La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

L’auteur a voulu tordre le cou à cette imagerie fantasmagorique et nous redonner le vrai Talleyrand. Spécialiste éprouvé de la Restauration, expert en histoire diplomatique, il en avait toutes les capacités.

Livres : le débat. Talleyrand, par Emmanuel de Waresquiel

Livres : le débat. Talleyrand, par Emmanuel de Waresquiel

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°9, novembre-décembre 2003. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Emmanuel de Waresquiel apporte indubitablement du neuf avec son Talleyrand, le Prince immobile (Fayard, 2003, 796 p., cahiers d’illustrations, 30 €). Éclairer subtilement semble avoir été la volonté première du biographe s’attaquant, après beaucoup d’autres, au « diable boiteux ».

Emmanuel de Waresquiel, ancien élève de l’École Normale Supérieure, docteur en histoire, est chercheur à l’École pratique des Hautes Études. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment Le Duc de Richelieu, un sentimental en politique (1991) et Histoire de la Restauration (1996). Anne Bernet et Jean-Joël Brégeon ont lu sa biographie de Talleyrand.

Le point de vue de… Anne Bernet

Écrivain et historien, Anne Bernet a consacré plusieurs de ses ouvrages à la période révolutionnaire, notamment Histoire générale de la Chouannerie, Perrin, 2000.

Est-il possible, alors que le personnage a suscité une centaine de biographies, des plus sérieuses aux plus légères, d’apporter du neuf au sujet de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord ?

Les six cents pages, très denses, d’Emmanuel de Waresquiel prouvent incontestablement que oui. Encore fallait-il, pour cela, laisser de côté les anecdotes rebattues et les allégations douteuses pour aller aux sources méconnues et inutilisées, qui existaient en grand nombre, puis les exploiter selon les règles de l’art. Les archives, françaises, britanniques, russes, autrichiennes, italiennes, américaines, les fonds privés ou publics, contenaient des documents précieux qui, enfin mis au jour, apportent sinon des révélations extraordinaires, du moins un éclairage nouveau et subtil du personnage.

Éclairer subtilement semble bien, au demeurant, avoir été la volonté première du biographe lorsqu’il s’est attaqué à ce monstre sacré que fut le ci-devant évêque d’Autun. Le fait est que Talleyrand fascine, même et y compris ceux auxquels il devrait répugner et qu’il n’est pas possible, une fois que l’on s’en est un peu approché, de se déprendre de cette personnalité extraordinaire. Séduction serait-il alors le maître-mot de l’homme et de la mise en scène de sa vie ?

Waresquiel analyse les stratégies de la séduction chez Talleyrand, en montre l’efficacité et en démontre les limites, car il apparaît bien vite qu’il ne fut pas plus fidèle en amour et en amitié qu’il ne le fut en politique. Il convient donc de chercher ailleurs… Et ailleurs encore…

Talleyrand, le Prince immobile

Talleyrand, le Prince immobile

Toujours ailleurs ! L’homme, sous son masque de sphinx, ou de chat, un surnom qui revient souvent sous la plume de ses proches, est entièrement en facettes multiples, voire contradictoires. C’est un perpétuel jeu de miroirs, un labyrinthe. Une telle diversité se devine volontaire, organisée afin de mieux abuser l’indiscret qui voudrait aller y voir de trop près.
Emmanuel de Waresquiel prend un plaisir manifeste à ces trompe-l’œil incessants, mais il n’en est jamais dupe.

De bout en bout, le biographe garde et communique à son lecteur la certitude que gît, derrière tous ces masques, une vérité, une constante, ce qui justifie ce sous-titre, on ne peut plus surprenant s’agissant de Talleyrand, de « prince immobile ».
Dans cette vie, dont le scénario lui a parfois échappé, ce fut le cas au début de la Terreur, lorsque la Révolution s’emballa et échappa aux Constituants dont il avait fait partie, Talleyrand a toujours poursuivi un but, et ce but, au-delà de toutes les vicissitudes, est demeuré le même : le pouvoir.

Pour lui, certes : M. de Waresquiel met fort bien en évidence les raisons familiales, les humiliations, les privations qui donnèrent à Talleyrand un besoin de revanche, de puissance et d’argent ; mais aussi pour la France. Talleyrand avait une vision politique prémonitoire en bien des cas ; ses jugements sur l’avenir de l’Amérique et son rôle futur sur la scène internationale sont, par exemple, prophétiques.

À tort quelquefois, à raison souvent, il a voulu mettre en pratique cette vision politique, pour le bien de l’État. La poursuite de cet idéal explique assez ses revirements et ses trahisons successives, puisque Talleyrand abandonnait sans remords ni scrupules les gouvernements en place, dès lors qu’ils commençaient à menacer cette vision de l’avenir qu’il jugeait la seule bonne et la seule viable.
Est-ce la clé, l’explication définitive du « diable boiteux » ? On ne saurait évidemment l’affirmer, tant, avec lui, les surprises demeurent possibles, les rebondissements et les découvertes aussi.

Restera, de toute façon, un travail de fond magistral, qui aura permis de mettre en évidence des aspects peu connus, voire inconnus, de cette longue vie et qui, sans donner jamais dans la facilité, sans complaisance non plus, ne sombre à aucun moment dans l’ennui pesant et pontifiant habituellement de mise quand un universitaire se fait biographe.

Le point de vue de… Jean-Joël Brégeon

Historien, Jean-Joël Brégeon est l’auteur de nombreux ouvrages et de plusieurs biographies, Carrier et la terreur nantaise (Perrin, 1998), Le Connétable de Bourbon (Perrin, 2000), Kléber, le dieu Mars en personne (Plon, 2002).

Voilà donc la biographie de l’année. Du moins est-ce le « cri universel » qui l’accompagne. Talleyrand ? Un diplomate virtuose, un Machiavel en soutane, mais aussi un monstre de séduction, homme de goût, de style et de plaisirs. Le Diable boiteux (son pied bot) évidemment et, pour couronner le tout, « l’image scintillante du mal » (R. Calasso).

L’auteur a voulu tordre le cou à cette imagerie fantasmagorique et nous redonner le vrai Talleyrand. Spécialiste éprouvé de la Restauration, expert en histoire diplomatique, il en avait toutes les capacités.

En plus de 600 pages et près de 200 de notes et annexes, Waresquiel signe un Talleyrand d’une très fine érudition. Sa maîtrise des sources lui permet de traquer son sujet d’étude jusque dans ses encoignures les plus reculées. De la micro-histoire donc, comme une biographie « à l’américaine », du 2 février 1754, jour de la naissance et du baptême de Charles-Maurice (puisque Waresquiel l’appelle le plus souvent par son prénom) au jeudi 17 mai 1838, jour de sa mort « à trois heures trente-cinq de l’après-midi ».
Une vie déconcertante, vrai roman, pour un homme né à la fin du règne de Louis XV et qui disparaît sous Louis-Philippe. De haute noblesse, profondément imbu de la supériorité de son lignage, Talleyrand est aussi un « moderne » qui se glisse dans le jeu politique de son temps, avec une capacité hors du commun à saisir les opportunités. Il se sert d’abord et ses maîtres ensuite. Des maîtres qu’il déçoit ou qui le déçoivent, des régimes qu’il sert puis qu’il dessert : treize serments de fidélité et d’allégeance, tous reniés !

Talleyrand a été l’objet – la victime ? – d’une centaine de biographies. Presque toutes ont été écrites dans un but polémique, pour le disqualifier ou, au contraire, pour l’exalter. Mais, comme le note Waresquiel, « le but du biographe n’est pas […] d’avoir raison de son sujet mais d’essayer de le comprendre ». Dès l’avant-propos, il nous donne les clés de son travail : ne pas réduire Talleyrand à une ambition frénétique, à sa vénalité ; écarter fermement le « génie du mal », le montrer comme « un homme étrangement fidèle à lui-même et à ses idées ». Soutenance paradoxale puisque tous ceux qui l’ont approché s’accordent à dire qu’il n’était jamais autant lui-même que lorsqu’il trahissait !

Confronté à cette aporie, Waresquiel navigue au plus près. Il est éblouissant sur les trente-cinq premières années de Talleyrand, faisant la démonstration que ce dernier incarne jusqu’à la caricature les intérêts et les goûts de la haute noblesse finissante, mais avec la perspicacité en plus. L’auteur nous a semblé un peu plus juste sur la période révolutionnaire mais il est vrai que pour Talleyrand la Révolution s’arrête en septembre 1792 et que commence alors une période d’exil (en Angleterre, aux États-Unis) enrichissante dans tous les sens du mot…

Le retour en France, le choix qu’il fait de soutenir – « quitte ou double » – Bonaparte et même de l’inspirer sont trop connus pour ne pas mériter le sérieux dépoussiérage effectué par Waresquiel. On lira avec attention le ballet diplomatique mené par Talleyrand à Erfurt en 1809 ; comment il passe de Napoléon Ier au tsar Alexandre sans avoir le sentiment de trahir puisqu’il a « sauvé l’Europe ».

Mais, l’apothéose de l’évêque d’Autun, c’est le Congrès de Vienne, « la plus grande réunion mondaine de tous les temps […]. Il est parfaitement dans son élément au milieu de cette internationale aristocratique dont la langue principale est le français et dont il connaît par cœur les valeurs, les codes et les usages ».

Renvoyé par Louis XVIII, Talleyrand mène l’essentiel de son existence depuis son fastueux château de Valençay. Ce prince de la gastronomie, ce lettré et cet inépuisable causeur y déploie toutes les facettes de son art de vivre. Pour s’éteindre avec les secours d’une religion qu’il avait servie, pour le moins, avec désinvolture.

Voilà donc une excellente biographie, bien écrite, habilement exposée et qui donnera au lecteur attentif et un peu averti de la période – de vives satisfactions. Une telle réussite peut faire croire à la bonne santé du genre. Rien n’est moins sûr et nous risquons là quelques observations.

Très prisée au début du XXe siècle, la biographie est ensuite tombée en disgrâce. Les historiens qui se réclamaient de l’École des Annales s’en détournèrent ostensiblement et elle ne dut sa survie qu’à une poignée de bons et solides artisans comme Lucas-Dubreton, Chastenet, Erlanger ou encore Benoist-Méchin. Le retour en grâce se fit dans les années 1970. La conversion du très marxiste Jacques Le Goff à la biographie – il publia son Saint Louis en 1985 – fit la plus forte impression sur le Landerneau universitaire qui n’a cessé depuis de nourrir les catalogues des deux maisons spécialisées, Fayard et Perrin.

La biographie est bonne fille. Plutôt facile à lire, elle se comporte selon des règles presque téléonomiques, de la naissance à la mort… Au travers d’un héros, positif ou négatif, elle nous donne le sentiment de pénétrer une époque. En fait, elle est terriblement réductrice. Hypertrophiant presque toujours son sujet, elle aime le mettre en posture d’expliquer son temps. Toujours risquée du point de vue de l’analyse morale et de l’observation psychologique, elle pèche trop souvent par anachronisme.

Ces perversions-là sont bien connues des historiens qui ne renoncent pas pour autant. Le genre est codifié selon des règles beaucoup plus académiques que scientifiques. La plupart des biographies ne valent que par l’éclairage partiel et partial qu’elles nous fournissent dès lors que nous cherchons à étoffer une problématique. Elles viennent à point pour nourrir des travaux de synthèse qui seuls peuvent étendre nos connaissances. Seules les plus élaborées se suffisent à elles-mêmes comme pour le Napoléon de Thierry Lentz.

Depuis Paul Valéry, il reste encore de bon ton de se méfier des poisons de l’histoire, « la pire chimie de l’intellect ». C’est pourtant elle qui charge de sens nos existences. L’ignorer nous réduit au nihilisme et au désespoir. N’est-ce pas Clausewitz qui proclamait : « Je me déclare quitte de l’espoir futile en un salut par la main du hasard » ? En d’autres termes, il ne faut jamais cesser de questionner l’histoire, mais pour de bon.

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