La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Il existe chez tout historien un penchant, qu’il réfrène, à l’uchronie. C’est la part du rêve, et de la nostalgie. Aldo Schiavone pleure l’effondrement de Rome au Ve siècle, et rêve que tout aurait pu être différent.

Livres : le débat. L’Histoire brisée, par Aldo Schiavone

Livres : le débat. L’Histoire brisée, par Aldo Schiavone

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°8, septembre-octobre 2003. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Voici un livre et un auteur dont on parle : L’Histoire brisée. La Rome antique et l’Occident moderne (Belin, 2003, 285 p., 26 €). Le sujet abordé est l’un des plus fascinants de l’histoire et l’un des plus controversés : la chute de l’Empire romain.

Aldo Schiavone est professeur de droit romain à l’université de Florence. Il dirige également l’Institut italien des Sciences humaines. Il a coordonné pendant un temps le séminaire d’Études antiques de l’Institut Gramsci et il est l’auteur de plusieurs ouvrages d’histoire juridique et économique romaine. L’Histoire brisée ? Analyses, réactions et opinions de deux historiens avertis.

Le point de vue de… Anne Bernet

Écrivain et historienne, Anne Bernet a consacré une part importante de ses travaux à la Rome antique. Elle a notamment publié, aux éditions Perrin, Brutus, assassin par idéal (2001), Les Gladiateurs (2002), et Les Chrétiens dans l’empire romain (2003).
Elle vient d’obtenir le prix Renaissance pour l’ensemble de son œuvre.

L’Histoire brisée

L’Histoire brisée

Il existe chez tout historien un penchant, qu’il réfrène, à l’uchronie. C’est la part du rêve, et de la nostalgie. Aldo Schiavone pleure l’effondrement de Rome au Ve siècle, et rêve que tout aurait pu être différent. Il n’est pas le premier à se demander pourquoi la civilisation occidentale a connu cette rupture irréparable dans son histoire, et comment il eût été possible de l’éviter. Beau sujet d’étude.

Cependant, et c’est tout le problème de son livre, le professeur Schiavone possède, sur la question, des idées bien arrêtées, un véritable système qu’il a la ferme intention de démontrer, quitte à gauchir les faits s’ils n’entrent pas spontanément dans sa théorie. Laquelle théorie se résume ainsi : l’empire romain d’Occident est mort d’une crise économique, faute d’avoir su évoluer et adapter ses moyens de production aux conditions du moment. Il y aurait là une sorte de fatalisme romain, de traditionalisme mal compris, et finalement mortel. Cette théorie n’est pas entièrement fausse ; mais elle est réductrice, à un point presque caricatural.

Absorbé par sa vision matérialiste de l’histoire et de la civilisation, Aldo Schiavone ne veut rien voir en dehors de son champ d’étude et, se mettant des œillères, finit par oublier tous les autres facteurs, si nombreux pourtant, qui, conjugués, aboutirent à la crise fatale. Chez lui, les causes humaines, sociales, démographiques, ethniques, militaires, morales sont absentes et n’ont joué aucun rôle dans la catastrophe. Le poids toujours plus considérable de la menace barbare, apparue du temps de Marc Aurèle, les épidémies, rapportées par les légions, qui décimèrent la population, entraînant une chute démographique considérable, la place croissante prise dans les affaires politiques par les « provinciaux » et les Orientaux, de sorte que la Rome traditionnelle cessa d’exister longtemps avant sa disparition officielle, le mélange des cultures et des populations, le désintérêt des Romains pour les questions militaires, le recours aux supplétifs barbares, la déstabilisation morale : rien de tout cela, pourtant essentiel, ne retient l’attention de l’auteur.

En revanche, Schiavone inflige à ses lecteurs, au fil d’une interminable, prétentieuse et verbeuse démonstration, une série de comparaisons peu convaincantes entre l’économie romaine et d’autres, modernes, censées expliquer comment les Romains, s’ils avaient été anglais ou américains et s’ils avaient vécu mille ou deux mille ans plus tard, auraient pu échapper à leur sort.

On tombe là dans un travers très répandu aujourd’hui, et historiquement très déplorable, consistant à comparer ce qui ne peut et ne doit pas se comparer, et à vouloir lire le passé à l’aune du présent. D’où, entre autres, la part démesurée donnée dans l’étude au problème, certes réel, de l’esclavage, mais dont il faut bien admettre qu’il ne tracassa jamais les Romains eux-mêmes.

Déplorons que, pour Aldo Schiavone, les douze siècles de grandeur romaine se résument au seul niveau des quotas de production, et demandons-nous d’ailleurs en quoi une autre vision de l’économie aurait pu changer le devenir du monde. Car, jusqu’à preuve du contraire, Rome n’est pas morte d’une crise économique.

Le point de vue de… Yann Le Bohec

Professeur d’histoire romaine à l’université Sorbonne-Paris IV après avoir enseigné aux universités de Grenoble et de Lyon III, Yann Le Bohec avait consacré sa thèse de doctorat à la IIIe Légion Augusta. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment L’Armée romaine sous le Haut-Empire (Picard), Les Guerres puniques et César, chef de guerre, publiés dans la collection L’Art de la guerre au Rocher.

Voilà un livre qui a tout pour plaire : un sujet provocant traité par un écrivain talentueux. Aldo Schiavone possède une vaste culture, en particulier dans le domaine des textes littéraires et des sciences humaines et sociales. À la suite de M. Rostovzeff, il s’était demandé pourquoi les Romains n’ont pas trouvé le chemin de la modernité (qui, même s’il ne le dit pas de manière explicite, se réduit pour lui à la modernité économique). Et il a trouvé deux raisons pour expliquer cet échec : d’une part, les élites ont privilégié la consommation au détriment de l’investissement ; et d’autre part, l’institution esclavagiste empêchait tout progrès.

Et pourtant, après cette lecture, j’éprouve un sentiment d’insatisfaction. À mon tour de poser la question : pourquoi ? En premier lieu parce que ce livre implique une méthodologie discutable, puisque l’auteur cherche à expliquer une situation donnée (l’échec de l’économie romaine) par des situations ultérieures (le succès de l’économie moderne). Il me semble, au contraire, que la description des conditions propres à chaque période suffit à proposer des explications sans les imposer au lecteur ; à lui de tirer ses propres conclusions, s’il le souhaite.

Ainsi, c’est dans l’Antiquité qu’il faut chercher les causes du déclin de l’Antiquité, et pas dans le XXIe siècle ; et il en va de même pour le Moyen Âge, les Temps modernes, etc. L’inconvénient majeur de la méthode suivie par Aldo Schiavone apparaît tout au long du livre : c’est l’anachronisme permanent. Non seulement il revient sur des ouvrages dépassés, qui intéressent davantage l’historiographie que l’histoire (Gibbon, par exemple), mais encore il nous promène à travers le révolution industrielle anglaise (p. 177), l’esclavage américain (p. 138), etc. Il nous gratifie même d’un débat que l’on pouvait croire enterré, celui qui a porté sur la nature de l’économie antique (p. 63-66, et il y revient, p. 227-229) : était-elle, se sont demandé certains auteurs, « primitive » ou « moderne ». La réponse est pourtant simple : elle était… « antique », c’est-à-dire qu’elle possédait ses spécificités et qu’elle ne doit être réduite ni à l’économie papoue du XVIIe siècle ni à l’économie américaine du XXIe siècle. Dans ces conditions, on pourrait prolonger la réflexion d’Aldo Schiavone et, par exemple, expliquer l’échec de l’armée romaine par le fait qu’elle n’a pas inventé l’arme atomique qui lui eût été bien utile en 410, lors de la prise de Rome par les Goths.

En second lieu, ce livre pose un problème d’histoire ou plutôt plusieurs problèmes d’histoire.
1. L’économie explique-t-elle tout ? Oui, pour la tradition marxiste. Mais là, c’est un problème de foi.
2. Aldo Schiavone sous-estime peut-être l’intérêt des aristocrates romains pour la richesse. Ouvertement, ils la méprisaient ; en réalité, ils lui accordaient beaucoup d’intérêt. De Caton à Cicéron, en passant par les auteurs de traités d’agronomie, les exemples ne manquent pas.
3. Aldo Schiavone surestime certainement le rôle des esclaves. Quand le mot « esclaves » est écrit, on attend les vieilles barbes : et ici, elles apparaissent , tard il est vrai, mais elles apparaissent. C’est ainsi qu’on nous dit page 80 que le monde romain fonctionnait suivant un « système… fondé sur l’esclavage », mais c’est seulement aux pages 193-197 que Karl Marx est invoqué. Il y a pourtant mieux à faire. Il est regrettable que l’historien n’est pas utilisé des documents épigraphiques comme, par exemple, les comptes de La Graufesenque ; il aurait pu montrer que les esclaves ne faisaient pas tout. Il est étonnant que le professeur d’histoire du droit n’ait pas davantage utilisé le Code théodosien ou le Digeste, par exemple. Il aurait pu suivre un certain nombre de spécialistes actuels qui pensent que la principale force de production au ive siècle se trouvait dans les bras des colons et pas des esclaves.
4. Qu’elles qu’aient été les conditions économiques – et elles étaient moins rigoureuses que ne le penseront peut-être certains lecteurs – l’Empire romain a connu quatre siècles de grandeur, de puissance et de prospérité, et il a laissé une légende. Il est dommage qu’Aldo Schiavone n’ait pas davantage utilisé l’archéologie, si essentielle pour les questions économiques. Elle l’aurait conduit à nuancer son propos.

Dans ces conditions, l’envie nous prend de demander à Aldo Shiavone si notre monde actuel, qui investit beaucoup et qui ignore, l’esclavage sera éternel.

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