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Professeur émérite à l’université du Maine, président des Historiens modernistes des universités de France, Jean-Marie Constant est spécialiste du XVIIe siècle. Une époque qui aurait pu voir s'épanouir une toute autre histoire de France...

Entretien avec Jean-Marie Constant

Entretien avec Jean-Marie Constant

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°38, septembre-octobre 2008. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Professeur émérite à l’université du Maine, président des Historiens modernistes des universités de France, Jean-Marie Constant est spécialiste du XVIIe siècle. Une époque qui aurait pu voir s’épanouir une toute autre histoire de France…

La Nouvelle Revue d’Histoire : Vous êtes un spécialiste reconnu du XVIIe siècle, auteur de plusieurs ouvrages majeurs sur les Guise, la Ligue, et récemment d’une remarquable synthèse, La Folle Liberté des baroques. Quelle fut l’origine de votre vocation d’historien ?

Jean-Marie Constant : C’est une passion. J’ai toujours adoré l’histoire, mais aussi la littérature. Quand j’ai entrepris mes études à la Sorbonne, j’ai hésité entre l’histoire et les lettres. J’ai suivi un cours d’histoire moderne et contemporaine qui pouvait servir aussi bien pour la licence de lettres que pour celle d’histoire, me disant que je choisirais plus tard. Finalement, j’ai choisi l’histoire. Mais, je n’ai jamais négligé les questions littéraires dont j’ai fait usage ultérieurement pour mon doctorat d’histoire et jusqu’à mes travaux les plus récents.

NRH : Vos parents ont-ils eu une influence sur le cours de vos études ?

JMC : Non, pas du tout. Je suis issu d’une famille très modeste. Mon père est mort à la guerre en septembre 1944, et ma mère, veuve de guerre, m’a élevé seule. J’ai fait toutes mes études en étant pupille de la nation et boursier de la République. Mon milieu familial ne comptait pas d’intellectuels, il était composé d’artisans vivant à la campagne. Cependant, ma mère était curieuse et aimait beaucoup lire.

NRH : Vous avez donc poursuivi vos études à la Sorbonne. Parmi vos maîtres, quels sont ceux qui vous ont le plus particulièrement marqué ?

JMC : Je dois beaucoup à mon directeur de thèse, Roland Mousnier, dont j’ai suivi le séminaire dix ans. Il m’a beaucoup influencé. Parallèlement, je participais au séminaire de Denis Richet, à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). J’ai donc profité de deux éclairages. Avec Roland Mousnier, dont j’ai été l’assistant à la Sorbonne pendant près de dix ans, j’ai bénéficié d’un enseignement d’histoire moderne avec une initiation à la sociologie et à l’histoire sociale. En même temps j’allais à l’École des hautes études en sciences sociales, où j’ai connu la « nouvelle histoire », celle de l’école des Annales. J’ai également été influencé par Pierre Chaunu dont j’ai suivi le séminaire de recherche à la Sorbonne. Lui aussi, élève de Lucien Febvre et de Fernand Braudel, sortait de l’école des Annales. J’ai donc été marqué par l’histoire enseignée à la Sorbonne dans les années 1970, tout en ayant d’autres approches, notamment celles de l’EHESS.

NRH : Sur quel sujet portait votre thèse d’État, soutenue en 1978 ?

JMC : Le sujet était : Nobles et paysans beaucerons aux XVIe et XVIIe siècles. Comme j’étais très influencé par les travaux de l’EHESS, je souhaitais, à la suite de Pierre Goubert et d’Emmanuel Le Roy Ladurie, faire une thèse agraire, sujet à la mode dans les années 1960. Mais, en réfléchissant, j’ai craint de recommencer ce qui avait déjà été fait. J’ai eu la chance de trouver une documentation nouvelle sur la petite noblesse de campagne et, à la Bibliothèque nationale, des cahiers de doléances paysans du baillage de Chartres, originaux de 1576. Je m’orientais désormais vers une histoire anthropologique, qui comparait les structures nobiliaires et paysannes.

NRH : Qu’avez-vous appris sur ces paysans ?

JMC : J’ai constaté que les paysans de Beauce, à la fin du XVIe siècle, étaient très au fait des questions politiques et religieuses du moment. Ils protestaient, par exemple, contre la présence excessive des femmes en politique et des Italiens proches du pouvoir (allusion à Catherine de Médicis, femme et Florentine,NDLR).

NRH : Savaient-ils lire ?

JMC : Certains lisaient. Lorsque j’ai effectué des analyses de l’alphabétisation à partir des signatures, j’ai pu constater que beaucoup de laboureurs beaucerons signaient de leur nom. Ils étaient des notables de village. Cela ne signifie pas qu’ils lisaient tous couramment, mais beaucoup devaient le faire. J’ai trouvé vers 1550, dans des inventaires après décès, la mention de fils de laboureurs beaucerons ayant étudié à l’université de Paris. Les notables paysans étaient facilement au courant des affaires de la capitale. Peut-être même lisaient-ils, lors des veillées, des pamphlets apportés par les colporteurs. Certains d’entre eux, qui se déplaçaient en ville pour vendre leurs grains, rapportaient ce qu’ils avaient vu ou entendu, à Paris, à Orléans, à Chartres ou à Blois.

NRH : Vous vous êtes également intéressé à la petite noblesse des campagnes.

JMC : En 1978, j’ai soutenu en Sorbonne la première thèse consacrée aux petits gentilshommes de campagne du XVIe siècle, à partir de l’exemple de la Beauce. Cette petite noblesse était moquée et raillée par la littérature. Montfleury, à l’époque de Louis XIV, s’était amusé à dépeindre dans une pièce satirique les amours d’un gentilhomme de campagne fiancé à une Célimène coquette et dispendieuse. Ce hobereau aisé, qui n’avait qu’un souhait, rester vivre à la campagne parmi ses dindons, était horrifié par la vie de cour. Cette pièce réaliste, mais écrite hélas ! sans le génie de Molière, révélait le mode de vie d’une certaine noblesse rurale attachée à une vie simple. J’ai travaillé sur les structures sociales de la noblesse en m’inspirant des travaux des historiens anglais, notamment Lawrence Stone.

NRH : Quelles étaient les caractéristiques de cette noblesse française du XVIe siècle ?

JMC : Elle était particulièrement ouverte et accessible. J’ai souvent dit à mes étudiants que l’on entrait dans la noblesse française du XVIe siècle comme dans un moulin. On en sortait aussi très rapidement. Après la guerre de Cent Ans, seulement 20 % de la noblesse pouvaient s’enorgueillir d’ancêtres nobles sur plus de cent ans. À la fin du XVe et au début du XVIe siècle, le renouvellement de cette gentilhommerie a été considérable. Je disais en plaisantant que, vers 1550, derrière chaque buisson de Beauce, on pouvait trouver un gentilhomme.

NRH : Cela signifie-t-il que l’on passait aisément de la condition de laboureur à celle de noble ? Quelles étaient les procédures d’accession à la noblesse ?

JMC : Il existait les voies classiques de l’anoblissement comme le service du roi et celui des armes. Mais l’agrégation par la terre a joué un rôle jusqu’ici insoupçonné. Des paysans, ou d’autres, partaient pour les guerres d’Italie et s’enrichissaient par le pillage. À leur retour, ils achetaient une terre, s’installaient en se donnant un nom noble, celui de leur seigneurie. Il existe aussi des cas où des laboureurs riches, n’ayant jamais été à la guerre, s’anoblissaient d’eux-mêmes et prenaient le nom de leur terre, entrant ainsi dans la noblesse. Comme il existait peu de contrôles, à l’époque, cela ne soulevait pas d’opposition particulière. Je ne dis pas qu’il en était ainsi dans toutes les provinces. Ce modèle est valable pour le Bassin parisien et s’explique par le caractère particulier des coutumes de Paris, d’Orléans et de Chartres, qui étaient d’une grande souplesse. Je me suis rendu compte que, dans l’Ouest, ce n’était pas du tout le cas.

NRH : Les grands du royaume ne faisaient-ils pas obstacle à ces nouveaux venus ?

JMC : Nullement. L’anoblissement se réalisant sur trois ou quatre générations (un siècle), l’intégration se faisait progressivement. De même, des notables urbains achetaient des terres et s’anoblissaient de la même façon. On peut dire de façon un peu irrévérencieuse, que c’est le même phénomène de vieillissement que celui du vin qui se bonifie avec le temps. Il faut comprendre aussi que les conditions de vie matérielle des laboureurs aisés et des gentilshommes campagnards, en Beauce, étaient assez proches. Henri III se plaignait d’ailleurs amèrement que les gentilshommes de la Beauce préfèrent piquer l’avoine plutôt que le suivre à la guerre.

NRH : Il s’agissait en quelque sorte de gentlemen farmers avant la lettre.

JMC : En effet. La plupart dirigeaient eux-mêmes leurs exploitations et leurs fermes, comme les laboureurs, et se comportaient comme des chefs d’entreprise.

NRH : Vous avez consacré une large part de vos travaux aux guerres de Religion. Parmi la noblesse française de cette époque, quelle était la proportion de protestants ?

JMC : Dans la région de Châteaudun, 40 % des gentilshommes étaient protestants. Dans l’ensemble de la Beauce, ils étaient 25 %. Ailleurs, la variation va de moins de 1 % à près de 60 %. Faute de sources, on n’a peu d’information pour beaucoup de provinces.

NRH : Quel était le rôle des pasteurs protestants, des prêtres catholiques et des nobles dans les villages ?

JMC : Ils jouaient un rôle politique et moral important, ce que confirment les cahiers de doléances. Ils avaient un grand sens de la liberté. Au sein de la noblesse campagnarde et militaire, j’ai été frappé par le nombre de jeunes gens qui refusaient le choix du père et se mariaient librement. Cette situation est très différente de celle de la noblesse de robe du XVIIIe siècle. Au XVIe siècle, sur le plan administratif et militaire, le noble était l’intermédiaire naturel entre le roi et la population, comme en Angleterre. À partir de Louis XIV, l’administration royale exerça son pouvoir par le biais des intendants et la noblesse vit son rôle diminuer progressivement.

NRH : Vous insistez de façon très intéressante sur l’influence protestante dans la naissance d’une pensée prédémocratique.

JMC : L’Église catholique était organisée de façon hiérarchique. Dans le calvinisme à la française, à la base, il y avait des consistoires, des assemblées réunissant les anciens, qui choisissaient eux-mêmes le pasteur. Même si cela ne ressemble pas à la démocratie d’aujourd’hui, les institutions protestantes sont électives et elles sont beaucoup moins soumises à un pouvoir hiérarchique. Ce type d’organisation a façonné les partis protestants pendant les guerres de Religion. Jeannine Garrisson a bien montré que le cœur de l’organisation protestante était la ville représentée par ses notables, qui ne s’en laissaient pas conter par la noblesse.

NRH : La situation que vous décrivez n’est-elle pas assez proche de celle de l’aristocratie anglaise ?

JMC : Effectivement, j’ai fait cette comparaison dans une étude entre la petite noblesse française de campagne et la gentry anglaise.

NRH : La noblesse anglaise n’a jamais perdu le contact avec les populations rurales, contrairement à la noblesse française qui, progressivement, va s’en éloigner.

JMC : C’est exact. Cette différence est certainement due à la création en France d’un État administratif, alors qu’en Angleterre l’évolution moderne ne s’est pas faite de la même manière.

NRH : La modernité anglaise n’a pas pris le même chemin que la française. Pourtant, on ne peut pas dire que l’Angleterre n’ait pas été moderne.

JMC : Loin de là. Les Anglais étaient en effet très modernes en toutes choses, mais les nobles n’ont jamais abdiqué leurs fonctions coutumières. Ils continuaient de jouer un rôle local essentiel. Ils administraient, étaient juges de paix, levaient les impôts. La gentry était une classe politique présente à la Chambre des communes. L’aîné siégeait le plus souvent à la Chambre des lords et le cadet aux Communes.

En France, il n’y avait l’équivalent ni des Communes ni des Lords, mais une administration royale qui, à partir de Richelieu, devint de plus en plus envahissante. Ce furnt dès lors les agents du roi qui exercèrent le pouvoir. Se méfiant de la noblesse, le roi souhaitait en effet limiter ses pouvoirs.

NRH : Vous décrivez une noblesse française libre et frondeuse à l’époque du baroque, fin XVIe, début XVIIe. Au même moment, la noblesse anglaise connaît-elle de semblables aspirations ?

JMC : En Angleterre, à l’époque d’Henri VIII et d’Élisabeth Ire, il y eut des mouvements de révolte. Par la suite, eut lieu la première révolution anglaise, conduite par la noblesse protestante et les villes. Son leader, Cromwell, était un parfait représentant de la gentry. À la lecture de certains portraits dressés par les témoins de son temps, j’ai souvent eu l’impression de retrouver un gentilhomme français du XVIe siècle. Cromwell s’adressait aux Communes de la même façon, l’épée au côté, habillé grossièrement par son tailleur de village. En France, c’est un monde identique jusqu’en 1661. Cette année-là est une vraie coupure. La France bascule peu à peu, dans une autre société, avec l’accession au pouvoir du jeune Louis XIV.

NRH : Dans son livre La Naissance dramatique de l’absolutisme (1), Yves-Marie Bercé note que cette évolution aurait pu ne pas se faire.

JMC : Je partage totalement ce point de vue. Si la France n’a pas évolué vers une monarchie tempérée par des pouvoirs intermédiaires ou des assemblées, c’est que s’est imposée progressivement l’idée que tout le pouvoir relevait du roi. En 1614, dernière convocation des états généraux, une limitation du pouvoir royal aurait pu être imposée. Mais les trois ordres ne purent s’accorder, révélant leurs divergences et leur impuissance.

NRH : Dans votre récent ouvrage, La Folle Liberté des baroques, vous étudiez les révoltes nobiliaires contre la centralisation accentuée du pouvoir royal sous Mazarin et Richelieu. Parmi les nombreux exemples que vous analysez, duels ou levées d’armes, il en est un que vous avez emprunté à la littérature, le Don Juan de Molière. Pourquoi ?

JMC : Le Don Juan de Molière est, à bien des égards, l’expression du refus des règles nouvelles imposées par l’État et contraires à la culture nobiliaire traditionnelle. Le personnage de don Juan incarne le type du grand seigneur, insoumis aux lois comme aux règles de la société civile. Il pousse la liberté individuelle jusqu’à l’extrême. Quand on l’étudie, on doit accepter d’autres analyses que celles qui sont étroitement littéraires, en y voyant aussi un document d’histoire et d’anthropologie.

NRH : Dans votre livre, vous proposez une interprétation politique inhabituelle de l’Astrée, le célèbre roman d’Honoré d’Urfé. Comment en êtes-vous venu à cette lecture originale ?

JMC : J’ai lu l’Astrée avec un œil historique, politique et anthropologique. On trouve en effet dans ce roman la manifestation du désir d’un pouvoir de proximité. Ce roman fut l’un des grands succès littéraires du XVIIe siècle, pour des raisons littéraires et psychologiques. Je pense aussi que c’est pour des raisons politiques masquées.

Dans l’Astrée, la reine exerce une autorité fort légère et les femmes se succèdent dans un système matrilinéaire. L’organisation décrite est un modèle rêvé par les gens de cette époque. Il ne faut pas oublier qu’Honoré d’Urfé a été ligueur. Or, les ligueurs avaient repris à leur compte le type d’organisation fédérale et décentralisée des protestants.

Si l’on ajoute protestants et ligueurs, on s’aperçoit que le pourcentage de la population française qui aspire à ce type de gouvernement est majoritaire. D’où, d’ailleurs, la difficulté pour Henri IV de s’imposer.

NRH : Vous montrez que l’Histoire, loin d’être linéaire, est faite d’évolutions multiples et inattendues.

JMC : Personnellement, je suis plus intéressé par une lecture anthropologique de l’Histoire que par une lecture idéologique. J’ai toujours essayé d’analyser les phénomènes historiques du point de vue de leurs structures, y compris celles des changements, des évolutions et des transformations. C’est pour cela que mes époques favorites d’étude sont les guerres de Religion, l’époque baroque et la Fronde, grandes périodes de mutation.

Propos recueillis par Pauline Lecomte

Crédit photo : DR

Notes

  1. Yves-Marie Bercé, La Naissance dramatique de l’absolutisme, 1598-1661, Le Seuil, « Points Histoire », 1992.

Repères biographiques

Jean-Marie Constant

Historien, spécialiste du XVIIe siècle, professeur émérite à l’université du Maine, Jean-Marie Constant est président des Historiens modernistes des universités de France. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Les Guise (Hachette, 1984), La Noblesse française aux XVIe et XVIIe siècles (Hachette Littérature, 1994), La Ligue (Fayard, 1996), La Naissance des États modernes (Belin, 2000), Les Français pendant les guerres de Religion (Hachette, 2002), La Noblesse en liberté (PU de Rennes, 2004) et La Folle Liberté des baroques, 1600-1661 (Perrin, 2007).

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