La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Membre de l’Académie française, professeur au Collège de France, Marc Fumaroli fait ici, à contre-courant, le procès lucide de la modernité. Rencontre avec un prince de l’élégance.

Entretien avec Marc Fumaroli

Entretien avec Marc Fumaroli

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°9, novembre-décembre 2003. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Membre de l’Académie française, professeur au Collège de France, Marc Fumaroli fait ici, à contre-courant, le procès lucide de la modernité. Rencontre avec un prince de l’élégance.

Le Collège de France est un lieu assez magique : bien que situé au cœur de la ville, il en émane une incomparable atmosphère de travail et de méditation, de calme et de sérénité, loin du tumulte et du bruit.

Malgré un emploi du temps plus que chargé, Marc Fumaroli me reçoit longuement. Tout en lui refuse la brutalité des entretiens bâclés, et rappelle les siècles qu’il a si bien étudiés et qui ont porté la conversation au rang d’un art véritable. La réserve qu’il met à parler de lui-même est elle aussi au diapason de ces époques où l’étalage du moi était haïssable. Il me faut insister beaucoup pour qu’il commence à se raconter un peu. Je l’interroge sur ses jeunes années, son enfance méditerranéenne, sa formation.

Marc Fumaroli : Sur mon enfance et mon adolescence, vous me posez des questions qui sont non seulement délicates en elles-mêmes, mais qui supposeraient pour y répondre une véritable remontée dans le passé, celle que l’on n’exerce, en général, qu’à la faveur d’une autobiographie ou de mémoires, choses que jusqu’ici je n’ai jamais envisagées et que, peut-être je n’envisagerai jamais. Comment rassembler en quelques minutes l’essence de ces années essentielles ? Je ne saurais le faire à l’improviste.
Je peux dire simplement que j’ai eu une enfance protégée, plutôt isolée, et où la lecture et l’étude ont fait ma joie. J’ai été un enfant très tôt émerveillé et absorbé par les livres. Évidemment, cela me mettait un peu à part. Je faisais même un peu scandale auprès de mes parents et de leurs amis d’avoir une vie aussi solitaire et contemplative à un âge où ça n’était pas tout à fait commun, même alors !

Cela explique probablement que je n’aie jamais eu d’autre projet dans la vie que de me mettre en position, un jour, de transmettre ce goût bizarre et éventuellement d’écrire à mon tour des livres. Dans mon esprit, toutefois, ce ne devait pas être des livres de fiction ni des livres de poésie, bien que j’aie été tenté par la poésie à plusieurs reprises, mais plutôt des livres où je ferais partager la joie que m’avaient donnée d’autres livres.

NRH : Y a-t-il des lectures qui se sont imposées à vous dès l’enfance ?

MF : Oui, bien sûr. J’avais heureusement à ma disposition chez mes parents une bibliothèque qui, sans être immense, était quand même assez fournie, mais dans laquelle il n’y avait guère de livres pour enfants. Je pouvais m’acheter, grâce à quelques subsides que je recevais de ma mère ou de mon père, des livres de la Bibliothèque Verte. Donc, j’ai lu surabondamment tout Jules Verne dont je ne me lassais pas, mais en même temps, pour alterner et parce que je n’avais rien d’autre à me mettre sous la dent, j’ai lu très tôt, mais vraiment très tôt, je crois dès 11 ou 12 ans, Molière, Corneille, la plupart des classiques du XVIIe siècle. Comme ils écrivent dans une langue extrêmement limpide, j’avais l’impression de les comprendre parfaitement, surtout Molière. Je me souviens que je riais aux éclats en lisant ses comédies qui me paraissaient l’une des choses les plus délectables et les plus réjouissantes du monde, à tel point que ma mère venait dans ma chambre pour me dire : « Mais enfin, qu’est-ce qui te fait rire tout seul ? Tu deviens fou ! ». Et je répondais par exemple : « Mais non, je suis en train de lire Les Fourberies de Scapin, et je trouve que c’est irrésistible ».

Admettons que par ces lectures prématurées, j’étais quelque peu conditionné à m’intéresser sérieusement, un jour, en critique et en historien, l’âge venu, aux auteurs classiques qui avaient éveillé mon esprit. Je me suis tourné tout naturellement d’abord vers ceux qui m’avaient enchanté à l’âge de 12 ou 14 ans, Corneille, Molière, La Fontaine. Il y a là une sorte de logique irrésistible que l’on peut appeler vocation.

NRH : Vous étiez donc autant de plain-pied avec les « classiques » qu’avec les « modernes » ?

MF : Je peux bien l’avouer : dans mon enfance, mon sens historique était peu développé et je ne savais pas très bien si Molière avait écrit hier ou il y a 300 ans. Tout ce que je constatais, c’est que sa représentation de l’humanité était parfaitement compréhensible et à part quelques détails un peu bizarres mais secondaires, les ressorts de ses comédies répondaient parfaitement à ce que je subodorais de la vie qui m’entourait et que je ressentais en moi.

NRH : C’est donc dès l’enfance que vous avez éprouvé cette idée majeure du classicisme : la permanence, au cours des siècles, des sentiments et des émotions.

MF : Exactement. Je reste intimement persuadé que c’est là le secret de la vie durable des chefs-d’œuvre et de leur universalité, quels que soient leur époque, leur langue, leur genre. J’étends volontiers la notion de classique hors de France et hors d’Europe. Même si je suis depuis longtemps convaincu que l’une des catégories d’analyses historiques les plus indispensables est la distinction que fait Tocqueville entre les sociétés aristocratiques et les sociétés démocratiques. La représentation des passions et des dilemmes de la vie humaine qui va au fond des choses nous permet de lire Dante aujourd’hui avec une immense joie, le Genji Monogatari avec un plaisir infini et Shakespeare comme un contemporain, bien que l’univers à l’intérieur duquel ces poètes sont apparus et à l’intérieur duquel ils font sentir et se mouvoir leurs personnages était un univers aristocratique, où le lien social est avant tout déterminé par des rapports hiérarchiques et des échanges préétablis entre suzerain et vassal, entre maître et valet, entre prince et gentilhomme ; tandis que dans nos sociétés démocratiques chacun est sans autre ancêtre que soi-même, les liens sociaux y sont hasardeux, fragiles, ou alors artificiels comme ceux que peuvent former des associations caritatives ou syndicales. Cette différence profonde d’organisation forme deux humanités très difficiles à comparer, l’une ayant disparu, l’autre étant notre horizon familier.

Il n’en reste pas moins que ces deux humanités ont en commun d’aimer, de haïr, de souffrir ou de connaître d’intenses bonheurs, de savoir ce que c’est que la ruse, la loyauté, et je pourrais continuer l’énumération, tout un fonds d’émotions, de passions et de choix élémentaires. Quand nous voyageons, nous reconnaissons un fonds d’humanité commune chez des êtres dont la religion, l’appartenance sociale, le « contexte culturel » comme on dit aujourd’hui est profondément différent de celui dans lequel nous sommes nés.

Il en va de même dans le voyage qu’est au fond la lecture du continent Dante ou du continent Shakespeare. Bien sûr, l’historien a pour tâche de décrire les diverses époques dans leur singularité, d’essayer d’oublier ses propres préjugés et donc de faire comprendre des époques lointaines à la fois dans le temps et dans l’espace. Il n’en reste pas moins que la supériorité de la littérature, à mes yeux, son caractère irremplaçable, surtout si on l’embrasse dans la longue durée, c’est qu’elle nous donne le sentiment qu’il y a une humanité malgré les conditionnements historiques successifs qu’elle traverse, et que cette humanité, au fond, malgré les apparences, est partout et toujours, autrefois comme aujourd’hui, souffrante et mortelle, jeune ou vieille, rêvant de fortune et de bonheur, capable de noblesse et capable des pires infamies sous ses divers déguisements historiques, le grand art la fait reconnaître toujours.

NRH : Quels sont les points saillants de votre parcours universitaire ?

MF : J’ai eu beaucoup de chance. J’ai rencontré sur ma route, à chaque étape, des aînés qui m’ont fait confiance. Ce sont de hautes figures de l’Université dont la sympathie m’a donné confiance en moi-même et qui m’ont épargné les humiliations et la servilité dont toute bureaucratie, même intellectuelle, n’est pas avare. Je pense avec gratitude à René Pintard qui avait accepté de diriger ma thèse, ou à Albert-Marie Schmidt qui m’a permis d’être assistant à Lille sans avoir eu besoin de postuler à quinze endroits ni de faire la cour à dix patrons.

Ensuite les choses se sont faites sans le moindre accroc : j’ai été élu à la Sorbonne parce qu’un de ses maîtres que j’admirais beaucoup et qui était devenu un ami, Raymond Picard, brusquement atteint d’une tumeur au cerveau alors qu’il était jeune encore, avait laissé entendre à ses collègues, avant de mourir, qu’il aurait beaucoup aimé que je lui succède.

NRH : Ensuite est venu le Collège de France. Vous avez bénéficié de parrainages prestigieux et la chaire de rhétorique créée pour vous a vraiment comblé un vide.

MF : Je doute que l’on puisse parler de vide. Je m’étais fait connaître par ma thèse où il était beaucoup question de rhétorique, mais je n’avais jamais pensé que le Collège de France pourrait s’intéresser à moi. Ma thèse avait plu à Paul Veyne, qui faisait partie de la « gauche » du Collège, mais aussi à mon ancien professeur, Jacqueline de Romilly, et à un grand ami que je regrette tous les jours et qui était l’un des plus grands japonisants que la France ait eus, Bernard Frank. Tous deux faisaient plutôt partie de la « droite ». Au plafond, si j’ose dire, j’avais pour moi Yves Bonnefoy, étranger à toute politique, et qui m’encouragea vivement à me présenter, se faisant lui-même mon avocat. Bref, il s’est formé un parti en ma faveur. Battu de peu une première fois, on m’a engagé à me représenter et, la seconde fois, défendu par Jean Delumeau, ça s’est très bien passé.

Il est évident que mon point de vue sur la rhétorique n’était pas celui de Roland Barthes ; mon attitude vis-à-vis de la littérature n’était pas non plus la sienne ; mon élection a donc, dans l’histoire du Collège de France, fait figure de « retour aux classiques ». En réalité, j’avais toujours été en excellents termes avec Roland Barthes ; simplement, nous nous séparions courtoisement sur l’attitude à observer vis-à-vis du passé. Il exaltait « la modernité », il prêtait son talent aux « sciences humaines » qui passaient alors pour un « progrès » sur la « vieille » littérature. Pour ma part, j’étais convaincu que le passé méritait le respect et que, par la médiation littéraire, il avait beaucoup à apprendre aux « modernes ».

NRH : Peut-on dire deux mots sur l’Académie française ?

MF : Je n’avais pas plus imaginé entrer un jour à l’Académie qu’au Collège. Mais il s’est trouvé que certains de mes livres ont dépassé l’audience habituelle des professeurs d’université. J’ai fait un peu de journalisme ou exercé ma verve de pamphlétaire, ce qui a amusé un certain nombre de mes futurs confrères. J’avais à l’Académie quelques amis. Quand on m’en a parlé la première fois, j’ai cru à une plaisanterie. Puis je me suis présenté sans faire le difficile. J’avais écrit, à la demande de Pierre Nora, un essai sur l’Académie française dans Les Lieux de mémoire, et la tentation était piquante pour un historien d’aller vérifier de l’intérieur si ma description était bonne ou mauvaise. Sans prétendre comme Claude Lévi-Strauss que l’Académie est prédestinée à un ethnologue, le dix-septièmiste n’était pas fâché d’aller observer de l’intérieur ce qui restait de l’Académie de Richelieu dans l’Académie de Jacques Chirac.

Je n’ai pas été déçu. J’ai vérifié que, de l’extérieur, j’avais bien compris l’institution, ses charmes, ses vertus et aussi, malheureusement, ses impuissances, en particulier dans la mission que lui avait confiée Richelieu de veiller sur le bon usage et la santé de la langue. L’Académie a très peu de pouvoir, nous l’avons tous vérifié le jour où le Premier ministre Jospin, conseillé par des linguistes, a pris des mesures de « féminisation » du vocabulaire administratif sans même consulter l’Académie.

Ce club de lettrés n’en est pas moins humainement très chaleureux et son travail sur le Dictionnaire mériterait plus d’attention et de sympathie de la part de la presse « culturelle ». Étant donné l’absence d’une telle institution partout ailleurs, je crois que, malgré son impuissance relative, sa présence et sa composition, au cœur de Paris, sont une sorte de garde-fou. L’Académie est un reproche permanent et vivant pour les étourdis et les malfaiteurs qui massacrent notre langue, c’est-à-dire notre lien social et notre identité de longue durée.

NRH : Juger vous-même votre œuvre vous paraît « une insolence ». On a cependant l’impression que du XVIIe siècle, vous êtes passé au XVIIIe, puis maintenant, avec Chateaubriand, au XIXe.

MF : À défaut d’un plan de carrière que je n’ai jamais eu, peut-être ai-je été porté plus ou moins consciemment par un dessein de recherche : celui de prendre l’époque dans laquelle j’étais né à contre-pied, à contre-courant, à contre-pente, d’aller d’emblée vers ce qui lui ressemblait le moins. Mais mon intention secrète a néanmoins toujours été de revenir vers ma propre époque pour la comprendre avec d’autant plus de liberté critique que j’avais longuement séjourné ailleurs. Chateaubriand devait un jour ou l’autre m’occuper, c’était l’homme qu’il me fallait : enraciné dans l’Ancien Régime, il reste attaché aux valeurs de l’aristocratie où il est né mais, en même temps, il accepte résolument le principe que le monde nouveau qui a commencé en 1789 est un monde démocratique, avec tout ce que cela représente de périls, mais aussi d’épreuves fécondes pour les valeurs nobles dont il se veut dépositaire.

NRH : Avec votre livre sur Chateaubriand, vous revenez donc, d’une façon très profonde, me semble-t-il, au thème qui vous opposait naguère à Barthes, celui de la modernité.

MF : La modernité, je l’ai toujours considérée avec beaucoup de détachement critique. J’ai voulu n’en pas être ébloui et prisonnier, et je me suis donné les moyens de cette liberté sceptique. Maintenant je peux me permettre de la juger avec impartialité. Sans la condamner : je vois très bien la fécondité de ce qu’elle a de destructeur et de monstrueusement négatif. Quand on est exposé à un pareil bain d’acide, beaucoup de choses cachées par les arrangements sociaux, l’ordre et l’harmonie esthétique, dont les anciennes sociétés maintenaient quelques apparences, disparaissent et l’humanité apparaît dans sa nudité et dans sa crudité, avec ce qu’elle a de pire. Mais mon espérance malgré tout est que l’humanité a horreur de son propre pire et qu’elle est capable, en allant au bout de sa capacité de pire, de retrouver ou de découvrir au bout de l’épreuve ce qu’elle a de meilleur.

La modernité est la plus terrible épreuve, toujours plus impitoyable, que l’humanité a jamais connue. À la croisée des chemins, celle-ci peut aussi bien aujourd’hui s’autodétruire moralement d’une manière atroce ou même physiquement, d’une manière apocalyptique, que trouver un rebond imprévisible dans un sursaut d’horreur pour ce dont elle s’est découverte capable.

Propos recueillis par Patrick Jansen

Crédit photo : DR

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