La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Les travaux de Philippe Contamine ont renouvelé notre connaissance du Moyen Âge, la guerre, le pouvoir, la chevalerie, Jeanne d’Arc, Charles VII.

Entretien avec Philippe Contamine

Entretien avec Philippe Contamine

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°10, janvier-février 2004. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Les travaux de Philippe Contamine ont renouvelé notre connaissance du Moyen Âge, la guerre, le pouvoir, la chevalerie, Jeanne d’Arc, Charles VII.

Quai Conti, Philippe Contamine me reçoit dans son bureau de la Fondation Thiers. Notre conversation commence, de façon très informelle. Après avoir rappelé qu’il est le fils d’un historien célèbre, je lui demande si l’histoire s’est imposée à lui par tradition familiale.

Philippe Contamine : J’ai effectivement été très marqué par la personnalité chaleureuse, rayonnante, et par l’enseignement de mon père. J’ai beaucoup reçu de lui. Ne serait-ce que par les livres qui tapissaient sa bibliothèque, j’ai baigné dans une atmosphère favorable. Mais nous sommes une famille de cinq enfants et ni mes deux frères ni mes deux sœurs n’ont suivi la même voie. Il n’y avait donc pas de fatalité. Cela fut mon choix personnel d’opter pour des études littéraires au sens large. J’ai suivi des classes de Lettres supérieures à Louis-le-Grand, fasciné par leur variété. L’histoire n’y occupait qu’une place parmi d’autres. Ensuite, quand vint le temps de la décision, car mon ambition était d’enseigner, par élimination successive et en raison de mes goûts et de mes capacités, j’ai choisi l’histoire. Cela s’est fait pour ainsi dire naturellement et je ne vous étonnerai pas en disant que je ne le regrette pas. Je me suis épanoui dans les études historiques, dès lors que l’on peut étudier le passé, surtout lointain, selon les points de vue les plus variés.

Pour ce qui est du choix de la période, le Moyen Age et plus particulièrement les derniers siècles de celui-ci, je puis donner quelques raisons : d’une part, ne pas faire exactement comme mon père, spécialiste d’histoire contemporaine ; en deuxième lieu, c’était sans doute la période que je connaissais le moins bien et l’attrait de l’inconnu jouait ; enfin, je soupçonnais combien entrer professionnellement dans le Moyen Age occidental était difficile : je n’étais pas chartiste et il y a un certain nombre de disciplines ou de sciences auxiliaires qu’il convient de maîtriser. Il y avait là un défi, celui de l’érudition, à laquelle d’ailleurs je reste profondément attaché. Je pensais aussi qu’il était moins nécessaire de se spécialiser que pour d’autres époques, qu’il était possible d’étudier le Moyen Age sous toutes ses facettes, toucher à l’histoire économique aussi bien qu’à celle des techniques, par exemple. Je voyais déjà bien que le monde médiéval formait une vraie civilisation avec ses valeurs et sa cohérence.

J’ai opté pour les derniers siècles du Moyen Age dans la mesure où (à tort ou à raison) je considérais qu’il y avait encore beaucoup d’inédit ou d’inconnu dans la masse de la documentation, alors qu’en ce qui concerne le haut Moyen Age, tout est plus ou moins publié. Il y a de nouvelles lectures possibles, mais l’enrichissement du corpus vient très largement de l’archéologie, et je n’étais pas archéologue. La fin du Moyen Age s’est imposée d’autant mieux que j’ai trouvé un maître auquel je rends grâce en la personne de Robert Boutruche, qui se situait lui-même dans la lignée de Marc Bloch. Pour ma thèse, je ne souhaitais pas faire, comme lui, un travail régional, et parmi les trois thèmes que j’avais envisagés, deux s’étant avérés des chasses gardées d’érudits de l’époque que je ne souhaitais pas bousculer, j’ai opté pour le troisième, la guerre à la fin du Moyen Age.

Je pensais qu’il y avait là un sujet central, où les sources inédites étaient nombreuses, et qui était alors très peu traité dans l’Université. À l’intérieur de ce thème, il fallait se restreindre, c’est pourquoi ma thèse s’est intitulée « Guerre, État et Société, études sur les armées des rois de France de 1337 à 1494 ». Ce sont des études, ce n’est pas tout le sujet. Le récit y occupe très peu de place, « l’histoire-bataille » y est négligée à dessein. C’étaient la société des gens de guerre et l’institution militaire, la naissance de l’armée française d’Ancien Régime – une très grande chose ! – qui ont été mes idées directrices. J’ai voulu appliquer les idées braudéliennes à un sujet qui n’était pas au cœur de la réflexion braudélienne.

NRH : Il n’y a pourtant pas chez vous de refus pur et simple de l’événementiel ?

PC : Non. Mais au niveau de ma thèse, il restait second. Je pense pourtant que l’événementiel, et en particulier l’événementiel militaire, la bataille (Georges Duby l’a magnifiquement montré dans son Dimanche de Bouvines), est très fort, très symbolique, très complexe, et résume, subsume quantité de phénomènes d’une société dans le domaine matériel mais également dans le domaine mental.

NRH : En un demi-siècle, on a l’impression que la curiosité pour le Moyen Age a beaucoup augmenté.

PC : Tout à fait. Il y a plusieurs raisons. Premièrement, le nombre de médiévistes de profession a considérablement augmenté : combien étaient-ils dans les universités françaises en 1960, combien sont-ils aujourd’hui ? Je n’ai pas les chiffres précis, mais je suis sans doute en dessous de la vérité en disant que ce nombre a été multiplié par quatre. Ces médiévistes de profession ont cherché, ils ont trouvé, ils ont travaillé, ils ont produit. Et cela dans toutes les directions, avec une curiosité tous azimuts. Il y a eu certes un effet de concurrence ou de compétition plus sensible qu’auparavant, mais aussi, je crois, un effet de solidarité. J’ai écrit, il y a quelques années, un article, « Le Médiéviste dans sa planète ». La planète des médiévistes est bien constituée, clairement identifiable. Songeons aussi aux colloques, aux congrès, aux symposiums, etc., qui offrent bien sûr des facilités : chacun apporte sa petite pierre et puis s’en va. Peut-être même y a-t-il désormais trop de rencontres : comme le disait mon ami Jacques Le Goff à un certain moment, on est malade de colloques (il a employé, je crois, le mot de « colloquite »). Mais en même temps, ces rencontres sont fructueuses, car on sait qui travaille sur quoi, il y a des échanges d’informations et plus encore des échanges d’idées. Si bien qu’en un sens, la « qualité moyenne du produit », si on peut dire, s’est améliorée, comme il en va sans doute aussi dans les « sciences dures ». Donc, il y a eu un accroissement quantitatif et peut-être aussi qualitatif.

Deuxièmement, il y a le fait que le Moyen Age a attiré davantage le public. Parfois de façon un peu pittoresque, quelquefois même de façon un peu ridicule ou caricaturale, mais le Moyen Age littéraire et artistique désormais plaît. On comprend de mieux en mieux que c’est une époque certes un peu étrange, lointaine, déroutante, mais ayant sa grandeur et qui a laissé un héritage de beauté. C’était une vraie civilisation, avec une cohérence très forte.

NRH : Ne peut-on parler d’une dimension fondamentalement européenne du Moyen Age ? Le Chevalier de Bamberg et l’Ange de Reims me semblent des visages fraternels.

PC : Absolument. On voit très bien comment la Chrétienté du Moyen Age allait justement au-delà des nations et des États souverains : les grands mouvements du Moyen Age ignorent les frontières. Il y a peut-être une sorte de contraste entre un Moyen Age féodal assez morcelé et celui qui se déploie dans le cadre de ce qu’on appelle de nos jours l’Europe. À l’époque, le mot n’était pas inconnu, mais il était employé seulement par les savants ou les géographes. Disons donc plutôt le mot Chrétienté, ou plus exactement Chrétienté latine, par opposition à la Chrétienté orientale et byzantine. Le phénomène des universités s’étendait à l’échelle de la Chrétienté latine, celui de l’art également, dans son expression gothique.

Même le phénomène littéraire ou celui de la culture, au sens des valeurs et des mentalités, étaient à cette échelle. La chevalerie, par exemple, le mythe de la chevalerie et les valeurs chevaleresques sont répandus quasiment de la Pologne à la Castille et de l’Écosse au royaume de Naples. Dans cette perspective-là, on peut remarquer, et ça n’est pas indifférent, que le royaume de France a occupé une place privilégiée.

Je pense qu’il y a une espèce de nostalgie de cette France-là, notamment celle du XIIIe siècle, rayonnante en dépit de tous ses malheurs.

NRH : Dans le vaste univers du Moyen Age, quels sont les thèmes et les sujets sur lesquels vous porte toujours votre curiosité ?

PC : Rétrospectivement, tout autant qu’un historien, je me considère comme un professeur d’histoire médiévale qui a été de ce fait amené à faire des cours et à diriger des travaux dans toutes sortes de directions. Je suis un généraliste de l’histoire médiévale, du moins à l’intérieur des deux ou trois siècles qui ont ma prédilection, ceux de la fin du Moyen Age, que j’ai essayé d’aborder un petit peu par tous les côtés.

Cela étant, j’ai eu un certain nombre d’obsessions, si l’on peut dire, dont trois demeurent à l’heure actuelle : le règne de Charles VII, qui est un personnage tout à fait intéressant ; Jeanne d’Arc, et il est assez difficile de rendre hommage à Jeanne d’Arc sans déprécier Charles VII – et réciproquement ! – mais Charles VII a eu un règne très long et il a évolué au cours de ces quarante ans, et une troisième « obsession » qui est la civilisation médiévale comme civilisation du cheval.

NRH : Êtes-vous cavalier vous-même ?

PC : Non, pas du tout. Mais j’ai pensé qu’il y avait là un thème très important. Par conséquent, je prends le cheval comme un tout : c’est le problème de l’équitation, celui de l’équipement du cheval, mais aussi celui de sa valeur symbolique – aller à cheval ou se déplacer à pied en signe de pénitence, etc.

Il y avait alors les cavaliers et les gens de pied, c’est une coupure fondamentale. Sans compter les ânes et les mules, le cheval ce n’est pas simplement le cheval de guerre mais aussi le cheval pour les dames (j’ai écrit un article qui s’appelle précisément « Dames à cheval ») et également le cheval de labour et la grande lutte qui oppose le cheval de labour et le bœuf de labour, lutte grandiose et assez fascinante, avec un équilibre qui a duré quasiment jusqu’au xxe siècle.

NRH : Y a-t-il d’autres personnages, moins connus peut-être, qui vous fascinent également ?

PC : Il y en a au moins deux, tous deux écrivains, mais qui se sont mêlés de la chose politique. L’un est Philippe de Commynes. Il me fascine depuis très longtemps et c’est vraiment un homme hors du commun. Georges Duby m’avait demandé une présentation de ses Mémoires, ce que j’ai accepté de faire dans la collection « Acteurs de l’histoire » à l’Imprimerie nationale, même s’il y a de plus grands spécialistes que moi, notamment Joël Blanchard.

L’autre est Philippe de Mézières, le chancelier de Chypre, qui vivait au XIVe siècle et qui a écrit des œuvres absolument fascinantes, étranges, mais pleines de richesses et d’instruction, la plus connue d’entre elles étant le Songe du Vieil Pèlerin, parce que lui-même se pensait en pèlerin et que le thème du songe est très à la mode au XIVe siècle comme fiction littéraire.
Je prépare, avec Jacques Paviot, une édition de l’Épître lamentable et consolatoire écrite par Philippe de Mézières en 1396 à la suite de la « déconfiture » de Nicopolis. Cette épître est adressée à Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, dont le fils Jean, comte de Nevers, le futur Jean sans Peur, était prisonnier des Turcs.

NRH : Quelle est l’ampleur de ce texte ? Destinez-vous cette publication au grand public ?

PC : Non, plutôt à un public savant ou du moins éclairé. Ce texte, en français, représente une centaine de pages imprimées au plus. On en conserve l’unique manuscrit, celui que Philippe de Mézières a offert à Philippe le Hardi, à la Bibliothèque royale Albert Ier à Bruxelles. Philippe de Mézières s’était retiré aux Célestins de Paris, mais il demeurait en contact avec les puissants de ce monde et suivait les affaires. Ce très beau texte est particulièrement éclairant sur la vision qu’avait le XIVe siècle des rapports avec les Infidèles et la Croisade.

Philippe de Mézières est vraiment un écrivain européen : il a parcouru tous les pays d’Europe de la Sicile à la Prusse et à la Scandinavie, dans le but de réformer la Chrétienté. Il estimait cette tâche nécessaire en vue de reprendre la croisade contre les Sarrasins, le Soudan de Babylone et Jérusalem, mais en même temps contre les Turcs vainqueurs à Nicopolis, qui sont si différents et qui constituent désormais à ses yeux la grande menace pour la Chrétienté.

Pour relancer la Croisade, Philippe de Mézières a, sans jamais y parvenir, voulu créer un nouvel Ordre de chevalerie qui aurait mis à l’écart les Hospitaliers de Rhodes et remplacé les Templiers : l’Ordre de la Passion du Christ. Là encore, une obsession. Il a œuvré auprès des princes chrétiens pour trouver des appuis financiers, politiques, humains en vue de cette grande fondation qu’il imaginait grandiose, mais celle-ci n’a jamais vu le jour et le rêve est demeuré utopie.

Propos recueillis par Patrick Jansen

Crédit photo : DR

Boutique. Voir l’intégralité des numéros : cliquez ici

La Nouvelle Revue d'Histoire