La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Slaviste de réputation mondiale, professeur honoraire à l’université de Genève, Georges Nivat fut étroitement lié à Boris Pasternak et à sa famille. Traducteur de Soljenitsyne, il a une connaissance exceptionnelle du monde russe, de son histoire et de son évolution actuelle. Il répond à nos questions sur son itinéraire personnel et sur la Russie d’aujourd’hui.

Entretien avec Georges Nivat

Entretien avec Georges Nivat

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°35, mars-avril 2008. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Slaviste de réputation mondiale, professeur honoraire à l’université de Genève, Georges Nivat fut étroitement lié à Boris Pasternak et à sa famille. Traducteur de Soljenitsyne, il a une connaissance exceptionnelle du monde russe, de son histoire et de son évolution actuelle. Il répond à nos questions sur son itinéraire personnel et sur la Russie d’aujourd’hui.

La Nouvelle Revue d’Histoire : Qu’est ce qui vous prédisposait à vous passionner pour la Russie et sa culture ?

Georges Nivat : Rien. Absolument rien. Je suis né à Clermont-Ferrand. Mes parents étaient tous deux professeurs, ma mère enseignait les mathématiques et mon père les lettres classiques. L’anglais qui était ma première langue étrangère fut ma première passion. C’est ma rencontre avec un homme généreux et charmant qui me fit entrer dans le monde russe. Il s’appelait Georges Nikitine. C’était un Russe blanc. À l’époque, je n’étais pas encore conscient de ce que signifiaient ces deux mots. Il était relieur en chambre dans une vieille maison médiévale du vieux Clermont-Ferrand. Par le plus grand des hasards, sa femme avait été une élève de ma grand-mère en mathéleme.

Ma rencontre avec ce relieur fut ma première approche de « l’âme slave ». Je découvris qu’elle avait une manière moins rationnelle et plus généreuse d’envisager l’existence. Ce Georges Nikitine éveilla ma sympathie. Avec lui, j’ai lu des petits contes de Tolstoï et j’ai acquis mes premières notions de russe. Sa prononciation, je m’en rendis compte plus tard, était « entachée » par ses origines méridionales. Cet homme n’avait pas été volontaire dans les armées blanches, mais mobilisé par celles-ci, vraisemblablement en 1919. Il a vécu la terrible déroute des troupes de Denikine et leur exode vers la Turquie. Il s’est retrouvé à Istanbul démuni de tout, en haillons, sans rien. Sa chemise et son pantalon étaient tout son bien. Il réussit à se faire engager sur un cargo. Débarquant à Marseille, il lui fut conseillé d’aller à Clermont où il y avait une demande de main-d’œuvre dans les usines Michelin. Après divers métiers, il devint relieur en chambre. Il était entouré de livres. Son monde me fascinait.

NRH : Plus tard vous avez fait une seconde rencontre importante avec un homme que vous considérez comme un maître, le grand slaviste Pierre Pascal.

GN : À l’automne 1955, alors que j’étais élève à Normale Supérieure, je terminai une licence d’anglais. J’adorai l’énergie et la poésie violente de la littérature élisabéthaine, pas seulement Shakespeare, mais les enseignants me décevaient. Curieux de rencontrer d’autres professeurs, je suis allé écouter des cours à l’annexe de la Sorbonne. Et c’est là que j’ai découvert Pierre Pascal qui enseignait la civilisation russe.

NRH : Qu’est-ce qui vous a séduit dans la personnalité de cet homme au parcours atypique ?

GN : J’ai été intrigué, puis subjugué par sa personnalité. Pierre Pascal était très français et même très auvergnat comme moi. Mais il était aussi le fruit de l’alliance franco-russe. Quand Nicolas II est venu en visite officielle à Paris en 1896, un petit effort a été fait pour enseigner le russe. Au lycée Janson de Sailly où était le jeune Pierre, une classe de russe fut ainsi ouverte. Mais elle fut fermée au bout d’un an, faute d’élèves. Nicolas II étant reparti, il n’était plus nécessaire de prouver que l’on aimait la Russie.

Mais la graine était semée. Pierre Pascal a continué d’apprendre le russe, puis il est entré à Normale Supérieure. En 1911, il a fait un premier voyage en Russie. En cette époque d’avant la guerre, il existe une entière liberté de mouvement dans toute l’ancienne Europe. Pierre Pascal décida tout d’abord d’aller à Odessa, puis de là il se rendit à Kiev où il admira la « Mère de toutes les villes russes », et surtout la Laure des Grottes. Voyageant selon son humeur et ses envies, il finit par aboutir à Saint-Pétersbourg. Lors de ce séjour, il rédigea son mémoire de littérature française sur Joseph de Maistre, associant ainsi son amour naissant de la Russie et ses études.

NRH : Après 1917, l’une des particularités de Pierre Pascal fut de devenir un ardent bolchevique alors qu’il était un catholique pratiquant. Comment cela s’est-il fait ?

GN : Pierre Pascal fit la guerre, fut blessé aux Dardanelles, puis on le proposa à Clemenceau pour être membre de la mission militaire française en Russie, il se retrouva donc au GQG russe, et fut décoré par Nicolas II. Quand je lui demandai l’origine de son engagement, lorsque je fis de lui une longue interview pour Archives du XXe siècle, je compris qu’il y avait deux moteurs à son engagements : le rejet profond de l’égoïsme de la bourgeoisie française (à commencer par celui de sa propre famille) et la découverte de la fraternité russe. Il s’était senti comme happé, kidnappé par la révolution russe. Il pensait qu’il assistait à un retour du christianisme authentique. Il voyait dans le bolchevisme une incarnation du collectivisme que décrivent les Actes des apôtres, à la parabole où il est écrit que les disciples auraient tout en commun. Il refusa de rentrer en France quand l’ordre fut donné à la mission militaire de rentrer en France, en un sens, il déserta.

NRH : Combien de temps Pierre Pascal est-il resté en Russie ?

GN : Dix-sept ans. Il n’a pu rentrer en France qu’en 1933, à la suite du voyage d’Édouard Herriot. S’il était resté plus longtemps, son sort aurait était scellé puisqu’il faisait partie de ces premiers bolcheviques qui ont été liquidés lors des grandes purges décidées par Staline à partir de 1936. Il cumulait toutes les « tares » : « vieux bolchevique », catholique et de surcroît étranger.

NRH : Qu’est ce qui l’a poussé à vouloir partir ?

GN : En 1922, au moment de la NEP, il considérait que les bolcheviques trahissaient la Révolution avec le rétablissement provisoire de la propriété privée. Il est important de comprendre que Pierre Pascal était entré en quelque sorte « en religion russe », l’utopie communiste étant la forme prise par cette religion. Pour lui, le communisme était russe dans la mesure où il incarnait une fraternité dont on ne trouvait plus la trace dans la France bourgeoise de son époque, mais que l’on avait connue, selon lui, dans la France d’autrefois, celle des solidarités paysannes.

NRH : Dans son opposition à la ligue officielle du parti se sentait-il proche de Trotski ?

GN : Non, pas du tout. Autant il admirait Lénine, autant il ne supportait pas la personnalité de Trotski, trop beau parleur pour lui. Il appréciait Lénine parce qu’il était moins bon orateur que Trotski. Le « beau parlé » de Trotski, pour Pierre Pascal, était « le mauvais parlé ». Il y voyait une marque d’inauthenticité.

NRH : Quelle fut son rôle au sein du bolchevisme ?

GN : Il était devenu le secrétaire privé de Tchitchérine, le Commissaire du peuple aux Affaires étrangères. Il avait sa carte d’entrée au Kremlin. Mais en raison de ses convictions pour le moins originales de « chrétien bolchevique », Pierre Pascal passa en jugement devant une commission présidée par Boukharine. Ce qui donna à peu près le dialogue suivant : « Camarade Pascal, nous apprenons que vous allez à l’église tous les jours. Nous aimerions comprendre ce que cela signifie ». Pascal répondit : « Du point de vue politique et économique, je suis marxiste, mais du point de vue philosophique, Marx est complètement enfantin, cela ne tient pas debout. Je suis thomiste ». Boukharine à dû penser que le camarade Pascal n’était pas trop dangereux et on l’a laissé tranquille.

En revanche, à partir de 1924, après la mort de Lénine et la progressive prise du pouvoir par Staline, il devint clair que des personnalités aussi atypiques n’avaient plus leur place au pays des soviets.

NRH : À son retour en France, comment fut-il accueilli ?

GN : Il eut des difficultés. Il ne faut pas oublier qu’il avait déserté la mission militaire française quand elle s’était retirée de Russie. Mais au bout d’un certain temps, il obtint un poste d’enseignant à Lille, puis aux Langues Orientales, enfin à la Sorbonne. Je me souviens encore de lui au moment de notre rencontre en 1955. Il dégageait un charme énigmatique. Il était toujours souriant et serein.

NRH : Vous-même, quand vous êtes-vous rendu en Russie soviétique pour la première fois ?

GN : Je suis arrivé à l’automne 1956 avec les premiers étudiants étrangers admis à l’université de Moscou. En réalité, il n’y avait que des Français, par un accord culturel tout nouveau entre les deux pays. Je suivais des cours de langue, de littérature et d’histoire, j’ai le souvenir de cours magnifiques, où certains professeurs profitaient du « dégel » pour faire allusion à des thèmes tabous. J’y ai vécu deux fois un an, puis ce fut une interruption (non volontaire) de douze ans, et puis à nouveau de nombreux séjours. Aujourd’hui, j’y vais plusieurs fois par an. J’ai un appartement à Saint-Pétersbourg.

NRH : Lors de ce premier séjour, quelles furent vos impressions marquantes ?

GN : Une manière fraternelle, un peu emphatique de vivre la vie commune et privée. La vie des Russes est beaucoup plus collective et festive qu’en Occident. Ils ne sont pas sur leur quant-à-soi. On peut se présenter chez n’importe quel ami à minuit. Les réunions et les banquets privés sont une part essentielle de leur vie. Mais cette fraternité cohabite avec des pulsions de brutalité dans la vie publique, un manque de politesse les uns envers les autres, et, sur le plan de l’histoire politique une absence d’égards pour la vie humaine.

Pour bien comprendre l’âme russe, il faut connaître la liturgie orthodoxe. Une grande importance est accordée à l’émotion exprimée par la gestuelle. Il existe une communion profonde de l’âme, de l’esprit et du corps. C’est ce qui m’a frappé quand j’eu la chance de connaître le poète Boris Pasternak en 1956.

NRH : Il semble que cette rencontre a beaucoup compté pour vous.

GN : C’est peu dire. Un étudiant en histoire m’introduisit dans la seconde famille, « illégitime », de Boris Pasternak, chez sa compagne Olga Ivinskaïa, où je fis la connaissance de la mère d’Olga et de ses enfants : Irina et Mitia. Irina, dont je ne savais pas encore que je deviendrai le fiancé. Dans son village de Peredelkino, Boris Pasternak était considéré comme une sorte de « clairvoyant ». Des inconnus n’hésitaient pas à l’aborder avec une touchante simplicité pour lui demander des conseils de vie. Lui-même pouvait être désarmant de naïveté et de pureté. Il avait ce côté enfantin fréquent chez les Russes.

Au moment où je le vis pour la première fois, il venait de terminer la rédaction de son roman Le Docteur Jivago. Il m’en donna à lire des morceaux, – c’était avant sa publication en Italie par l’éditeur Feltrinelli. Je le lus « à l’envers », en commençant par la fin, c’était plus facile pour moi, et cela a marqué ma compréhension de ce livre-talisman. Je le relis à intervalles réguliers. Les vers de Pasternak sont une offrande continuelle à la vie. Le roman est une fresque historique qui débute en 1905 et se déroule jusqu’en 1935. Jivago est un antihéros qui entre dans une déchéance apparente : morale, professionnelle et amoureuse. Mais à travers sa déchéance, il connaît une illumination et une conversion religieuse. Cette reconstruction spirituelle par Pasternak est merveilleuse et significative. Elle explique de l’intérieur la résistance de la Russie au communisme. Le livre est inspiré par le Christ.

NRH : Comment ont évolué vos relations avec Boris Pasternak et sa famille ?

GN : Boris Pasternak est mort le 30 mai 1960. J’ai été expulsé d’URSS le 6 août 1960, il s’agissait d’empêcher mon mariage avec Irina, la fille d’Olga. Quelques jours après, ma fiancée et sa mère étaient arrêtées et envoyées au Goulag pour quatre et cinq ans. Je ne pus retourner en Russie que douze ans après. Dès mon retour à Moscou, je courus les revoir. Irina était mariée avec un compagnon de goulag, un poète, Vadim Kozovoï, avec qui je devins très ami.

NRH : Vous êtes devenu entre autres l’un des traducteurs de Soljenitsyne. À quelle occasion l’avez-vous rencontré ?

GN : À mon retour en Russie en 1972, je l’ai aperçu fugitivement. Rostropovitch lui donnait refuge, il habitait dans son garage. Nul ne savait à cette époque comment allait se terminer le nouveau bras de fer entre le pouvoir soviétique et l’écrivain. Deux ans plus tard, en février 1974, il fut expulsé d’URSS. Je l’ai vu à Paris, puis chez lui dans le Vermont, dans sa demeure de Cavendish aux États-Unis. Il m’y invita en 1987 pour un week-end ; j’accomplissais à l’époque une année sabbatique à Harvard. C’était un grand honneur car ce travailleur extraordinaire n’aimait pas être dérangé par les importuns.

NRH : Comment le définiriez-vous ?

GN : Comme un forçat de sa mission : dire la vérité sur la révolution russe. Son œuvre comporte deux massifs d’écriture. Le premier répond aux questions : D’où vient la révolution russe ?, Pourquoi une telle catastrophe ?, Comment se fait-il que l’histoire russe fut déviée de son cours naturel ? C’est la question centrale de ce qu’il appellera plus tard La Roue rouge. Il s’agit d’une narration historique jour par jour, parfois minute par minute. Elle commence en 1914 et se termine en avril 1917. Soljenitsyne à une capacité prodigieuse de réalisme pour voir ce qu’il n’a pas vu.

Son deuxième projet est venu interférer dans le premier : il était de rendre compte de la réalité du Goulag que lui-même connut de 1944 à 1955. Son premier livre, Une journée d’Ivan Denissovitch, décrit la vie ordinaire d’un bagnard soviétique. Un homme qui a conservé les valeurs religieuses de son enfance, et se signe avant d’avaler son brouet de bagnard. Le second projet culmine avec l’écriture dans la clandestinité de ce massif qu’est L’Archipel du Goulag. L’écrivain entreprend d’y retracer l’histoire de la tyrannie et de la violence communistes. Comment se fait-il que l’homme russe, qui est bon, a pu édifier cette construction inhumaine ? Par son génie, Soljenitsyne est parvenu à imposer sa compréhension du Goulag : le Goulag n’est pas une conséquence de la Révolution, mais son produit fondamental.

NRH : À vous lire, on perçoit que la démesure et une folle énergie sont consubstantielles à l’âme russe. Mais l’énergie cohabite avec une étrange passivité et une forme de fatalisme ?

GN : L’écrivain Victor Astafiev disait : « Nous sommes très passifs, nous sommes un énorme bateau qui court sur son erre mais, attention, s’il commence à tourner, alors vous ne l’arrêterez pas ! » Ce fut le cas de la révolution russe. On a pensé pouvoir l’arrêter. Dans d’autres pays, on l’a stoppée. Même la Révolution française qui, en un sens, a servi de modèle de compréhension pour la russe, a été, en comparaison, très brève… Mais, en Russie, le processus de révolution sociale et politique a continué jusqu’à la férocité la plus extrême, et jusqu’à sa débâcle absolue.

Il existe en Russie une célébration de la démesure et de la performance. Dans les écoles russes, l’excellence est cultivée. Ce qui explique que sortent constamment des génies des mathématiques et de la musique. Les Russes aiment fêter les succès. La société russe a fondamentalement le goût de la fête et de l’exubérance.

NRH : Quel est votre sentiment sur l’évolution de la Russie actuelle ?

GN : La Russie a recouvré la liberté depuis dix-sept ans. Ce fut une sorte d’implosion sans que le sang soit versé. La liberté politique a pris un chemin qui nous étonne : le retour à une sorte de culte du pouvoir. La liberté économique a complètement changé le pays, bien qu’il y ait un retour à l’étatisation pour les grandes ressources énergétiques – et un retour assez brutal- mais il y a bien d’autres libertés, la liberté privée, la liberté religieuse, la liberté culturelle. C’est très important. Beaucoup de ceux qui critiquent la Russie semblent l’oublier. La culture russe est totalement libre, les consciences sont libres. La Russie est revenue à la vie. Tout cela ne peut qu’inspirer de l’admiration.

Du point de vue politique, les choses sont plus complexes. Il y a eu un moment d’ébullition considérable où les intellectuels ont beaucoup pris la parole. Mais il n’en est pas sorti pour autant une véritable classe politique. On se trouve aujourd’hui dans une Russie qui n’aime pas la politique. Si le président actuel, Vladimir Poutine, a une telle popularité, cela est dû au retour à la stabilité économique et à un sentiment de sécurité pour l’avenir. Il ne faut pas oublier qu’en 1991, la Russie était en plein chaos, en pleine déroute économique et financière, et que cela se reproduisit en 1998. Le sentiment de stabilité permet aux Russes, pour la première fois, de faire des projets. Il y a encore dix ans, il était impossible de se projeter dans l’avenir. Sans parler de l’époque soviétique, où les gens vivaient dans la hantise de l’arrestation. Leur baluchon était toujours prêt. C’est fini. Et c’est un progrès extraordinaire.

Il subsiste bien entendu d’énormes problèmes, par exemple celui du différentiel gigantesque entre les villes et les campagnes. Moscou possède des richesses culturelles et matérielles extraordinaires. Il y a plus de théâtres à Moscou que dans le reste de l’Europe, mais dans le fin fond de certaines provinces, tout se dépeuple et se vide… Hélas, nos journaux ne rendent pas compte de cette réalité complexe, tout se résume à une sorte de « roman du Kremlin ».

NRH : Quel regard les Russes portent-ils sur la France ?

GN : En général, les Russes sont assez irrités. Ils considèrent les Français comme des donneurs de leçons. Nous aimons effectivement donner des leçons mais guère en recevoir. Nous voudrions que tout le monde s’aligne sur notre modèle, alors que nous-mêmes, nous le décrions. Quand, à la télévision russe, sont apparues les images de nos banlieues embrasées, les Russes en sont restés saisis. Quand on leur dit qu’il y a 40 000 voitures par an qui brûlent en France, ils sont stupéfaits. Comment peut-on donner des leçons aux autres avec de telles violences chez soi ?

Par ailleurs, l’Europe fascine par son bien-être, les Russes y viennent aujourd’hui en touristes, et en grand nombre.

NRH : Comment la Russie d’aujourd’hui se perçoit-elle à l’égard de l’Europe ? Se sent-elle européenne ?

GN : Les constantes leçons données par le parlement européen – que la diplomatie russe dénonce de plus en plus souvent – sont ressenties avec irritation par l’opinion publique, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient inutiles ou sans effet. Il faut que l’Europe parvienne à mieux gérer le paradoxe ancien de l’appartenance de la Russie à la Grande Europe et de son rejet de l’Union européenne. Beaucoup de Russes pensent, à tort ou à raison, que l’Europe de l’Ouest subit une mauvaise évolution due à l’immigration massive depuis des pays et peuples non européens, et que la Russie, qui est certes multinationale depuis toujours, bien avant nous, aurait intérêt à s’en tenir à l’écart. Chaque épisode de dysfonctionnement de l’assimilation des immigrés est scruté attentivement et mis en relief par les médias russes. Le terrorisme en Grande-Bretagne ou la révolte des banlieues en 2005 à Paris semblent démontrer une hétérogénéité préoccupante de la société. Bref, l’Europe n’est plus pour la Russie l’idéal qu’elle a pu être pendant un très bref moment, symbolisé par la « Maison commune » du président Gorbatchev.

Par ailleurs, une liaison est faite par certains entre le problème majeur de l’Europe, l’immigration massive de non Européens, ce que des Russes appellent son dépeuplement « blanc », et le problème permanent de la Russie : son sous-peuplement, surtout en Sibérie. Et l’on voit apparaître une idée qui rappelle celle de Catherine la Grande faisant appel aux colons souabes ou bavarois. D’un côté, une émigration blanche de plus en plus importante vide l’Europe de ses jeunes intellectuels et entrepreneurs ; de l’autre, la Russie eurasienne doit absolument se peupler sans trop faire appel à l’immigration chinoise qui transformerait rapidement la Sibérie en un second Tibet. D’où l’idée caressée par certains d’une solution à la Catherine II : l’appel à une seconde immigration massive d’artisans, artistes ou intellectuels d’Europe. Le succès du premier appel aux colons européens fut immense, et il a façonné la Russie moderne. Pourquoi ne pas recommencer ?, suggèrent certains, dont l’académicien Chmeliov qui dirige l’Institut européen de l’Académie des Sciences à Moscou.

Une chose est certaine : la démographie va être le facteur dominant pour l’avenir économique de la Russie pendant la décennie à venir.

Propos recueillis par Pauline Lecomte

Crédit photo : DR

Repères biographiques

Georges Nivat

Slaviste de réputation mondiale, Georges Nivat est professeur honoraire à l’université de Genève. Il est le traducteur, entre autres, de Soljenitsyne, Pouchkine et Gogol. Parmi ses nombreux ouvrages : Soljenitsyne (1980), Vers la fin du mythe russe (1983 et 1988), Russie-Europe, la fin du schisme, Impressions de Russie, L’An Un (1993), Regards sur la Russie de l’an VI (1998). Il a codirigé les volumes de la grande Histoire de la littérature russe (Fayard). Il a dirigé aussi Les Sites de la mémoire russe, tome 1 de Géographie de la mémoire russe (Fayard, 2007). Il vient de publier à L’Âge d’Homme Vivre en russe.

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