La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

De sa famille, Hélène Carrère d’Encausse a hérité la connaissance de la langue russe, une perception directe des drames de l’histoire et une curiosité vive pour la grande politique. Rencontre avec l’historienne qui a fait découvrir la Russie aux Français de son temps.

Entretien avec Hélène Carrère d’Encausse

Entretien avec Hélène Carrère d’Encausse

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°18, mai-juin 2005. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

De sa famille, Hélène Carrère d’Encausse a hérité la connaissance de la langue russe, une perception directe des drames de l’histoire et une curiosité vive pour la grande politique. Rencontre avec l’historienne qui a fait découvrir la Russie aux Français de son temps.

Secrétaire perpétuel de l’Académie française, Hélène Carrère d’Encausse est célèbre comme écrivain et historienne pour ses travaux sur la Russie et l’empire russe, non seulement au xxe siècle, mais aussi à l’époque de son plus grand rayonnement, quand Catherine II invitait Diderot à Saint-Pétersbourg, correspondait avec Voltaire et avec toute l’Europe savante.

La Nouvelle Revue d’Histoire : À quand faites-vous remonter votre vocation d’historienne ?

Hélène Carrère d’Encausse : Sans doute à mon enfance. Dans ma génération, les enfants savaient lire tôt. Dès que j’ai pu lire vraiment, vers 5 ans, je me suis sentie attirée par les livres qui avaient une connotation historique. Mon enfance a été bercée par Walter Scott, ce qui a probablement favorisé ma perception intellectuelle de l’histoire. Très tôt, j’ai lu aussi Alexandre Dumas.

Ensuite, mon cheminement vers l’histoire a été constant. J’éprouvais aussi une vive curiosité pour la politique, pas au sens « politicien » du mot, mais pour ce qui agite les hommes profondément. Par ailleurs, je lisais en français, en russe et en anglais et j’ai toujours su ce qu’était l’histoire des autres pays.

Étudiante, je ne savais pas exactement ce que je voulais faire, sinon que j’avais envie de vivre parmi les livres. Comme je n’avais pas la vocation d’enseigner, je me suis orientée vers la recherche. Par la suite, j’ai découvert le plaisir d’enseigner à des étudiants avancés. Je mesure la chance que j’ai eue en ayant pu faire, toute ma vie, ce qui m’attirait et ce pour quoi j’étais faite. Je n’ai jamais vraiment eu l’impression de travailler, dans ce que le travail peut avoir de pénible, même si en réalité je travaille beaucoup.

NRH : Vous avez aussi beaucoup publié. Dans les années 1980, votre rythme était d’environ un livre tous les deux ans.

HCE : C’est exact. Rythme est le mot qui convient toujours, y compris pour la dimension de mes ouvrages qui est habituellement d’environ 500 pages. C’est très curieux ; quand je fais plus long, je trouve qu’il y a quelque chose qui ne va pas ; mais je ne saurais pas non plus fabriquer de petits ouvrages pour le besoin de publier.

NRH : Vous avez largement contribué à faire connaître la Russie et son empire qu’avant vous les Français ne connaissaient guère.

HCE : Il y a des raisons à ce choix. Je possédais la langue, ce qui était un atout. Mais aussi et peut-être surtout, j’appartenais à une génération plantée devant le mur qui coupait l’Europe en deux et devant la menace de l’empire soviétique. Il faut se souvenir qu’à l’époque il y avait en France une extraordinaire communisation des élites dans laquelle je ne me retrouvais pas. J’avais donc le sentiment que les choses se jouaient là, du côté de la Russie.

NRH : C’est alors que vous avez publié L’Empire éclaté, qui vous a valu un succès immense auprès du plus vaste public.

HCE : Cela n’a pas été facile à vivre. Un succès de ce genre attire aussi les coups et les perfidies. Quand j’enseignais à Sciences Po et à la Sorbonne, j’ai toujours essayé de dire sincèrement ce que je pensais, mais en laissant mes étudiants libres de choisir. Je me refusais à prêcher quelque chose. Jusqu’à la publication de L’Empire éclaté, les gens se disaient que je m’occupais de choses un peu exotiques mais que cela n’avait pas beaucoup d’importance. Avec L’Empire éclaté arrive le succès. Françoise Chandernagor à qui l’on demandait un jour ce que le succès avait changé dans sa vie a répondu : « J’ai appris ce que sont les vrais amis. » C’est une phrase terrible. Je ne suis pas aussi pessimiste, mais j’ai appris que le succès fait qu’on vous tire dessus, particulièrement en France.

NRH : C’est aussi dans ces années-là qu’Emmanuel Todd fit quelque bruit avec La Chute finale.

HCE : Oui, mais pour Emmanuel Todd, ça s’est mieux passé.

NRH : Il était économiste et pas historien…

HCE : Il est surtout le petit-fils de Paul Nizan. Il était donc couvé par la gauche. Moi, je n’avais pas de protection, je me suis trouvée entre deux feux. Heureusement, mes livres ont été traduits et j’ai été longuement reçue aux États-Unis. Cela m’a préservée, parce que j’étais dans un autre climat. Mais en France j’ai été prise entre les communistes qui tiraient à boulets rouges et les anciens communistes repentis, pour qui, dès qu’on essayait de parler un peu calmement de l’URSS soviétique, on devenait un agent de Moscou ou au contraire de la CIA. J’ai appris qu’il valait mieux être de gauche, au moins on était préservé d’un côté, plutôt qu’être de nulle part, comme moi.

NRH : Les gens qui lisaient L’Empire éclaté en croyant que vous anticipiez l’avenir ne se sont-ils pas trompés sur la signification de votre livre ?

HCE : Ils se trompaient parce que telle n’était pas mon intention. Mon propos fondamental, c’était que l’empire soviétique était complètement décomposé et que là, précisément, était sa précarité profonde. J’ai été aidée dans ma réflexion pour avoir souvent travaillé avec des Américains qui allaient dans la même direction, par exemple le conseiller de Reagan, Richard Pipes, qui l’engagea de tout son poids à mettre l’URSS à genoux grâce à la Guerre des Étoiles. Il me disait : « Vous avez tout à fait raison : si la possibilité existe de les mettre à genoux, c’est parce qu’il n’y a plus d’empire. » En France, on a eu du mal à l’accepter, alors qu’on avait été contraint de décoloniser…

NRH : Oui, mais contrairement aux empires français ou britannique, l’empire soviétique était d’un seul tenant.

HCE : C’était précisément là sa précarité. Maintenant, on voit bien quels sont les problèmes alors que le divorce s’achève. Les Baltes ont rejoint l’Otan, les Géorgiens rêvent d’en faire autant. Les Ukrainiens constituent le morceau principal d’une portée vraiment tragique. On le voit bien : M. Poutine qui, jusqu’à présent, avait toujours gardé son sang-froid, vient de perdre la tête à cette occasion. J’avais toujours pensé que si quelque chose de tel se produisait, il ne saurait que faire ; et en effet il ne sait pas !

NRH : Que pensez-vous de la façon dont Eltsine a accepté l’éclatement de l’URSS dans le cadre des frontières internes imposées par Staline et, dans le cas de l’Ukraine, aggravées au détriment de la Russie par Khrouchtchev ?

HCE : Khrouchtchev avait fait cadeau de la Crimée à l’Ukraine. À son époque, il ne pouvait absolument pas imaginer qu’un jour l’Ukraine échapperait au système. Avec Eltsine, les choses sont allées plus loin. J’en avais parlé avec lui en 1989. Il avait des défauts mais aussi une intuition politique fabuleuse. Il m’avait dit : « Je sais que l’empire est fini ; cela ne me fait pas plaisir parce que je suis un Russe et que personne n’aime voir son pays se décomposer. Mais la seule chose que je voudrais préserver, c’est l’union des trois pays slaves. » Ayant pris acte en 1991 de la décomposition, il a essayé en 1992 d’édifier cette communauté des États slaves qui a vécu huit jours.

NRH : Sur ce point de la nécessaire union, face à l’Asie en pleine ascension, des trois pays blancs, slaves et orthodoxes, il rejoignait donc le vœu ardent de Soljenitsyne dans Comment réaménager notre Russie ? Mesurait-il pleinement la vulnérabilité de la Sibérie dans ce nouveau contexte ?

HCE : C’est un problème considérable. Les immenses ressources qui font la puissance de la Russie sont là. Or, le pays est presque vide et les Chinois sont à côté. L’avenir n’est pas écrit, mais l’affaire ukrainienne vient de montrer à quel point il y avait une ligne à ne pas franchir. Remarquons cependant que les responsables français et allemands sont très raisonnables, ils savent qu’il vaut mieux éviter de tirer les moustaches du chat !

NRH : La Biélorussie risque-t-elle un jour ou l’autre de suivre l’exemple ukrainien ? Un sentiment national biélorusse est-il envisageable ?

HCE : J’ai eu beaucoup de problèmes avec les Biélorusses qui me reprochaient de dire que leur nation a été inventée de toutes pièces. Je suis donc devenue pleine de tact avec eux, ne voulant pas les offenser. La vérité, c’est que pendant soixante-quinze ans il y a eu théoriquement une Biélorussie, et que maintenant il y a une Biélorussie qui existe, il n’y a pas de doute à cela. Le sentiment national s’est forgé dans ce pays plutôt artificiel.

NRH : En parlant avec vous, comme en vous lisant, on est autant tenté par la prospective que par l’histoire. C’est pourtant à l’historienne que je voudrais poser quelques questions de méthode. Dans plusieurs biographies magistrales, vous avez braqué les projecteurs sur trois figures essentielles de l’histoire russe. Pourquoi ?

HCE : Je n’ai jamais été tentée d’être, à proprement parler, biographe. Les figures de Catherine II, Nicolas II et Lénine jouent un rôle central dans les époques que j’ai étudiées. Cela dit, j’ai tout de même écrit trois biographies. Je n’ai pas fait celle de Staline malgré les sollicitations de mon éditeur et les fortes pressions amicales du patron des Archives de Russie. J’y ai beaucoup réfléchi et je sais que je pourrais faire quelque chose d’intéressant. Mais je me suis dit : « Staline ! Tous les matins passer mon temps avec lui ! » J’ai déjà beaucoup souffert quand j’ai fait Lénine qui m’intéressait parce que le personnage est hors du commun et après la fin de l’URSS, il n’était plus un problème politique, mais un problème d’histoire. J’ai donc eu un sentiment de nécessité mais cela a été difficile parce que je n’éprouvais pas d’attirance pour lui et aussi parce que tout ce que j’ai trouvé en cours de route était effrayant et avait de quoi rebuter.

Autant la rencontre avec Catherine II a été un bonheur de chaque jour, autant là, tous les matins, alors que j’ai toujours éprouvé un bonheur immense à travailler, je me levais et me disais : « C’est l’heure d’aller voir le camarade Lénine », mais je traînais les pieds. Voilà pourquoi, malgré les sollicitations, je ne pense pas que je ferai un jour Staline, alors que je m’intéresse à Khrouchtchev.

NRH : Quelles raisons vous ont poussée à écrire votre Nicolas II ?

HCE : Le projet était très clair : ce n’était pas tant l’homme Nicolas II que le moment tournant de l’histoire russe, la période où on a essayé de tenter quelque chose en Russie. Cela s’est mal terminé, mais on a essayé. Pour utiliser le mot de Gorbatchev, c’était déjà une perestroïka.

NRH : Soljenitsyne voit dans l’assassinat de Stolypine l’élément clé de cette période. Vous êtes plus nuancée.

HCE : Soljenitsyne a tout polarisé sur cet événement. Je ne suis pas d’accord avec lui parce que cela consiste à écarter du débat Witte, qui était l’homme d’une vision industrielle de la Russie. Il y avait en fait deux voies possibles et Stolypine n’était que l’une de ces deux voies. Ces deux portes ont été refermées : l’une, celle de Stolypine, par la violence ; l’autre parce que Nicolas II n’aimait pas Witte.

NRH : Quand on veut comprendre l’histoire de la Russie au XXe siècle, ne faut-il pas en revenir à cette matrice des événements qu’a été la guerre Russo-Japonaise de 1904-1905 ?

HCE : C’est le véritable début du XXe siècle, le vrai coup de gong, le tournant de l’histoire. Le premier livre que j’ai fait (ou plutôt dont j’avais fait la moitié) et dont le sujet était Le Marxisme et l’Asie disait déjà que c’était un conflit entre Blancs et non-Blancs, remporté pour la première fois par les seconds. On ne dirait plus les choses en ces termes aujourd’hui, à l’heure du politiquement correct, mais le fait demeure : le XXe siècle a commencé là, et il s’est achevé avec la chute du mur de Berlin.

Propos recueillis par Patrick Jansen

Crédit photo : DR

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