La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Ancien membre de l’École française de Rome, grand prix d’histoire de l’Académie française, Ivan Cloulas est l’un des meilleurs spécialistes de la Renaissance italienne et de la Rome des Borgia. Il nous fait découvrir un univers insoupçonné.

Entretien avec Ivan Cloulas

Entretien avec Ivan Cloulas

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°34, janvier-février 2008. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Ancien membre de l’École française de Rome, grand prix d’histoire de l’Académie française, Ivan Cloulas est l’un des meilleurs spécialistes de la Renaissance italienne et de la Rome des Borgia. Il nous fait découvrir un univers insoupçonné.

La Nouvelle Revue d’Histoire : Quelles sont les origines de votre vocation ? Y avait-il des historiens dans votre famille ?

Ivan Cloulas : Je me suis intéressé très jeune à l’histoire. Peut-être est-ce dû à mon lieu de naissance, Saint-Junien en Haute-Vienne. C’est une petite ville très riche en monuments historiques. Au Moyen Âge, Saint-Junien était un centre religieux important. Tout jeune enfant, j’eus la chance de pouvoir admirer chaque jour sa superbe collégiale qui fut le théâtre de nombreux événements au Moyen Âge et au temps de la Renaissance. J’en ai conservé une très vive impression qui m’habite encore aujourd’hui. Elle faisait partie de mon monde intérieur et je pense que la contemplation quotidienne d’un tel monument, si riche de sens et de symboles, a éveillé mon amour de l’histoire.

NRH : Votre amour de l’histoire étant né de la contemplation des chefs-d’œuvre du passé, comment s’est fait le choix de vos études ?

IC : Mes parents étaient des artisans gantiers. C’était la grande spécialité de la région à l’époque. Ils souhaitaient me voir poursuivre des études. Je suis donc parti au lycée de Limoges terminer mon enseignement secondaire. Dans la capitale du Limousin, l’histoire restait très présente. On peut dire qu’elle faisait partie de mon paysage mental. C’est pour cela que j’ai fait le choix de présenter le concours de l’École des chartes pour me replonger dans les sources de notre histoire. Après mon intégration, mes maîtres me demandèrent quel sujet je souhaitais approfondir. Dans le cadre de l’École, nous devions préparer un doctorat d’histoire.

Tout de suite, j’ai pensé à Catherine de Médicis. Je la percevais comme un personnage charnière et central de la période si troublée des guerres de Religion. De plus, elle appartenait au monde italien qui me fascinait. L’étude de Catherine de Médicis et son époque ont été un fil conducteur dans mes recherches ultérieures. Ce point de départ fut aussi un point d’appui. Il m’a permis de remonter le fil du temps et de découvrir la Renaissance italienne. D’où, par la suite, une série de travaux et de recherches sur l’Italie au temps des Borgia.

NRH : Avez-vous eu des maîtres dont la personnalité vous ait marqué ?

IC : Mes professeurs étaient de haute qualité, notamment le directeur de l’École à l’époque, M. Marot, qui m’a fortement incité à persévérer dans mes recherches. Comme j’avais obtenu le prix de la meilleure thèse au sein de ma promotion, j’ai été envoyé à l’École française de Rome, dont je suis devenu membre, pensionnaire du palais Farnèse. Pour de multiples raisons, ce fut une époque bénie. Je pus fréquenter assidûment tous les fonds ecclésiastiques du Vatican et découvrir de l’intérieur un univers chargé d’histoire.

Mais ma grande chance fut que mon séjour à Rome coïncida avec l’élection de Jean XXIII. Il m’avait reçu avec les autres pensionnaires du palais Farnèse. J’ai eu la chance d’avoir avec lui des échanges personnels parce que sa propre thèse de doctorat avait porté sur la même période que la mienne, c’est-à-dire la Renaissance. Nous avions d’autant plus de points communs que Jean XXIII avait jadis été nonce dans ma région d’origine. Après avoir été un centre spirituel très vivant au Moyen Âge, le Limousin avait basculé dans une large incroyance à l’époque contemporaine. Le futur Jean XXIII était venu prêcher sur place pour tenter de réveiller la foi ancienne. Entre Limoges et la Renaissance, nous avions donc plusieurs points communs et étions presque collègues, si je puis dire [rires].

Malheureusement, je fus obligé de renoncer au séjour d’études romain. Nous étions en effet en pleine guerre d’Algérie et je fus appelé pour accomplir mon service militaire. De la sorte, pendant un peu plus de deux ans, je fus coupé du monde de la recherche qui était le mien. J’avais été muté dans un petit bled des Aurès.

NRH : Comment avez-vous perçu cette expérience ?

IC : À l’époque, je considérais que c’était une perte de temps. Mais, avec le recul, j’ai compris que ce fut une expérience essentielle à titre personnel mais aussi dans mon itinéraire d’historien. J’y ai appris à percevoir la vie et les hommes sous un angle nouveau et à reconsidérer l’histoire d’une façon vivante. À mon retour d’Algérie, j’ai repris mes études et mes publications, mais j’étais riche d’une autre vision. Une vision, pourrais-je dire, presque combattante. Je ressentais de l’intérieur ce qu’avaient pu être les passions et les drames de l’histoire.

NRH : Après cette parenthèse qui s’est révélée bénéfique, comment avez-vous repris le fil de vos travaux ?

IC : Je me suis marié. Comme ma femme était une spécialiste de l’Espagne au temps de Philippe II, je l’ai accompagnée à Madrid pour un séjour d’études de trois ans. Ce qui me permit d’élargir mes recherches. Jusque-là, elles avaient été circonscrites à l’Italie. J’ai pu les compléter par la connaissance de la grande puissance qui, au temps de la Renaissance, dominait la Chrétienté. Ce séjour me permit également d’approfondir ma connaissance de la langue espagnole parallèlement à celle de l’italien et de nouer de multiples liens avec des chercheurs et des universitaires en Espagne comme en Italie.

NRH : Ces contacts vous ont-ils permis d’élargir votre perception de l’histoire au-delà d’une perspective purement franco-française et de l’étendre à une vision européenne élargie ?

IC : J’ai découvert en effet que chacun a sa propre perception de l’histoire. La mienne, à l’origine, avait préludé à toutes mes investigations et à mes travaux d’érudition. Ce que je voyais de l’histoire m’était propre. Il est important d’avoir un point d’ancrage. Il faut se situer dans le monde et dans le temps.

De ce point de vue, mon expérience de la guerre d’Algérie avait été décisive. J’avais vu la violence et parfois même la férocité. J’avais vu mourir autour de moi des soldats, des camarades. Cela a modifié ma vision des personnages historiques qui n’étaient plus des entités abstraites ou de simples marionnettes, mais des personnes de chair et d’os, inscrites dans une histoire souvent tragique et cruelle et qui avaient vécu ce que j’ai vécu malgré moi à travers la guerre d’Algérie. Ce fut une expérience personnelle vraiment irremplaçable. Je comprenais mieux les lâchetés, le courage, les incertitudes des hommes qui sont en proie à l’histoire.

NRH : Votre témoignage sur ce que vous a apporté l’expérience de la guerre d’Algérie est d’autant plus saisissant qu’à l’évidence vous êtes un homme de paix. J’aimerais revenir maintenant sur votre carrière, notamment aux Archives de France.

IC : Il faut sans doute préciser que, parallèlement à mes recherches et à mon travail d’érudition, à ma vie d’historien, j’avais aussi des obligations à l’égard de l’Administration. C’est ainsi que je suis entré aux Archives de France. Cela s’est fait peu après mon retour d’Algérie lorsque je fus recruté tout d’abord à la section moderne des Archives nationales. Ce travail d’archiviste ne m’a cependant pas éloigné de mes recherches sur l’Italie de la Renaissance.

NRH : Vos travaux sur l’Italie et les papes de la Renaissance vous ont conduit à vous intéresser notamment aux Borgia, à l’extraordinaire pape Alexandre VI et à son fils, César Borgia. D’où vient la légende noire qui escorte ces personnages ?

IC : Elle repose sur un fond de réalité et sur des comportements, courants à l’époque, qui paraissent aujourd’hui étranges ou choquants. Le pape Alexandre VI Borgia, sa fille Lucrèce et tout particulièrement son fils César ont marqué leurs contemporains du Quattrocento finissant et du Cinquecento commençant, mais aussi les historiens, romanciers, dramaturges et peintres des siècles suivants, souvent enclins à sacrifier à la « légende noire » dont vous parlez. S’agissant de personnalités aussi contestées, l’historien doit se reporter aux témoignages fournis par les protagonistes de l’époque.

NRH : C’est ce que vous avez fait en assurant la révision commentée de la traduction des souvenirs d’un témoin capital, Johannes Burckard (1). Qui était ce personnage ?

IC : Né en Alsace vers 1450, mort à Rome en 1506, Johannes Burckard fut maître des cérémonies à la Cour. Il eut donc le privilège d’assister au déroulement quasi quotidien des événements les plus secrets. Sa chronique de la cour romaine constitue une source irremplaçable. C’est le témoignage spontané d’un homme simple, qui n’eut d’autre souci que l’avancement de sa carrière et sa propre survie dans un milieu aussi redoutable que brillant.

NRH : Quelles étaient exactement ses fonctions ?

IC : Ordonné prêtre en 1476, titulaire d’une prébende de chanoine en Alsace, il avait reçu une formation juridique. Inscrit à Rome comme clerc des cérémonies dans la chapelle pontificale en 1483, il acheta l’année suivante l’une des deux charges de maître des cérémonies, laissée vacante, et y demeurera jusqu’à sa mort en avril 1506. Le maître des cérémonies assurait le bon déroulement de la liturgie et des cérémonies à la cour des papes et la stricte observance d’une tradition remontant aux premiers siècles de l’Église.

Dans son Journal, il a enregistré la manière dont les cérémonies avaient eu lieu, ainsi que les noms et grades des participants. À ces notes, il ajouta, pour les pontificats d’Innocent VIII (1484-1492), Alexandre VI (1492-1503), Pie III (1503) et Jules II (1503-1510), le récit des événements qui touchent aussi bien à la vie privée des papes et de leur famille qu’aux interventions politiques et aux actions militaires des souverains étrangers. C’est dire l’importance historique de son Journal.

NRH : Quand commence le Journal de Burckard ?

IC : Pratiquement à la mort du pape Sixte IV, le 12 août 1484. Il revêt le pontife de sa toilette funèbre, puis il organise l’hébergement des cardinaux réunis pour le conclave. Ceux-ci rédigent une liste de revendications essentiellement personnelles, les capitulations que devra entériner le nouveau pape. Le 29 août, les voix se portent sur le cardinal génois Giovanni Battista Cibo, qui prend le nom d’Innocent VIII. Burckard sera toujours présent à ses côtés pendant son règne.

Les cérémonies à la basilique Saint-Jean-de-Latran de Rome, les fêtes du carnaval romain, les parties de chasse alternent dans le Journal avec l’imposition de pénitences publiques, ou encore avec les mariages des bâtards du pape, son fils Francesco et sa petite-fille Teodorina.

NRH : Le diariste laisse-t-il percevoir des sentiments personnels à l’égard ce qu’il rapporte ?

IC : Burckard semble adhérer pleinement à la volonté du pontife qui est de donner au siège romain un éclat toujours plus grand, et il en tire les bénéfices escomptés. À la mort d’Innocent, le 25 juin 1492, Burckard est devenu l’un des clercs les plus importants du Saint-Siège. Avec l’élection d’Alexandre VI Borgia (11 août 1492), son journal ne va pas manquer de matière. Cette élection place au centre de la vie romaine un personnage exceptionnel dans lequel se mêlent le vice et la vertu, et qui va jouer sans complexe son rôle de maître spirituel, représentant de Dieu sur la terre, et en même temps de prince temporel devant lequel doivent se courber tous les puissants.

NRH : Quelle fut l’origine de la fortune des Borgia ?

IC : La fortune de la famille Borgia commence avec un clerc aragonais, Alonso de Borja (1373-1458), à l’époque du Grand Schisme qui déchira l’Église d’Occident de 1378 à 1492, opposant les papes avignonnais, romains, et bientôt pisans. Alonso a d’abord pris le parti du cardinal Pedro de Luna, devenu pape en Avignon en 1394, sous le nom de Benoît XIII. Après la mort de ce dernier, en 1423, il sert son successeur, Clément VIII, et le convainc de se rallier au pontife de Rome, Martin V, en 1429. En récompense, Alonso est nommé au riche évêché espagnol de Valence. Il sera ultérieurement fait cardinal.

Il se préoccupe alors de l’avancement de sa famille. Un de ses neveux sera le futur Alexandre VI. Lui-même, en 1455, à la mort de Nicolas V, est élu pape et prend le nom de Calixte III. Le court règne de ce premier pape Borja (on dit dorénavant Borgia à la manière italienne) va se signaler par un népotisme politique qui sert les membres de sa famille. La fortune du clan familial se maintiendra sous le pape suivant, Pie II, puis sous ses successeurs Paul II, Sixte IV, Innocent VIII, et finalement Alexandre VI, élu le 11 août 1492.

NRH : Quelles vont être alors les attributions de Burckard ?

IC : Comme pour les prédécesseurs du pape Alexandre VI, Johannes Burckard est maître des cérémonies au Vatican. Mais, en même temps, il se préoccupe de tout ce qui entoure le pontife, les manœuvres diplomatiques, la politique et la guerre qui affectent le siège romain. Il s’intéresse également aux aventures amoureuses du pape, à ses enfants naturels et à ses proches, qui sont assurés de nobles alliances matrimoniales ou de dignités ecclésiastiques prestigieuses.

Dès le début du règne, il va se trouver impliqué dans les affaires complexes du royaume de Naples, fief du Saint-Siège, que lui dispute la maison de France, héritière de la maison d’Anjou.

NRH : Ce sera le prétexte des interventions françaises dans les affaires italiennes. Interventions qui commencent avec Charles VIII.

IC : En effet. Charles VIII a franchi les Alpes le 2 septembre 1494. Il progresse avec rapidité, aidé par le duc de Milan, Ludovic le More. Florence s’ouvre à lui et le dominicain Savonarole, maître de la ville, le salue comme l’envoyé de Dieu. Le roi de France est bientôt aux portes de Rome. Le pape, qui avait songé à fuir, envoie Burckard auprès du roi tandis que lui-même, par précaution, s’enferme dans le château Saint-Ange.

Les Français, une fois entrés dans la Ville éternelle, se mettent à piller et à massacrer. Burckard décrit ces débordements, auxquels le pape fait face en acceptant le serment d’obédience au roi. Après quoi Charles VIII quitte Rome pour Naples le 28 janvier 1495. Mais quelques mois plus tard, la constitution d’une ligue, dite de Venise, unissant le pape, l’empereur, l’Espagne, Venise et Milan, consacre la ruine des espérances italiennes du roi de France. Celui-ci commence alors sa retraite vers les Alpes.

NRH : Cet échec de Charles VIII ne met pas un terme aux prétentions françaises en Italie, que reprendra son successeur, Louis XII.

IC : Après la mort de son cousin Charles VIII, l’accession de Louis XII au trône de France aura des conséquences de première importance pour César Borgia, le fils préféré d’Alexandre VI que celui-ci a fait cardinal. Ayant obtenu de son père sa réduction à l’état laïque en août 1498, César se rend en France où il reçoit le titre de duc de Valentinois en épousant une princesse française, Charlotte d’Albret, sœur du roi de Navarre.

NRH : César Borgia, fils du pape Alexandre VI, n’est-il pas l’incarnation du rêve temporel des papes de cette époque ?

IC : César a tout d’abord entrepris de rétablir l’autorité romaine dans le patrimoine de Saint-Pierre. Au cours de trois campagnes successives, il va reprendre tous les territoires de cet État pour en faire un fief personnel. Mais la fin de l’année 1499 est occupée par les préparatifs de l’ouverture du jubilé pour l’année sainte 1500. On s’attend à ce que les pèlerins affluent en grand nombre et apportent le flot de richesses de leurs aumônes pour obtenir des indulgences exceptionnelles.

Cependant, l’ambiance de prière, de fête et de cérémonie est troublée par un drame. Le 15 juillet 1500, le mari de Lucrèce Borgia, Alphonse d’Aragon, est assailli à la porte de la basilique Saint-Pierre. Il est soigné au Vatican mais, après quelques semaines, on le retrouve mystérieusement étranglé dans sa chambre. César Borgia est fortement suspecté, mais il est protégé par son père. Lucrèce est bouleversée par la mort de son époux.

Pour la distraire, le pape la charge d’exercer des responsabilités dans les États pontificaux. L’année suivante, Alexandre VI juge le moment venu de mener à bien un nouveau mariage pour sa fille. Il annonce le 4 septembre qu’il lui a choisi pour époux Alphonse d’Este, fils aîné du duc de Ferrare. Le mariage aura lieu le 30 décembre et sera marqué par des fêtes somptueuses et passablement scandaleuses rapportées par Burckard.

NRH : Le récit qu’en fait Burckard est en effet assez ahurissant.

IC : Le clou de ces fêtes est un festin de cinquante courtisanes dénudées, célébré au Vatican, le tout assorti des scènes les plus licencieuses. Cela s’accompagne de la saillie publique de juments par des étalons, également dans la cour du Vatican. Au milieu de ces divertissements, est diffusé dans Rome le texte d’une lettre adressée à Silvio Savelli, réfugié auprès de l’empereur Maximilien. Elle constitue la plus violente des attaques contre Alexandre VI.

Burckard nous en livre le texte, dans lequel sont mentionnés «  les viols, les incestes commis dans le palais de Saint-Pierre, les traitements infâmes infligés aux adolescents et aux jeunes filles, l’importance du nombre de femmes publiques qui y sont admises » et, bien entendu, les enfants du pontife «  nés sous l’inceste ».

NRH : Les divertissements ont-ils interrompu les grandes manœuvres politiques ?

IC : Nullement. Le 25 juin 1501, le pape a donné son accord à la conquête de Naples par une coalition unissant Français et Espagnols. À Louis XII sont attribués la Campanie et les Abruzzes, avec le titre de roi de Naples, et à Ferdinand d’Aragon, la Pouille et la Calabre, avec le titre de duc. Cette campagne de Naples est marquée par la prise de Capoue (24 juillet) et le massacre de près de quatre mille personnes. La conquête a été précédée en juin 1501, par l’expédition de César contre Faenza, Elbe et Piombino. Cette mise en œuvre de la force militaire du Saint-Siège n’a pas empêché le pape d’affirmer sa puissance spirituelle. L’affluence des pèlerins de l’année sainte l’a décidé à prolonger la durée du jubilé. La fermeture des portes d’or des quatre basiliques majeures a été repoussée jusqu’à l’Épiphanie.

NRH : Pour l’Européen d’aujourd’hui, habitué à d’autres mœurs et au discours moral de l’Église, l’histoire de ces papes qui ont des enfants et des maîtresses est aussi surprenante que leurs entreprises guerrières. Comment ces débordements ont-ils pu se concilier avec ce que l’on attend en principe du souverain pontife de l’Église catholique ?

IC : Si César Borgia n’avait pas vu ses ambitions brisées par la mort quelque peu troublante de son père, le pape Alexandre VI, la papauté aurait sans doute pu disparaître.

NRH : Cela paraît extraordinaire ! Pensez-vous vraiment que la papauté aurait pu disparaître au début du XVIe siècle ?

IC : Certainement. À cette époque, les ambitions des papes auraient pu trouver leur expression dans la création d’une royauté italienne qui se serait substituée à la papauté. N’oublions pas que c’était le désir exprimé alors par Machiavel qui voyait en César Borgia l’incarnation de son Prince. Une telle royauté italienne avait pour modèles les nouvelles monarchies nationales qui s’affirmaient alors un peu partout en Europe, la France, l’Espagne ou l’Angleterre. Bien entendu, il y aurait eu des résistances, notamment de la part des ordres monastiques, mais à cette époque ceux-ci n’avaient plus « voix au chapitre » face aux ambitions temporelles de la papauté.

NRH : La mort d’Alexandre VI, puis celle de son fils César Borgia, ont-elles mis fin à ces ambitions profanes de la papauté ?

IC : Nullement. Élu pape en 1503, adversaire des Borgia, personnellement désintéressé, Jules II fut une des figures les plus profanes ayant régné sur le trône pontifical. Génie politique et militaire, vieillard belliqueux, ami des humanistes, peu soucieux de réforme religieuse, il a laissé le souvenir d’un souverain fastueux dans la lignée des pontifes qui parèrent Rome des chefs-d’œuvre de la Renaissance.

Propos recueillis par Pauline Lecomte

Crédit photo : DR

Notes

  1. Johannes Burckard, Dans le secret des Borgia, 1492-1503. Édition revue et commentée par Ivan Cloulas, Tallandier, 2003.

Repères biographiques

Ivan Cloulas

Ancien membre de l’École française de Rome et de la Casa Vélasquez à Madrid, ancien conservateur général de la Section ancienne aux Archives nationales, Ivan Cloulas a réalisé sur l’époque de la Renaissance de nombreuses études et biographies qui font référence, notamment Catherine de Médicis (Fayard, 1979), Laurent le Magnifique (Fayard, 1982), Jules II, le pape terrible (Fayard, 1990), Diane de Poitiers (Fayard, 1997), César Borgia (Tallandier, 2003), etc. Il a consacré aux Borgia une étude d’ensemble (Fayard, 1987), complétée récemment par l’édition du Journal de Johannes Burckard, maître des cérémonies du pape Alexandre VI (Tallandier, 2003). Il vient de publier dans la petite collection des rois de France de Tallandier un Catherine de Médicis (2007) qui est un précieux aide-mémoire. L’œuvre d’Ivan Cloulas a valu à son auteur le grand prix d’histoire de l’Académie française.

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