, et que la démocratie athénienne du Ve siècle était la préfiguration de la IIIe République radicale et socialiste ! Alors qu’il y a peu de régimes aussi sanguinaires que la démocratie péricléenne. Mon livre a été un des premiers à se dégager de cette tradition, mais du coup, il a été perçu comme sentant le soufre.

De même, si l’on préférait alors Thucydide à Hérodote, c’était parce que Thucydide est un incrédule qui ne parle jamais de religion, ce en quoi d’ailleurs il est absolument en contradiction avec le monde dans lequel il vivait. La seule chose qui intéresse Thucydide, c’est la guerre. Et c’est un merveilleux historien militaire. Mais on ne parle que des discours de Périclès. Pourquoi ? Parce que Périclès y dit : « Nous sommes les meilleurs, nous sommes les plus forts, nous ne faisons pas d’efforts mais nous l’emportons toujours, tout le monde nous admire, etc. » C’est de la pure démagogie !

NRH : Avant ces ouvrages de synthèse magistraux, quel a été votre cursus intellectuel ?

FC : Le plus banal qui soit : bon élève dans des lycées de province, khâgne à Henri IV. J’ai beaucoup de gratitude à l’égard de mes maîtres de khâgne, plus qu’à l’égard de mes maîtres en Sorbonne par la suite. Je vis encore en partie sur le travail que j’ai fait dans la khâgne d’Henri IV. Dans notre système éducatif, les khâgnes sont sans doute ce qui représente la base de formation la plus solide. Les quatre ans d’École normale qui ont suivi ont été merveilleux : c’était la liberté totale.

NRH : La passion de l’histoire vous est-elle venue à l’École normale ?

FC : Ma matière forte, c’était le français, mais j’avais une passion pour le grec. J’ai toujours voulu faire l’agrégation des lettres, que j’ai passée en sortant de l’École. Mais j’ai toujours été un historien par goût de la synthèse. Je ne voulais pas m’enfermer dans une spécialité. Durant mes études secondaires, l’histoire était ce qui me retenait davantage, et j’ai eu de très bons professeurs à Chartres et à Metz où j’ai fait mes études. En particulier au lycée de Metz, j’ai eu la chance exceptionnelle d’avoir pour professeur d’histoire le père de Philippe Contamine qui est aujourd’hui mon collègue à l’Institut.

Henri Contamine était un spécialiste de l’histoire contemporaine et de la guerre de 1914. C’était un merveilleux historien. C’est lui qui m’a fait comprendre que l’histoire, c’est la résurrection du passé. C’était un incroyable plaisir de l’entendre. Avec lui, les hommes vivaient, les choses vivaient, il y avait toujours une anecdote qui rendait les choses accessibles, même à de très jeunes gens. De surcroît, il faisait des cours d’histoire de l’art qui m’ont révélé un domaine que sans cela je n’aurais pas connu.

NRH : Vos toutes premières publications envisagent d’ailleurs la Grèce sous une approche artistique.

FC : Dès mon arrivée à l’École normale, j’avais décidé de me préparer à l’École d’Athènes. J’ai suivi les cours du seul vrai grand maître que j’aie rencontré à la Sorbonne à l’époque, Charles Picard, un savant de stature internationale et qui s’intéressait plus particulièrement à l’histoire de la sculpture. Il m’a fait faire un mémoire sur la sculpture hellénistique à Cyrène. Il m’a engagé à établir un bilan des découvertes des Italiens en Cyrénaïque, ce que j’ai fait.

En juillet 1945, la guerre finie, j’ai pu rejoindre mon poste à Athènes. J’y achevai ma formation archéologique. Mon travail sur Cyrène m’avait convaincu qu’on connaissait très mal l’histoire de cette ville et mon tempérament d’historien me faisait trouver vain d’étudier des monuments figurés sans savoir exactement dans quel contexte ils avaient été conçus et exécutés.
Il fallait donc que j’aille sur place, ce que je fis dans des circonstances assez rocambolesques. Là, j’ai été pris d’une admiration infinie, et qui n’a jamais cessé depuis, pour la vertu colonisatrice des Italiens, et Dieu sait que je n’étais pas à l’époque favorable aux Italiens. Je partais avec les préjugés hostiles et méprisants d’un ancien combattant de 1939-1940. J’avais complètement tort. J’ai constaté qu’en vingt ans les Italiens avaient fait de ce pays quelque chose de formidable : ils l’ont véritablement tiré du néant et c’est grâce à eux que la Cyrénaïque a pu devenir peu à peu ce qu’elle est maintenant, un des pays arabes les plus développés.

C’est un des endroits du monde où l’hellénisme a explosé de la façon la plus extraordinaire, avec au départ un tout petit nombre de Grecs qui ne se sont pas trop mal entendus avec les nomades qui étaient des Berbères. Ils sont d’ailleurs redevenus des nomades à partir de la conquête arabe du VIIe siècle, jusqu’à l’arrivée des Italiens.

J’ai donc fait ma thèse principale sur Cyrène sous la monarchie des Battiades, c’est-à-dire des débuts de la colonisation grecque en 638-631 avant notre ère jusque vers 440 environ, avec un point de vue assez neuf. C’est un livre qui est maintenant une des bases de la recherche internationale sur le sujet. Étant assez bon philologue, j’ai beaucoup utilisé Hérodote et Pindare, deux sources fondamentales, et j’en ai tiré pas mal de choses qu’on n’avait pas vues.

François Chamoux me montre un ouvrage orné d’admirables photographies.

NRH : C’est l’Aurige de Delphes ! Tout le livre est-il consacré à cette sculpture célèbre ?

FC : Oui. J’ai fait une thèse complémentaire sur le sujet. Cent pages sur une seule sculpture qui, pendant cinquante ans, depuis sa découverte, avait été étudiée par tout le monde et dont j’ai complètement renouvelé l’interprétation en m’appuyant sur les éclairages venus des diverses disciplines.

Ensuite, je n’ai pas cessé de m’occuper de sculpture. Ce qui m’intéresse plus que des développements sur l’esthétique, c’est situer un document, montrer à quoi il a servi, dans quelles conditions il a été exécuté et ce qu’il signifiait. J’ai, à ce titre, réussi à donner l’explication définitive d’un certain nombre d’œuvres illustres qui n’avaient jamais été comprises. L’une, c’est l’Athéna mélancolique. J’ai démontré que c’est l’ex-voto d’un coureur. Athéna regarde la borne d’arrivée, symbole de la course qui se disputait aux Jeux panathénaïques dont elle était la patronne.

J’ai également donné l’explication du grand bronze du musée d’Athènes dit l’Héraclès d’Anticythère et de l’Éphèbe de Marathon, qui est une illustration de l’Hymne homérique à Hermès. Ils sont reproduits dans mon livre sur L’Art grec, épuisé depuis longtemps.

NRH : Il y aurait aussi beaucoup à dire sur votre travail d’archéologue et la fondation de la Mission archéologique française en Libye que vous avez dirigée jusqu’en 1981. Mais dites-nous quand même quelques mots de la naissance de vos plus célèbres ouvrages.

FC : L’autre partie de mon activité, c’est bien entendu la partie historique, et elle englobe tout le reste. Le hasard a joué un rôle, car j’avais parmi mes camarades de promotion et très bons amis Raymond Bloch qui a créé la collection des Grandes Civilisations chez Arthaud. Il avait demandé le premier volume sur la civilisation romaine à Pierre Grimal et m’a proposé celui sur la civilisation grecque. C’était en effet une très belle tâche. Je voyais qu’il y avait beaucoup de choses à faire, ayant le sentiment qu’il courait beaucoup d’idées fausses sur le sujet. Très vite, cependant, j’ai compris qu’il n’était pas possible de le traiter globalement en un seul volume. La civilisation hellénistique est en soi un sujet immense qui méritait un volume à part. Bloch d’abord, Arthaud ensuite, se sont donc laissé convaincre de couper en deux.

Le premier volume, sur la civilisation grecque proprement dite, a été écrit en cinq ans, mais il n’était pas trop difficile, sauf peut-être en ce qui concerne l’intégration du monde mycénien au monde grec.

Le second volume a nécessité un temps beaucoup plus considérable car tout, ou presque, était alors à faire au niveau de la synthèse.

NRH : Quels sont vos travaux en cours et vos projets ?

FC : Je continue à diriger l’édition de l’historien Diodore de Sicile dans la collection Guillaume Budé, dont dix livres ont déjà parus. Enfin, comme tout le monde, j’écris mes Mémoires. Si l’on peut porter témoignage, il faut le faire. J’ai vécu une très longue vie pendant laquelle j’ai vu le monde se transformer et en particulier notre pays passer d’une situation brillante à sa présente déconfiture. Il faut essayer de comprendre pourquoi.

Propos recueillis par Patrick Jansen

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Notes

  1. Sorte d’ayatollah gauchiste, Louis Althusser (1918-1990) exerça une influence considérable à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm où il résidait à demeure. Cela avait commencé en 1948, date de son adhésion au parti communiste, et cela a duré jusqu’en 1980, après qu’il eut étranglé sa femme au cours d’une crise de folie dépressive. Ses travaux ont principalement porté sur une relecture philosophique et psychanalytique de Marx.

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