La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Remarquable tableau descriptif des pratiques totalitaires au XXe siècle, l’ouvrage collectif "Une si longue nuit", publié sous la direction de Stéphane Courtois, permet de trancher définitivement sur certains points controversés.

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Livres : le débat. Une si longue nuit…, sous la direction de Stéphane Courtois

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°10, janvier-février 2004. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

C’est un livre important que publient les éditions du Rocher sous la direction de Stéphane Courtois : Une si longue nuit. L’apogée des régimes totalitaires en Europe. 1935-1953 (540 p., 22 €). Il s’agit des Actes d’un colloque universitaire organisé en 2001 apportant de nouveaux éléments à l’intelligence des totalitarismes.

Directeur de recherches au CNRS, proche du maoïsme dans sa jeunesse, disciple d’Annie Kriegel, Stéphane Courtois a fait l’événement par la publication, en 1997, du Livre noir du communisme.

Le point de vue de… Philippe Conrad

Professeur d’histoire et auteur de nombreux ouvrages, Philippe Conrad a été directeur de séminaire au Collège interarmées de défense (Ecole de Guerre) et directeur de rédaction des revues Histoire-Magazine et Terres d’histoire.

Maître d’œuvre du Livre noir du communisme paru il y a six ans, Stéphane Courtois a poursuivi sa tâche de relecture de la « grande illusion » du XXe siècle et la publication des Actes d’un colloque universitaire organisé en 2001 lui fournit l’occasion d’apporter de nouveaux éléments à l’intelligence des totalitarismes.

Une si longue nuit...

Une si longue nuit…

Vingt-cinq intervenants se sont ainsi penchés sur divers aspects particuliers de la période concernée, de la guerre d’Espagne à la répression dans les pays Baltes à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, en passant par la «  solution finale » du problème juif ou le martyre de la Pologne broyée entre ses deux adversaires de 1939. Dans le seul chapitre consacré à l’Italie fasciste, Pierre Milza fait correspondre à la guerre d’Éthiopie et à l’intervention en Espagne ce qu’il considère comme le virage totalitaire du régime. Le communisme stalinien et le national-socialisme hitlérien sont, pour leur part, abordés dans diverses perspectives et l’on retiendra surtout l’analyse de Nicolas Werth à propos de la définition des « éléments socialement nuisibles » dans l’URSS des années 1920-1930, le texte d’Horst Möller sur la nature du pouvoir hitlérien, les réflexions d’Yves Santa Maria sur la « realpolitik totalitaire » qui sous-tend le pacte germano-soviétique, le récit que fait Claire Mouradian de la déportation des peuples du Caucase et le texte de Georges-Henri Soutou sur l’alliance des démocraties et du régime stalinien quand opère « le charme universel de Stalingrad ».

On retiendra également, à propos des procès Kravchenko et David Rousset, l’étude dans laquelle Pierre Rigoulot les présente comme un « révélateur du totalitarisme » et, surtout, les réflexions aussi riches qu’originales de Bernard Bruneteau sur le thème des relations entre nazisme et jacobinisme, dans la perspective de l’émergence d’une « démocratie totalitaire » perçue comme une alternative à l’échec du libéralisme.

L’esprit général qui anime l’ouvrage est défini dans les trois premiers chapitres par Stéphane Courtois, Jacques Julliard et Michael Burleigh. Celui-ci s’interroge sur la pertinence du concept de totalitarisme qui doit à Hannah Arendt la fortune que l’on sait alors que Jacques Julliard se demande pour sa part si la suspicion qui entoure toute tentative de comparaison des crimes nazis et des crimes communistes n’entretient pas une hypermnésie des premiers et une amnésie des seconds qui entraînent fatalement la « perversion scientifique et politique du prétendu devoir de mémoire ». Selon lui, c’est la récusation du « totalitarisme » qui relève de l’idéologie et non l’inverse comme ont cherché à le montrer ceux qui ne voulaient voir dans cette notion qu’un instrument de la propagande anticommuniste du temps de la guerre froide.

L’auteur fait à ce propos référence à Bernard Bruneteau qui a montré par ailleurs que le débat relatif aux caractères communs des fascismes et du communisme était très présent dès l’entre-deux-guerres. Évoquant les deux grands systèmes totalitaires européens de l’époque – définis par Martin Malia comme des « pouvoirs idéocratiques coercitifs » – Stéphane Courtois constate pour sa part qu’on ne peut pas tout mélanger et que « l’Allemagne nazie des années trente fait figure de très pâle copie » quand on l’oppose à une Russie soviétique où les exterminations de masse des « classes moribondes », la famine ukrainienne et les diverses guerres livrées à la paysannerie témoignent, bien avant 1935, de la nature structurellement criminelle du régime.

Ce n’est qu’à partir de septembre 1939 et du déclenchement de la guerre que le régime hitlérien prend une dimension plus ou moins comparable, ce que montre bien le chapitre que Jean-Marie Argelès consacre à la répression exercée par le pouvoir nazi en Allemagne de 1933 à 1939, répression qui n’a rien de commun, en nature et en volume, avec celle qui s’abat sur la société russe. La date de 1935 (retenue par les auteurs pour justifier d’un point de départ commun correspondant au début des grands procès staliniens, aux lois raciales de Nuremberg et à la conquête de l’Éthiopie) n’apparaît donc pas vraiment significative. Faut-il rappeler que les massacres de masse, l’institution de la Tcheka et du goulag datent de 1918 et que le génocide-famine a commencé en Ukraine dès 1932 ?

Au risque de susciter le soupçon de tous ceux qui refusent une comparaison qu’ils assimilent à une tentative de « banalisation » des crimes nazis, l’ouvrage de Stéphane Courtois s’inscrit dans la relecture devenue nécessaire d’une période dont l’étude et l’interprétation ont été trop longtemps compromises par les vulgates idéologiques qui se sont imposées à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

Le point de vue de… Alain de Benoist

Philosophe, fondateur de la revue Nouvelle école, auteur de nombreux ouvrages, Alain de Benoist a publié Critiques théoriques L’Âge d’Homme, 2003.

Remarquable tableau descriptif des pratiques totalitaires au XXe siècle, l’ouvrage collectif Une si longue nuit, publié sous la direction de Stéphane Courtois, permet de trancher définitivement sur certains points controversés, à commencer par la légitimité politique et morale d’une comparaison entre l’Allemagne nazie et le communisme soviétique amenant à considérer ces deux régimes, au-delà de tout ce qui les distingue, comme les représentants typiques d’une forme politique radicalement nouvelle : le totalitarisme.

Reste à savoir si le totalitarisme, en tant que produit incontestable de la modernité, lié dans sa pratique à la rationalité technobureaucratique des sociétés industrielles, n’entretient pas aussi une certaine parenté avec d’autres formes politiques modernes. George L. Mosse a pu écrire que « Robespierre se serait senti pleinement chez lui dans un rassemblement de masse nazi ». Certains ont aussi fait un parallèle entre le jacobinisme de 1793 et ce que Jacob Talmon a appelé la « démocratie totalitaire ». Jacques Julliard affirme pour sa part : « Le totalitarisme, c’est peut-être la démocratie moins le système libéral représentatif. » Propos qui semble s’inscrire en faux contre l’alternative contenue dans le titre de la collection où l’ouvrage a paru : « Démocratie ou totalitarisme ».

Mais on peut aller plus loin. S’interroger sur le totalitarisme exige en effet d’examiner la mentalité qui le sous-tend, d’identifier la nature de ses aspirations. Le phénomène totalitaire est historiquement daté. La mentalité qui l’a rendu possible vient sans doute de plus loin.

Les régimes totalitaires ont massacré à grande échelle, et d’une façon encore jamais vue. Mais pourquoi l’ont-ils fait ? Les maîtres de ces régimes ne massacraient pas par plaisir, il faut le rappeler, mais parce qu’ils considéraient ces massacres comme nécessaires. Il ne suffit donc pas de décrire le crime. Il faut s’interroger sur les motivations du criminel.

On pourrait évoquer ici des thèmes comme l’absolutisation de la subjectivité (« seuls les miens m’intéressent, tous les autres hommes sont des hommes en trop »), le désir titanesque ou messianique de créer un « homme nouveau », désir conforme à l’exaltation du novum propre à l’idéologie du progrès, ou encore le thème de l’exclusion du tiers, qui consiste à considérer le monde comme divisé en deux camps dont l’un doit disparaître (« qui n’est pas avec moi est contre moi »).

Mais le cœur du totalitarisme est ailleurs. Ce que les régimes totalitaires cherchent lorsqu’ils veulent éradiquer l’« ennemi de classe » ou « de race », ce n’est pas seulement à supprimer toute opposition. C’est aussi à aligner l’ensemble du corps social sur un modèle unique, réputé meilleur. C’est au fond la passion du Même, la volonté de réduire à l’unique toute la diversité humaine, toute la complexité du social, qui les pousse à supprimer tout écart, toute déviance, toute pluralité. Pour définir cette volonté d’uniformisation, on pourrait parler d’idéologie du Même et en dresser la généalogie. Longtemps, celle-ci s’est bornée à poser que les hommes, au-delà de ce qui les distingue dans leur existence concrète, étaient porteurs d’une âme qui les mettait dans un rapport égal avec Dieu. Mais à l’ère moderne, cette notion fut rabattue sur la sphère profane. À l’idée que tous les hommes sont fondamentalement les mêmes s’est ajoutée la conviction qu’ils devaient le devenir ici-bas au prix d’une suppression des différences. En clair, il s’est agi de rendre les hommes toujours plus semblables. C’est ce que les régimes totalitaires ont tenté de faire avec seulement plus de brutalité.

Si l’on admet que cette passion du Même est bien au cœur du totalitarisme, alors les formes que celui-ci a pu revêtir deviennent secondaires. Si l’on définit le totalitarisme, non par ses pratiques ou ses méthodes, mais par sa visée et par son but, c’est une autre vision qui se dévoile. Elle conduit à répondre sans optimisme à la question que pose Courtois : « Seul l’avenir dira si le phénomène totalitaire n’a été qu’une parenthèse au cœur du xxe siècle, ou s’il poursuit sa course sous une forme nouvelle au XXIe siècle. »

Car l’idéologie du Même est plus que jamais à l’œuvre. L’irrésistible mouvement de la globalisation, d’essence techno-économique et financière, tend chaque un jour un peu plus à éradiquer les peuples et les cultures, les identités collectives et les modes de vie différenciés. Les pouvoirs publics disposent en outre aujourd’hui de moyens de contrôle dont les anciens régimes totalitaires pouvaient seulement rêver. Ne serait-il pas alors possible de parvenir par la douceur, et même avec le consentement des victimes, à cet état d’uniformité que les systèmes totalitaires ont tenté d’instaurer par la violence ? Tocqueville et Nietzsche, dans des registres bien différents, semblent avoir prévu cela.

La planète transformée en un immense marché homogène, une société de surveillance imposant peu à peu son emprise : la « forme nouvelle » du totalitarisme n’est peut-être rien d’autre que cela.

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