La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Historien de la Scandinavie ancienne, François-Xavier Dillmann est le meilleur spécialiste français de la civilisation nordique et de la littérature norroise. Il nous fait partager sa passion.

Entretien avec François-Xavier Dillmann

Entretien avec François-Xavier Dillmann

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°28, janvier-février 2007. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Historien de la Scandinavie ancienne, François-Xavier Dillmann est le meilleur spécialiste français de la civilisation nordique et de la littérature norroise. Il nous fait partager sa passion.

La NRH : Vos travaux sur la Scandinavie ancienne vous ont valu de recevoir le diplôme de docteur honoris causa de l’université d’Upsal, en Suède. Vous avez également été élu membre de plusieurs académies de Suède, de Norvège et d’Islande. Pouvez-vous nous dire comment est né votre intérêt pour une civilisation souvent méconnue en France ?

François-Xavier Dillmann : Vers la fin de l’adolescence, j’ai découvert les anciennes littératures germaniques, et parmi elles les sagas islandaises. Ces dernières me firent une très vive impression, à la fois par la peinture des caractères (tant masculins que féminins) qu’elles mettent en scène, par le sentiment tragique de la vie qui sous-tend leurs récits, et par la description particulièrement vivante qu’elles donnent des expéditions maritimes des Scandinaves, en particulier de la grande aventure de la colonisation de l’Islande et du Groenland, avec les premiers voyages vers Terre-Neuve à la fin du Xe siècle.

En marge de mes études de lettres modernes et d’histoire médiévale à l’université de Lille, de 1967 à 1971, je me mis à lire à peu près tout ce que je pouvais trouver en bibliothèque sur l’histoire et la civilisation des pays scandinaves. Cela me conduisit à rédiger un mémoire de maîtrise dans ce domaine. Le sujet retenu était l’évangélisation de la Suède d’après le témoignage des sources chrétiennes. La préparation de ce travail m’amena tout naturellement à apprendre le suédois afin de pouvoir consulter les ouvrages érudits sur la question.

Mais ce qui fut déterminant pour l’orientation de ma carrière scientifique, ce fut ma rencontre avec l’œuvre de Georges Dumézil. La lecture de plusieurs de ses ouvrages, notamment Mythes et dieux des Germains et Les Dieux des Germains, me fascina, et m’engagea bientôt à écrire à leur auteur. Avec la grande générosité dont il était coutumier envers ses cadets, Dumézil me répondit, me guida dans mes recherches, puis me conseilla d’aller poursuivre mes études à Upsal, en Suède, où il avait lui-même été lecteur de français de 1931 à 1933. Je suivis son conseil, quittai la France au début de l’été 1971, et entamai alors un long périple universitaire à travers plusieurs pays d’Europe (notamment la Suède, l’Allemagne, le Danemark et l’Islande). De fait, je ne revins pour de bon en France que dix-sept ans plus tard, après mon élection à l’École pratique des Hautes Études, en Sorbonne.

NRH : Quelles ont été les principales étapes de ce parcours ?

FXD : Il n’est pas possible de les résumer en quelques phrases, tant ces années passées au sein d’universités telles qu’Upsal, Göttingen, Munich, Copenhague et Reykjavik furent riches en découvertes et en rencontres, si bien que je n’évoquerai ici que mon premier séjour à l’étranger.
À mon arrivée en Suède, je commençai par suivre des cours d’archéologie scandinave sous la direction de Bertil Almgren. Je connaissais déjà les travaux de ce grand archéologue, qui avait été le maître d’œuvre du magnifique volume Les Vikings, publié peu de temps auparavant en traduction française (Hatier, 1968). Ce livre m’avait véritablement captivé tant par sa clarté dans l’exposé des faits que par la beauté de l’iconographie, avec ses superbes reproductions de paysages nordiques. Je l’avais lu et relu pendant mes années lilloises. Aujourd’hui encore, lorsqu’il m’arrive de le consulter, je ressens la même émotion que celle j’éprouvais il y a près de quarante ans, au spectacle des rivages du Jutland, de l’île de Birka en Suède, des immenses fjords de Norvège, ou des îles Westman, sur la côte Sud de l’Islande.

Bertil Almgren m’accueillit à bras ouverts dans son séminaire et me donna beaucoup de son temps : fréquemment, il m’emmenait parcourir avec lui la province d’Uppland afin d’examiner in situ quelques-uns des témoins du riche passé de son pays, des gravures rupestres datant de l’âge du bronze aux fresques des églises romanes, en passant par les alignements de pierres dressées. Il me montra plusieurs des hauts lieux de l’archéologie suédoise : par exemple, le sanctuaire préchrétien de Vieil-Upsal, entouré d’impressionnants tumuli qui furent élevés à la mort des premiers rois de Suède ; les nécropoles de Vendel et de Valsgärde avec leurs célèbres navires-sépultures ; ou encore l’emporium fortifié de Birka, au milieu du merveilleux lac Mälar. Je lui suis profondément reconnaissant de cette véritable plongée aux origines de la civilisation nordique, de ce contact direct, irremplaçable, avec ses monuments les plus marquants, qu’il éclairait de commentaires profonds et subtils à la fois.

NRH : Néanmoins, vous n’êtes pas devenu archéologue.

FXD : J’ai certes participé à un chantier de fouilles non loin d’Upsal, au cours de l’été 1972, mais j’étais déjà plus attiré par l’étude des sources écrites que par les enquêtes proprement archéologiques. Il est vrai que, dans le même temps, j’avais commencé à apprendre le vieil islandais, apprentissage assez ardu au départ (bien entendu, les cours étaient donnés en suédois), mais qui se révéla vite fructueux, dans la mesure où il me permit de commencer à lire dans le texte la riche littérature norroise, et aussi de déchiffrer les inscriptions des « pierres runiques », ces stèles commémoratives qui furent érigées en nombre considérable autour d’Upsal pendant le XIe siècle, et dont la langue est très proche du vieil islandais. À l’époque, j’envisageais de rédiger une thèse de doctorat sur la christianisation de la Suède à la lumière des sources nordiques. Dans cette perspective, le témoignage des inscriptions runiques était naturellement fondamental. Cela me conduisit à m’initier à la runologie.

NRH : Qu’entendez-vous par là ?

FXD : La runologie est l’étude de l’ancienne écriture des peuples germaniques, de son origine (vers la fin du premier siècle de notre ère), de son évolution, et aussi du contenu des quelque cinq mille textes gravés en runes qui sont connus à l’heure actuelle. Cette discipline scientifique relève d’abord de l’épigraphie et de la philologie, mais elle fournit à l’historien de la Germanie ancienne et de la Scandinavie médiévale une documentation de première importance, tant il est vrai que ces inscriptions sont des sources contemporaines et donc de grande valeur, même si leur formulation est le plus souvent laconique. C’est grâce au témoignage des inscriptions des pierres runiques que la réalité historique de plusieurs des expéditions lointaines que les Scandinaves entreprirent au cours de l’époque viking est définitivement attestée. Par exemple, certains raids qui au milieu du XIe siècle conduisirent la fine fleur de l’aristocratie suédoise jusqu’aux régions proches de la mer Caspienne, ou encore la participation de guerriers originaires de la province d’Uppland aux campagnes qui aboutirent à la conquête de l’Angleterre par le roi de Danemark Knut le Grand au début du XIe siècle.

NRH : Après une thèse de troisième cycle consacrée aux mentions des runes dans la littérature norroise, vous avez rédigé une thèse de doctorat d’État sur Les Magiciens dans l’Islande ancienne, ouvrage qui fut couronné par l’Académie royale Gustave Adolphe, à Upsal, où il a été publié au printemps dernier. À l’inverse d’une opinion largement répandue, vous y montrez que dans, l’Islande préchrétienne, les magiciens n’étaient pas situés en marge de la société, mais que pour nombre d’entre eux c’étaient des paysans-propriétaires ou des maîtresses de maison, des personnages fort respectables et généralement bien considérés par leur entourage et leur voisinage.

FXD : C’est en tout cas l’image qu’en donnent les sagas islandaises et une source historique de tout premier ordre, le Livre de la colonisation de l’Islande. Ces œuvres littéraires furent rédigées à partir du milieu du XIIe siècle, donc cent cinquante ans au moins après la conversion officielle de l’Islande au christianisme, en sorte qu’il est a priori vraisemblable que leurs auteurs subirent l’influence de la littérature hagiographique. Néanmoins, la relation que les sagas donnent de la vie sociale et religieuse à l’époque préchrétienne ne semble pas, dans la plupart des cas, en avoir été notablement altérée.

NRH : Comment peut-on l’expliquer ?

FXD : L’une des raisons principales paraît être l’importance qui fut celle de la tradition orale dans la formation des sagas islandaises et dans l’origine même du Livre de la colonisation. C’est certes là l’une des questions les plus débattues qui soient au sein des études nordiques, mais dans le cas présent, force est d’observer que la condamnation radicale de la croyance en la magie par les théologiens et par les autorités ecclésiastiques aux XIIe et XIIIe siècles n’a pas eu de conséquences majeures dans le portrait des magiciens de l’époque ancienne que tracent les auteurs des sagas.

De façon caractéristique, ces personnages apparaissent comme des hommes et des femmes dont les qualités spécifiques étaient fort appréciées traditionnellement dans cette civilisation. Ils se distinguent d’abord par leur grand savoir et par leurs vastes connaissances, comme l’a montré l’étude du vocabulaire norrois de la magie, et ce sont aussi des tempéraments énergiques, portés vers l’action. En fait, l’art magique semble avoir été tenu en haute estime dans l’Islande préchrétienne, constatation qu’il convient de rapprocher de l’importance que revêt l’exercice de la magie dans le monde divin. Le chef du panthéon scandinave, Odin lui-même, est d’abord défini comme étant le magicien par excellence : à l’origine des temps, il s’appropria ainsi les runes et leurs formidables pouvoirs.

NRH : La figure du dieu Odin domine dans l’Edda de Snorri Sturluson, ouvrage que vous avez publié en traduction française chez Gallimard en 1991. Pour ce travail, vous avez reçu le prix de la traduction, décerné par la Société française des traducteurs.

FXD : Ce fut une heureuse surprise, qui m’encouragea à continuer dans cette voie, c’est-à-dire à essayer d’offrir au public francophone un texte d’une lecture aussi agréable que possible, tout en respectant la lettre et l’esprit du texte norrois. En préparant cette traduction, au cours du long séjour que je fis en Islande de 1986 à 1988, j’ai cependant tenté en plusieurs endroits de restituer la version originelle de l’Edda, telle que son auteur a dû la concevoir au début du XIIIe siècle.

NRH : Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

FXD : L’Edda, le traité de mythologie scandinave que l’historien et poète islandais Snorri Sturluson composa vers 1220, à partir de vieux poèmes norrois datés pour certains d’entre eux du IXe ou du Xe siècle, est en effet connue par quatre manuscrits médiévaux, qui sont tous des copies de copies (il va sans dire que le manuscrit originel a disparu), et qui présentent parfois des différences considérables. À Reykjavik, j’ai pu étudier de façon approfondie ces manuscrits et leurs variantes. Ce travail philologique m’a permis de rétablir dans son authenticité un mythe tel que celui du mariage malheureux du dieu Niord et de la déesse Skadi.

NRH : Votre traduction des premiers récits de l’Histoire des rois de Norvège de Snorri Sturluson, qui a été publiée également chez Gallimard, repose-t-elle sur les mêmes recherches ?

FXD : En partie seulement, car la Heimskringla (ou Histoire des rois de Norvège) a fait l’objet d’une excellente édition. Dans cet ouvrage, je me suis donc surtout attaché à éclairer les faits relatés par Snorri, en les replaçant dans leur contexte historique et géographique, ainsi qu’à essayer de préciser quelles furent les sources utilisées par l’historien islandais.

NRH : En lisant le récit passionnant que donne Snorri Sturluson de l’unification de la Norvège sous le règne de Harald à la Belle chevelure, puis des premières tentatives d’évangélisation de ce pays, au Xe siècle, sous les règnes successifs de Hákon le Bon, de Harald à la Pelisse grise, et d’Olaf Fils Tryggvi, on est frappé par la distance que l’auteur prend avec les événements qu’il relate, par son souhait de présenter équitablement les partis en présence.

FXD : Cela est particulièrement vrai pour la longue narration du gouvernement de la Norvège par le duc Hákon le Puissant, qui fut le dernier défenseur de la religion ancestrale en Norvège dans la seconde moitié du Xe siècle. Plusieurs des sources sur lesquelles s’appuyaient Snorri Sturluson présentaient Hákon sous des traits nettement hostiles. Ce personnage éminent, qui avait été contraint à accepter le baptême vers 965, avait ensuite rejeté le christianisme, en sorte qu’il passait pour apostat aux yeux de la tradition historiographique chrétienne – c’est en quelque sorte l’homologue scandinave de l’empereur Julien. Néanmoins Snorri ne cache pas l’admiration qu’il éprouve pour Hákon, qui fut un grand capitaine, qui préserva l’indépendance de la Norvège, et sous le règne duquel la paix et la prospérité revinrent dans le pays. Ce faisant, Snorri se fonde directement sur des poèmes islandais qui furent composés, vers la fin du Xe siècle, en l’honneur de Hákon le Puissant, et dans lesquels le maître de la Norvège était loué pour avoir restauré les anciens sanctuaires et pour avoir sacrifié avec zèle aux divinités.

Tout chrétien de formation qu’il était, Snorri Sturluson n’en était pas moins soucieux de retracer les événements du temps passé avec une impartialité qui tranche sur la plupart des ouvrages de ses contemporains, en sorte que son Histoire des rois de Norvège, qui est soutenue par un style d’une concision admirable et par un art consommé du portrait mais aussi du dialogue, a traversé avec bonheur l’épreuve des siècles. Ce fut d’ailleurs dans cette œuvre monumentale, dans ce récit des temps où la Norvège était grande et où l’Islande était libre, que nombre d’habitants de ces deux pays trouvèrent tout au long du XIXe siècle des raisons d’espérer, des motifs de concevoir l’indépendance future de leur patrie, tandis que Suédois et Danois (tels l’historien Geijer et le théologien Grundtvig) y découvraient avec enthousiasme les grandes figures de l’époque héroïque du Nord. Magnifique exemple de l’importance d’un récit historique dans le réveil du sentiment identitaire !

François-Xavier Dillmann

Crédit photo : DR

Repères biographiques

François-Xavier Dillmann

Directeur d’études d’Histoire et philologie de la Scandinavie ancienne et médiévale à l’École pratique des Hautes Études (Sorbonne), François-Xavier Dillmann est l’auteur d’une thèse de doctorat d’État sur Les Magiciens dans l’Islande ancienne. Études sur la représentation de la magie islandaise et de ses agents dans les sources littéraires norroises (Upsal, Académie royale Gustave Adolphe, 2006 – diffusion : De Boccard). Il a publié aux Éd. Gallimard, dans la collection L’aube des peuples, la traduction française commentée de deux ouvrages célèbres de Snorri Sturluson, L’Edda. Récits de mythologie nordique (1991 – neuvième réimpression : 2005), Histoire des rois de Norvège, première partie (2000).

Boutique. Voir l’intégralité des numéros : cliquez ici

La Nouvelle Revue d'Histoire