La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Longtemps directeur général des Archives de France et président de la Bibliothèque nationale, Jean Favier est connu du grand public depuis son Philippe le Bel. Il parle ici de son métier. Celui d’un historien qui s’est voulu aussi un écrivain.

Entretien avec Jean Favier

Entretien avec Jean Favier

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°17, mars-avril 2005. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Longtemps directeur général des Archives de France et président de la Bibliothèque nationale, Jean Favier est connu du grand public depuis son Philippe le Bel. Il parle ici de son métier. Celui d’un historien qui s’est voulu aussi un écrivain.

Sa longue et brillante carrière, le succès de ses livres n’ont pas fait de Jean Favier un sceptique ou un blasé. Au cours du long entretien qu’il nous a accordé, sa passion pour l’histoire et pour son métier s’est manifestée autant que la fermeté de sa pensée et sa clarté d’exposition. Le contact de l’intelligence fait du bien.

La Nouvelle Revue d’Histoire : D’où vous est venue votre vocation d’historien ?

Jean Favier : J’étais fils unique. Comme il m’arrivait de m’ennuyer, j’ai beaucoup fréquenté les musées dès mon enfance. J’ai le souvenir d’avoir passé des journées entières au Louvre à recopier des hiéroglyphes. Puis, durant des vacances dans le pays saintongeais où j’ai mes racines, à vélo, j’ai parcouru la campagne en allant visiter les églises romanes. C’est de cette façon que j’ai découvert le Moyen Âge dans son aspect visible. Insensiblement, s’est dessinée mon envie de devenir historien avec un intérêt particulier pour le Moyen Âge.

NRH : Pourquoi avez-vous fait le choix de l’École des chartes ?

JF : Cela s’est fait très simplement. J’ai découvert que le cursus de l’École impliquait la rédaction d’une thèse, ce qui m’a séduit parce que mon désir était déjà d’écrire des livres. De plus, on y apprenait toutes les techniques de la recherche historique sur le Moyen Âge. Parallèlement, j’ai aussi passé l’agrégation. De ce fait, j’ai reçu une formation d’enseignement supérieur assez complète et diversifiée.

NRH : Vous avez mené une triple carrière d’écrivain, d’universitaire et d’administrateur. Comment avez-vous concilié ces trois activités ?

JF : La carrière d’écrivain et celle d’universitaire vont de pair. On peut cependant souhaiter écrire sans avoir envie d’enseigner. Le fait est que j’aimais les deux. Je n’imaginais pas l’une sans l’autre. Quant à ma carrière d’administrateur, elle est un peu le fruit du hasard. J’ai été élu à la Sorbonne en 1969. Je faisais partie des plus jeunes professeurs et je ne m’attendais pas à prendre des responsabilités particulières. Pourtant, mes collègues m’ont élu directeur de l’Institut d’histoire. Pendant cinq ans, j’ai donc administré une centaine d’enseignants et 2 500 étudiants.

Quand le ministre de la Culture a souhaité faire appel à un universitaire pour diriger les Archives de France, on s’est tourné vers moi, ce qui pouvait se justifier pour un chartiste. J’ai donc administré les Archives pendant dix-neuf ans. Je pensais y finir ma carrière, quand on est venu me chercher pour présider la Bibliothèque nationale de France…

NRH : Qu’avez-vous retiré à titre personnel de votre expérience d’administrateur de la Grande Bibliothèque ?

JF : Ce fut une expérience extraordinaire. Je suis arrivé à un moment stratégique, celui où l’on poursuivait la construction de la Grande Bibliothèque, où l’on préparait dans la hâte l’installation des livres, des lecteurs et d’une partie du personnel. J’ai vécu de façon très forte ces années qui étaient déterminantes. J’ai été le président de la Bibliothèque à un moment de transition capital. Pour être sûr que le projet ne s’enlise pas, je m’étais fixé des objectifs précis en termes de temps. Ma plus grande crainte portait sur les retards. Quand je suis parti, il restait encore beaucoup de choses à faire, mais beaucoup avait été fait.

NRH : Vos recherches et vos travaux d’historien n’ont-ils pas été entravés du fait de vos charges à la Grande Bibliothèque ?

JF : Il est certain que j’aurais été plus tranquille pour écrire mes livres si je n’avais pas eu ces responsabilités, mais une vie est un tout et la mienne a été passionnante. Je ne regrette pas que mes responsabilités m’aient coûté un ou deux livres.

NRH : Vos ouvrages ne sont pas seulement riches d’érudition, ils sont aussi très agréables à lire et, pour cette raison, accessibles à un large public. Est-ce volontaire de votre part ?

JF : Je fais partie de ces historiens qui ont souhaité combler le fossé qui séparait l’érudition de la vulgarisation. L’érudition m’intéressait beaucoup. En publiant un cartulaire et des registres fiscaux, je crois avoir montré que je ne la méprisais pas. Mais l’idéal n’est pas forcément d’écrire pour être lu par ceux qui auraient pu écrire à votre place. Nous avons été quelques-uns, il y a de cela une trentaine d’années, à penser que l’on pouvait écrire aussi pour un public très large, un public de non-spécialistes qui s’intéressent à l’histoire. Nous avons souhaité faire un effort d’écriture afin d’être lisibles, en y mettant le même sérieux que pour un travail de recherche avec quinze notes en bas de page.

Chacun de mes livres, je l’ai réécrit quatre à cinq fois. Il y a d’abord ce que j’écris en étant assuré que j’ai fait le maximum pour approcher de la réalité. C’est la matière brute. Dans un deuxième temps, il faut s’appliquer à rendre le texte compréhensible pour des lecteurs qui n’ont pas en tête ce que vous savez, et qui vous demandent de le leur expliquer.

NRH : Pensez-vous qu’il appartienne à l’historien de juger à la façon d’un tribunal ou d’un confessionnal ?

JF : Dans le travail de l’historien écrivain, il y a deux choses différentes. On doit raconter, mais également expliquer. L’historien n’est pas chargé de juger. J’ai écrit sur des personnages et des moments sur lesquels on est tenté de porter des jugements, que ce soit l’évêque Cauchon ou Louis XI. Mais l’historien a pour fonction de comprendre et de livrer le dossier au lecteur qui, lui, a le droit de juger ou de ne pas juger. L’historien doit donc prendre le lecteur au sérieux.

Dans l’un de mes premiers livres destinés au grand public, Philippe le Bel, j’ai été surpris de l’intérêt des lecteurs pour les chapitres sur la monnaie, sujet qui n’est pas facile. Faire comprendre une telle question implique de ne pas mépriser le lecteur, et de lui donner les pièces du dossier pour qu’il se fasse son opinion.

NRH : Tout en vous gardant de juger, vous éprouvez, j’imagine, de la sympathie ou de l’antipathie pour vos personnages ?

JF : Il est vrai que si je travaille autour d’un personnage qui me devient odieux, je préfère changer de sujet. Je ne vais pas consacrer plusieurs années de ma vie à quelqu’un que je déteste. J’ai donc essayé de comprendre Louis XI. Avec Charlemagne, ce fut plus compliqué, car il y a autour de lui tout un milieu formé d’Alcuin, de Théodulfe, etc., à appréhender. Il y a aussi tout l’entourage formé des comtes et de sa famille.

NRH : En matière historique, que pensez-vous du concept du « grand homme » ?

JF : Un jour, un journaliste m’a dit : « Vous êtes de ceux qui croient à l’importance des grands hommes… » Cela voulait dire qu’il me prenait pour un imbécile. Je lui ai fait remarquer que son journal, qui n’était pas le moindre en France, avait titré la veille sur six colonnes la mort de Mao Tsé Toung. Je lui ai dit : « Puisque vous ne croyez pas au rôle des grands hommes, pourquoi diantre avez-vous accablé vos lecteurs de la mort de ce personnage sans importance ? » Il a reconnu qu’il avait dit une bêtise. On
ne peut pas nier l’importance des grands décideurs. Prenons l’exemple de Louis XI. Il y a en lui plusieurs personnages. D’abord le jeune prince qui ne sait pas trop où il va, qui a envie de se faire une place qu’on ne lui donne pas ; ensuite, il y a le grand Louis XI de la fin. Celui-ci a succédé à Charles VII qui est à la fois le gentil dauphin désavoué dans sa jeunesse, et puis le grand Charles VII qui réorganise la France.

Le grand homme, c’est celui qui, dans un moment donné, assume la situation pour la changer et sur laquelle il a prise.

Charlemagne a commencé par maîtriser l’économie et les structures politiques. Et puis, poussé par son tempérament et par son entourage, il a voulu intervenir dans la conduite de l’Église, au point de décider du dogme et de transformer le pape en une espèce de chapelain de l’Empire. Un moins doué que lui n’aurait ni pensé ni réussi à le faire. Il y a donc une conjonction du tempérament, de ce qui s’offre, de ce qu’un personnage peut faire et de l’entourage qu’il se donne. Comme Louis XI, Charlemagne est admirablement entouré.

NRH : Tous n’ont pas eu l’habileté ou la sagesse de Charlemagne et de Louis XI. On pense au conflit qui oppose le roi d’Angleterre Henri II et son chancelier Thomas Becket que vous évoquez dans votre livre sur l’empire des Plantagenêts. Quelle en fut la cause ?

JF : Becket est un homme insupportable et Henri II n’est pas un homme commode. Le premier s’identifie totalement à ses fonctions successives. Chancelier du roi, il veut imposer le droit du roi par-dessus le droit de l’Église. Mais devenu archevêque de Cantorbery, il veut imposer le droit de l’Église par-dessus le droit du roi.

NRH : C’est assez stupéfiant !

JF : Ce l’est d’autant plus qu’Henri II n’avait pas vu venir le drame. On connaît les mots prêtés au roi : « Qui me débarrassera de cet évêque ? » La formule est assez littéraire et n’est certainement pas de lui. Après quoi, croyant faire du zèle, trois chevaliers se sont mis en tête de l’assassiner. Conséquence, ils n’ont fait que mettre le roi dans l’embarras. De l’adversaire, ils ont fait un martyr, ce qui n’était pas du tout dans l’intérêt du roi.

NRH : Becket voulait-il instaurer une théocratie ?

JF : Oui. Gilbert Folliot, l’évêque de Londres, disait de lui qu’il devenait fou. Quand Becket entre chez le roi se faisant précéder de sa croix de procession, c’est de la pure provocation. Mais il faut situer cela dans un moment que la France a connu à une autre époque, je pense à la bulle Unam Sanctam prononcée par Boniface VIII contre Philippe le Bel. Est-on un homme d’Église qui secondairement fait partie du royaume, ou est-on un sujet du roi qui se trouve être clerc ?

NRH : Pour en rester à l’histoire des Plantagenêts, sujet de votre dernier livre, pensez-vous que l’adoption de la Grande Charte arrachée à Jean sans Terre en 1215 manifeste une vigueur de la féodalité plus grande que dans le royaume de France ?

JF : Il y a plusieurs raisons à la Grande Charte, mais la première, peut-être, est que Jean sans Terre est un imbécile. Il ne sait pas gouverner et il a acquis le mépris de ses barons. À la même époque, il y eut des rébellions féodales contre Blanche de Castille ou Saint Louis mais aucun des barons révoltés ne méprise le roi de France. Tandis que les barons anglais ont le plus profond mépris pour Jean sans Terre qui est allé à la chasse au lieu de dégager Château-Gaillard, pour un roi qui n’a pas été capable de rassembler son armée sur le champ de bataille de la Roche-aux-Moines et qui a fui le combat. Son père, Henri II, qui n’avait pas bon caractère était en revanche une tête politique. S’il a voulu que son dernier fils soit surnommé « Jean sans Terre », c’est qu’il savait que mieux valait ne rien lui confier. Mais il ne pouvait prévoir que son dernier fils serait un jour le seul survivant et gouvernerait le plus longtemps.

NRH : Néanmoins, la noblesse anglaise a acquis une indépendance que la noblesse française n’est jamais parvenue à conquérir.

JF : Bien sûr, mais il y a à cela plusieurs raisons. La couronne de France a connu beaucoup moins de secousses dans sa succession, malgré la crise de 1328 et malgré le traité de Troyes de 1420. La première véritable compétition pour la couronne de France s’ouvre à la mort d’Henri III en 1589. Inversement, en Angleterre, les compétitions où chacun veut faire valoir ses droits par les armes sont nombreuses, que ce soit à l’arrivée de Guillaume le Conquérant, à la mort d’Henri Beauclerc ou à celle d’Henri II Plantagenêt. Cette situation renforce particulièrement le pouvoir des barons. Les rois de France ont frôlé cela sous Philippe VI. Mais seuls quelques barons normands ont été concernés.

NRH : Parmi les raisons de la puissance spécifique acquise en France par le pouvoir central face à la féodalité, ne peut-on invoquer le rôle de l’Église et ses liens particuliers avec la monarchie ?

JF : Je suis porté à croire que les rois de France ont su utiliser l’Église. On ne peut tirer un trait linéaire sur ces siècles d’histoire avant comme après la Pragmatique Sanction. Les situations ne sont pas les mêmes à l’époque de Philippe le Bel et à celle de Charles VII. Je pense qu’il faut distinguer l’Église et les clercs. Beaucoup de clercs sont au service du roi, ce qui ne met pas nécessairement l’Église à son service. Quand le roi de France offre l’archevêché de Reims à son chancelier, c’est un moyen de le rémunérer, ce n’est pas l’Église de Reims qui met la main sur la couronne.

Je serais tenté de dire qu’il y a une coopération à géométrie variable, laquelle dépend beaucoup des hommes. Sous chaque règne, un équilibre s’établit et comparer des périodes différentes ne serait pas judicieux. Les enjeux ne sont pas les mêmes.

NRH : À l’époque des Plantagenêts, alors qu’en comparaison les rois de France ne règnent que sur de maigres territoires, sur quoi se fonde leur autorité ?

JF : L’onction du sacre n’est pas à négliger, même si la question des écrouelles reste en débat. L’onction royale impressionne même les clercs, a fortiori les laïcs. L’onction du roi a été introduite avant celle des évêques. Cette autorité morale s’accompagne de responsabilités, mais il dépend de la personnalité des rois de l’incarner réellement. Le dernier à avoir tenté de jouer de cela c’est Louis XVI qui s’estime garant de l’Église.

L’autorité morale a plusieurs sources, y compris l’art consommé de s’accrocher à des valeurs sûres. Les premiers Capétiens ont passé leur temps à se rattacher aux Carolingiens. Ils ont épousé des filles de la famille de Vermandois parce qu’elles avaient du sang carolingien. Louis XI, encore, paye de ses deniers un reliquaire destiné à la relique du bras de Charlemagne conservée à Aix-la-Chapelle. On se raccroche à la grande légitimité, c’est-à-dire Charlemagne. Et même quand on dit que la couronne est celle de Saint Louis, on fait figurer Charlemagne sur le sceptre royal.

NRH : Pour parler des possessions d’Henri Plantagenêt et de ses successeurs, vous parlez d’empire. Est-ce par commodité ?

JF : J’ai utilisé le mot empire en mettant des guillemets. Ce n’est pas un empire au sens juridique du terme. C’est un ensemble de principautés réunies par le fait qu’elles dépendent d’une même tête. Ni l’Anjou, ni l’Aquitaine ne font partie du royaume d’Angleterre. C’est d’ailleurs le drame des Plantagenêts. Ils sont rois de l’autre côté de la Manche mais sur le continent ils sont les vassaux du roi de France. Henri II n’avait certainement pas prévu de constituer de manière durable un ensemble politique allant des Pyrénées à l’Écosse. Son père et lui ont eu le génie de savoir profiter des circonstances. Pour fixer une limite temporelle à leur « empire », j’ai voulu aller jusqu’à la fin du XIVe siècle. Ce ne fut pas sans hésitations.

En revanche, je n’avais pas hésité sur le point de départ. Délibérément, je suis parti du XIe siècle pour montrer comment tout se constitue, et je me suis arrêté à Richard II, non pas parce qu’il marque la fin des Plantagenêts directs – les Lancastres sont aussi des Plantagenêts – mais parce qu’à ce moment-là le conflit avec la France change de nature et devient un conflit national. Henri IV de Lancastre ne revendique plus son vieil héritage Plantagenêt, c’est-à-dire la Normandie et l’Aquitaine, mais la couronne de France. C’est donc une autre histoire qui commence.

NRH : Vous insistez beaucoup sur l’espace, les distances, la difficulté des communications des Plantagenêts dont l’empire s’étend de part et d’autre de la Manche.

JF : Faut-il rappeler que ni Hitler ni Napoléon n’ont pu traverser la Manche ? Pour passer la Manche, Guillaume le Conquérant a dû attendre un mois ou deux. Je cite des cas où l’on a retardé d’un an une expédition sur le continent parce que l’armée ne pouvait pas franchir la mer. Les lenteurs et difficultés des communications s’imposent également aux Carolingiens. Pourquoi tout se dégrade-t-il après la mort de Charlemagne ? Ce n’est pas uniquement parce que Louis le Pieux n’a pas les talents de son père. C’est à cause des incursions des Normands. Quand Charlemagne décide de faire campagne en Saxe, il détermine le jour et le lieu un an à l’avance, il réunit son armée et il commande. Quand il s’agit de réagir à des raids de Normands dans la basse Seine, à d’autres dans la basse Loire, et à d’autres encore qui remontent jusqu’à la Bourgogne, on n’envoie pas un messager à Aix-la-Chapelle en demandant ce que l’on doit faire. C’est le comte local qui prend le commandement. Quand on avait l’initiative, on pouvait décider à Aix-la-Chapelle que l’année suivante, au mois de mai, on attaquerait à tel endroit. Mais quand l’initiative est aux autres, le pouvoir s’éparpille.

C’est ce qui va coûter très cher aux Anglais pendant la guerre de Cent Ans. Occuper une partie de la France les oblige à entretenir des garnisons. Les troupes de Charles VII ne représentent pas grand-chose mais elles multiplient les petits coups de main qui obligent l’Anglais, malgré l’avis du contribuable anglais, à entretenir des garnisons douze mois sur douze depuis la Normandie jusqu’à la Loire, ce que ne fait pas l’attaquant.

Pour comprendre l’histoire, il ne faut jamais négliger la géographie.

Propos recueillis par Pauline Lecomte

Crédit photo : DR

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