La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Jean-Marie Constant interprète fort justement le duel de cette époque, pratiqué dans le cadre d’une solidarité post-féodale, comme un acte de résistance aux abus du pouvoir.

Baroques Une

La folle liberté des baroques (1600-1661)

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°29, mars-avril 2007. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Après les terribles guerres de Religion, entre Henri IV et Louis XIV, la France vit de tragiques bouleversements qui nous atteignent encore. Ce livre magistral les interprète.

Cadre de cette captivante étude, la première moitié du XVIIe siècle, de Henri IV à la mort de Mazarin, l’une de ces périodes capitales qui marquent la mort d’une société et l’avènement d’une autre, sans que les acteurs et les contemporains en soient bien conscients. Sauf La Rochefoucauld dans ses Mémoires : « Tant de sang répandu et tant de fortunes renversées avaient rendu odieux le ministère du cardinal de Richelieu ; la douceur de la régence de Marie de Médicis était encore présente et tous les grands du royaume, qui se voyaient abattus, croyaient avoir passé de la liberté à la servitude. »

La folle liberté des baroques (1600-1661)

La folle liberté des baroques (1600-1661)

Ce jugement sur la régence, si contraire à l’interprétation courante, est à l’origine du travail de Jean-Marie Constant, auteur connu d’ouvrages sur les Guises et la Ligue, président des Historiens modernistes des universités de France. Il commence par une analyse neuve des duels et autres révoltes nobiliaires dressées contre le Cardinal. Dans le même fil, il entreprend la relecture politique d’œuvres littéraires fameuses, L’Astrée d’Honoré d’Urfé, énorme succès des années 1607-1627, ou le Dom Juan de Molière. Il ne néglige pas non plus le rôle de certaines femmes d’exception, frondeuses renommées, Mme de Chevreuse, Mme de Longueville ou la Grande Mademoiselle.

En 1600, le royaume sort tout juste de quarante ans de guerres de Religion « qui ont profondément perturbé les sensibilités du temps. L’irruption de la Réforme protestante a profondément transformé les mentalités et entraîné une acculturation, dont les effets s’exercent aussi bien chez les catholiques que chez les protestants. » Voici le cadre posé. Complétant en quelque sorte l’essai célèbre de Tocqueville sur L’Ancien Régime et la Révolution, Jean-Marie Constant décrit de façon claire et convaincante les mutations en cours, montrant qu’aucune fraction de la société n’est épargnée.

En accordant la primauté à la conscience individuelle sur l’autorité cléricale, en instituant l’élection au sein de ses consistoires (équivalent de la paroisse catholique), la Réforme protestante a propagé une culture que l’on peut qualifier de pré-démocratique. Mais cette nouvelle manière d’être n’épargne pas le catholicisme. La structure de la Ligue est celle des républiques urbaines. Elle imite ce qui se fait en Allemagne, en Italie et aux Pays-Bas. Plusieurs libelles condamnent l’absolutisme naissant du pouvoir royal, voulant que celui-ci soit soumis aux états généraux. Comme à la fin du Moyen Âge, se fait jour la théorie du contrat entre le souverain et le peuple. On rappelle qu’à trois reprises, en 1560, 1576 et 1588, les Valois ont convoqué les états généraux. Les ligueurs veulent encore les réunir en 1593 pour élire un roi contre Henri IV. Après une dernière tentative en 1615, les états généraux ne se réuniront plus avant 1789…

Entre-temps, la réaction autoritaire du pouvoir royal n’a cessé de s’organiser. Pour faire rentrer les impôts et mater les révoltes des nobles et des croquants, Louis XIII et Richelieu dépêchent dans les provinces des commissaires chargés des affaires de justice, finances et police. « Les fameux intendants d’Ancien Régime étaient nés ». Sortes de hauts fonctionnaires avant la lettre, nommés et révocables, imprégnés de rationalité, adeptes de la conception romaine de l’État, ils adhèrent au principe révolutionnaire de l’égalité de tous devant la loi et l’impôt.

En face, s’insurge la noblesse. Se sentant menacée dans ses fonctions essentielles et sa liberté, refusant que l’État se mêle de ses affaires, désireuse de se faire justice elle-même, elle riposte dans un registre tragique. Elle le fait par la démonstration héroïque et spectaculaire du duel, affichant un mépris arrogant de la mort. Jean-Marie Constant interprète fort justement le duel de cette époque, pratiqué dans le cadre d’une solidarité post-féodale, comme un acte de résistance aux abus du pouvoir, comme le ciment aussi d’une contre-société nobiliaire, affirmant sa propre vision du « bien public ». Cette vision repose sur l’exercice personnalisé du pouvoir proche de chacun, en opposition avec le pouvoir administratif et lointain de l’absolutisme.

L’examen renouvelé de cette époque suggère avec éloquence que, par une série de mouvements contradictoires venant d’en bas (réformes religieuses ou contre-société nobiliaire) et d’en haut (administration royale), se mettent en place des idées et des structures qui, de façon imprévisible, conduiront plus tard à 1789.

Dominique Venner

À propos de

La folle liberté des baroques (1600-1661). Par Jean-Marie Constant, Perrin, 322 p., 21 €

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