La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Africaniste politiquement incorrect, Bernard Lugan nous livre un entretien sans concession à l'occasion de la publication de sa monumentale Histoire de l'Afrique (Ellipses, 2009).

Entretien avec Bernard Lugan

Entretien avec Bernard Lugan

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°40, janvier-février 2009. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Africaniste politiquement incorrect, Bernard Lugan nous livre un entretien sans concession à l’occasion de la publication de sa monumentale Histoire de l’Afrique (Ellipses, 2009).

La Nouvelle Revue d’Histoire : Vous publiez une très importante Histoire de l’Afrique, résultat de trente années d’études et de connaissances qui en font un ouvrage sans équivalent. Comment avez-vous découvert le continent africain ?

Bernard Lugan : Je l’ai connu au berceau. Je suis issu d’une famille de coloniaux qui a rempli les cimetières de Cao Bang à Tien Tsin, en passant de Sidi Bel Abbes à Madagascar. Mon père, officier de marine, s’installa au Maroc dès la fin de la guerre. J’y ai passé toute ma jeunesse.

NRH : Quels sont vos premiers souvenirs africains ?

BL : Mon premier souvenir date d’octobre 1956. J’avais dix ans et nous étions en pleine guerre d’Algérie. Dans les heures qui suivirent l’arraisonnement par les Français de l’avion de Ben Bella, le chef du FLN algérien, Meknès fut le théâtre d’épouvantables massacres. À l’époque, j’étais élève dans un collège tenu par les Oratoriens, situé à quelques kilomètres de la ville.

En plein milieu du cours de latin, mon grand-père, grand mutilé de Verdun, a surgi pour m’entraîner d’autorité avec lui hors de la classe. Un quart d’heure plus tard, la route menant à Meknès était coupée et le collège attaqué. En ville, l’émeute dura toute la journée et des dizaines d’Européens furent massacrés. En fin de soirée, la Légion rétablit l’ordre.

NRH : Quel regard portaient vos parents sur la culture du Maroc et du Maghreb ? Avaient-ils une approche particulière ou bien partageaient-ils les opinions de leur époque ?

BL : Mon père était un admirateur de Lyautey. C’était un ethno-différentialiste avant la lettre. Il me disait toujours : « Nous ne sommes pas ici chez des indigènes, nous sommes dans un pays de vieille civilisation. » Et il ajoutait : « N’oubliez jamais que nous n’y sommes pas chez nous. » Il m’a appris la différence et le respect des cultures. C’était un esprit original qui sacrifiait peu aux modes de l’époque. Son grand plaisir était de me citer la phrase de Fontenelle : « Pour connaître la vérité, il faut tourner le dos à la multitude. »

NRH : Quel type d’éducation avez-vous reçu ?

BL : J’ai été baptisé, car ma famille maternelle était très catholique. Mais, très tôt, j’ai été retiré des scouts et du catéchisme par mon père qui considérait comme inacceptables les positions politiques de l’Église de l’époque.

NRH : Dans quels contextes se sont déroulées vos études ?

BL : J’ai passé toute ma scolarité au Maroc où j’ai obtenu mon baccalauréat en 1959. Puis j’ai suivi mon père à Paris. Il venait d’y ouvrir un cabinet d’avocats. Quand je suis arrivé dans la capitale, j’ai découvert l’horreur…

Toute mon enfance s’était passée dans la grande liberté du bled. La cour de récréation de mon lycée à Meknès était entourée de ruines romaines. Et, du jour au lendemain, je me retrouvais claquemuré au lycée Claude-Bernard, une véritable cour de prison, la désolation absolue. J’ai littéralement explosé et je suis devenu pour toujours rebelle à ce monde des villes, gris et bourgeois.

NRH : Après le bac, comment vont s’orienter vos études supérieures ?

BL : Mon père souhaitait que je prenne sa suite. Donc direction la faculté de droit d’Assas, où je fis de tout sauf du droit. Je n’avais pas du tout envie de devenir avocat. Je ne rêvais que de grands espaces. Les seuls cours qui m’intéressaient étaient ceux du professeur Lemarignier qui enseignait l’histoire des faits sociaux et des institutions. C’est ainsi que je renonçais au droit, m’orientant vers des études d’histoire à Nanterre.

J’ai eu le privilège d’avoir pour professeur Jacques Heers et j’ai soutenu une maîtrise d’histoire militaire coloniale sous la direction de Frédéric Mauro. Le professeur André Corvisier remarqua ce travail et me proposa un sujet de thèse : « Le soldat colonial au XVIIIe siècle ». J’ai travaillé en archive pendant deux ans mais, en 1972, ayant eu l’opportunité de partir pour le Rwanda, je me suis aussitôt décidé.

NRH : Quelles furent vos premières impressions ?

BL : Excellentes. J’arrive sur le terrain de l’aéroport d’Addis-Abeba, avec mon fusil de chasse qui était en cabine, et accompagné de mon chien, un braque allemand. Et là, je vois émerger de la foule un personnage de grande allure. C’était l’ambassadeur de France au Rwanda qui se trouvait être un camarade de promotion de mon père à l’École navale. Ses premiers mots furent : «  Mais vous avez là un chien magnifique », et il se précipita pour lui donner à boire.

Après cet accueil inattendu et chaleureux, je me retrouvai dans un petit monomoteur, destination Butaré où était installée l’université du pays. L’avion survolait les vertes collines d’Afrique et des marais couverts de papyrus. Quelques heures plus tard, je me retrouvai au bout du monde.

NRH : Une fois arrivé à Butaré, quelles furent vos conditions de vie ?

BL : Spartiates. Durant plus d’un an, il n’y eut ni électricité, ni eau, ni courrier et, de plus, à la suite d’une erreur administrative, je ne fus pas payé par l’État français qui m’avait oublié. Sur ma bonne mine, les commerçants Sikhs me firent néanmoins crédit en attendant que le Trésor français se réveille et je m’équipai : Land Rover, matériel de brousse, etc.

NRH : Comment a commencé votre activité d’enseignant à l’université de Butaré ?

BL : Arrivé pour la rentrée de 1972, j’étais chargé d’enseigner l’histoire de l’Afrique à quelque 400 étudiants. La faculté de lettres était sous responsabilité française. Son noyau dur était constitué par une dynamique équipe de jeunes géographes tropicalistes, détachés de l’université de Bordeaux, dirigée par un homme d’exception, Pierre Sirven, qui, entre autres, m’apprit la cartographie, composante essentielle de mes publications. Chaque année, les grands patrons de la géographie bordelaise venaient au Rwanda pour des missions de recherche. C’est ainsi que j’ai eu le privilège de travailler aux côtés des professeurs Lasserre, Vennetier, Doumenge, d’Alain et de Christian Huetz de Lemps. À leur contact, je me suis immergé dans la géographie qui constitue le socle de tous mes travaux. J’ai également eu la chance de pouvoir travailler avec les anthropologues belges du musée royal de Tervuren – dont Marcel d’Hertefelt – et avec les linguistes de l’université de Bruxelles, au premier rang desquels André Coupez.

Au mois de février 1973, l’université fut le théâtre de très graves événements et tous les étudiants tutsi en furent chassés. Une nuit, le doyen me réveille et me demande d’aller au plus vite alerter notre collègue tutsi, l’abbé Kagamé, qui vivait à plusieurs kilomètres de là. Avec un ami, nous embarquons avec nos fusils dans ma Land Rover. À la suite de cet épisode, l’abbé Kagamé, qui était l’héritier des détenteurs du code secret de la monarchie rwandaise, m’accorda son amitié. Je lui dois beaucoup pour tout ce qui est connaissance intime de l’ancien Rwanda. Au cours de la nuit, nous revînmes à l’université qui était en flammes. Alors que je commençais à gravir les escaliers, un étudiant s’écroula à mes pieds, le crâne défoncé. La réalité ethnique africaine venait de s’imposer à moi.

NRH : Dès lors, que se passa-t-il ?

BL : L’université ferma pendant plusieurs mois. Profitant de ce congé forcé, je partis chasser le buffle. Je parcourus ensuite la Tanzanie, l’Ouganda, le Kenya, découvrant les ethnies locales et leurs cultures. Le calme étant revenu au Rwanda, la mission archéologique française fut créée. La zone de prospection qui me fut attribuée était toute la partie orientale du pays dont le parc national de la Kagera, à l’époque l’un des plus beaux de toute l’Afrique. Désormais, ma vie allait se partager entre Butaré et la Kagera où je vivais au milieu des animaux sauvages.

NRH : Sur quel sujet portaient vos recherches archéologiques ?

BL : Sur le passage du dernier âge de la pierre au premier, puis au deuxième âge du fer. Je cherchais à dater l’arrivée des actuelles populations et j’ai publié des résultats intéressants. Malheureusement, mes travaux ont été interrompus en 1983. Ce fut l’un des effets, deux ans après, de l’élection de François Mitterrand. Car, qui dit changement de président dit changement de ministre, donc changement de mission. Bref, poliment mais fermement, je fus mis à la porte.

NRH : C’est à ce moment que vous rentrez en France ?

BL : Comme titulaire de l’enseignement supérieur, on me proposa plusieurs affectations. J’ai finalement choisi l’université Lyon III que je ne connaissais pas. En arrivant à Lyon pour m’informer, j’ai découvert une sorte d’université anglaise avec des jardins parfaitement entretenus. Je me suis dit : voilà ce qu’il me faut. C’est ainsi que j’ai pris souche à Lyon où j’enseigne depuis plus de vingt ans l’histoire de l’Afrique.

Simultanément, j’ai ouvert un nouveau champ de recherche en Afrique australe, où j’ai effectué de nombreux séjours notamment au Zimbabwe, en Angola, en Namibie et en Afrique du Sud. J’ai arpenté ce pays pour deux types de recherches, les unes portant sur les phases du peuplement et les autres sur la guerre des Boers. Ces travaux ont débouché sur la publication de plusieurs livres. Je me suis ensuite intéressé à l’Égypte, mais à partir du Sahara, car j’avais l’intuition que les Berbères sahariens avaient joué un rôle essentiel dans la genèse de la civilisation pharaonique. Ma thèse a été confirmée plus tard par les travaux du professeur Lucotte portant sur la génétique des populations.

NRH : Avant de revenir de façon plus approfondie sur vos travaux universitaires, pourriez-vous nous rappeler l’intitulé de votre thèse de doctorat d’État ?

BL : Le voici : « Entre les servitudes de la houe et les sortilèges de la vache, le monde rural dans l’ancien Rwanda ». Dans cette thèse en cinq volumes, soutenue en 1983, j’expliquais comment l’État et la société au Rwanda se sont créés et structurés autour du dualisme, pasteurs-agriculteurs. Je montrais comment, à travers les siècles, la lutte pour l’espace entre les hommes de la vache (les pasteurs tutsi) et ceux de la houe (les agriculteurs hutu) explique la création de l’État rwandais par et au profit de l’ethnie minoritaire tutsi. C’est une thèse qui a suscité de violentes polémiques, car elle faisait ressortir l’élaboration d’une culture et d’une société inégalitaires et pourtant harmonieuses.

NRH : Vous soulignez dans vos nombreux ouvrages que, parmi ce que vous appelez les « Afriques » au sud du Sahara, il y a eu deux États qui eurent une véritable profondeur historique : l’Éthiopie et le Rwanda. Quelles sont leurs origines ?

BL : Dans les deux cas, ce sont deux ethnies qui ont constitué ces États, les Amhara en Éthiopie et les Tutsi au Rwanda. En Éthiopie, où existent des centaines d’ethnies, il y eut un regroupement autour de la région centrale qui est le homeland des Amhara, avec un phénomène centrifuge et centripète cyclique. Au Rwanda, où n’existent que deux ethnies, les Hutu et les Tutsi (puisque les Twa pygmées ne sont que moins de 1 %), il n’y avait pas de zones ethniques différenciées, car les populations étaient mélangées. Or, vers le XIVe siècle, les pasteurs tutsi, qui voyaient avec inquiétude que la démographie des agriculteurs hutu risquait d’entraîner à terme la disparition du mode de vie pastoral, organisèrent la société au profit des bovins afin, comme le disait l’adage ancien, de « sauvegarder les biens de la vache contre la rapacité de la houe ». C’est ainsi que naquit l’État rwandais dans lequel les pasteurs tutsi étaient les dominants, et les agriculteurs hutu les dominés.

NRH : Pourquoi de tels États ne se sont-ils pas développés dans d’autres pays africains ?

BL : Il existe partout des royautés en Afrique, mais qui sont centrées sur une seule ethnie. Dans le cas des États rwandais ou éthiopiens, nous sommes dans un tout autre contexte : une ethnie minoritaire prend le pouvoir sur une ethnie majoritaire.

NRH : De quand date la dislocation de l’État rwandais ?

BL : La colonisation allemande n’avait pas touché à l’organisation de la société, maintenant les structures traditionnelles rwandaises. Les Belges, à la suite des Allemands, adoptèrent une attitude similaire pendant plus de vingt ans. Le grand bouleversement se fera en 1945 avec l’arrivée de la démocratie chrétienne. Les questions d’ethnies majoritaires et minoritaires surgiront dans le débat. Et l’Église catholique qui avait, jusque-là, soutenu la monarchie tutsi se retournera à partir des années 1950. De soutien absolu qu’elle avait été, elle devient son adversaire, au nom des nouveaux principes de la démocratie chrétienne, au prétexte qu’il n’est pas moral de soutenir une minorité féodale qui exploite une majorité, en l’occurrence les Hutu. À partir de 1959, les Hutu s’empareront du pouvoir avec l’appui de l’Église et des autorités belges. Les rapports sociaux traditionnels en sortiront complètement bouleversés. Les terribles conséquences s’en font ressentir encore aujourd’hui.

NRH : Au Rwanda, dans quelles conditions les premières conversions au christianisme se firent-elles ?

BL : Les premières conversions furent politiques. Elles coïncident avec les débuts de la colonisation sous autorité allemande. Ce furent d’abord des Hutu qui se convertirent pour échapper à l’autorité tutsi. Mais en 1911, Kabaré, l’oncle du Mwami Musinga, un grand politique, comprit la nécessité de passer une alliance avec les missionnaires dont le pouvoir, assis sur les baïonnettes allemandes, ne pouvait être contesté. La conversion de son successeur, Mutara, impliqua celle de toute la pyramide « féodale ».

La puissance tutsi en ressortit considérablement renforcée, car cette ethnie, en plus de disposer du pouvoir politique, détenait désormais le pouvoir religieux. Mais, du jour au lendemain, après 1945, l’Église se retourna pour faire alliance avec les Hutu. Le traumatisme fut gigantesque.

NRH : Nous venons d’évoquer l’influence du catholicisme au Rwanda, au cours du XXe siècle. Mais l’islam ne joue-t-il pas un rôle de plus en plus important dans le reste de l’Afrique ?

BL : En effet. Mais dans le cas de l’islam, nous changeons complètement d’aire géographique. L’islam s’est développé en Afrique de l’Est depuis un peu plus de mille ans. En Afrique de l’Ouest, toute la frange sahélienne, ainsi que la zone située au sud du Sahel où commence la forêt, fut un frein au développement de cette religion. Mais, aujourd’hui, l’islam a franchi la forêt. Ce que propose l’islam est un système religieux basé sur des règles d’hygiène de vie qui sont directement compréhensibles par les populations africaines.

NRH : Pourriez-vous définir les règles de vie des grandes familles africaines ?

PL : En général, l’Afrique respecte la force et l’autorité, ainsi que les hommes qui ont une importante puissance de reproduction.

NRH : La nature de l’homme africain a-t-elle changé ?

BL : La société africaine a vu ses structures traditionnelles complètement bouleversées par la colonisation, l’influence chrétienne et l’influence musulmane. Du point de vue africain, l’islam noir fut moins traumatisant que le christianisme. Ce dernier, basé sur la notion de salut individuel, est plus difficile à comprendre en profondeur par des sociétés intrinsèquement communautaires. C’est pourquoi, en Afrique, les manifestations chrétiennes sont davantage tournées vers l’exubérance collective que vers la méditation et l’ascèse individuelle.

NRH : L’affaire de l’Arche de Zoé a révélé l’abîme qui séparait les conceptions européo-occidentales de la famille de celle des Africains. Pourriez-vous revenir sur ces événements qui ont suscité l’indignation en Afrique ?

BL : L’affaire de l’Arche de Zoé prouve une méconnaissance totale de l’Afrique. L’enfant y appartient autant au groupe qu’au couple. La famille africaine n’est pas composée du père, de la mère et des enfants : c’est un ensemble de parents ou même de voisins, souvent d’ailleurs membres d’un même clan ou d’un même lignage. Cet ensemble ancre ses solidarités sur les générations antérieures et se projette sur les générations à venir dans une continuité historique, étrangère à la mentalité individualiste qui est devenue celle de l’Occident. En Afrique, la progéniture des voisins est considérée à l’égal de la sienne.

NRH : Vous insistez toujours sur le terme « les Afriques », mais il semble à vous lire qu’il y ait cependant des constantes africaines fondamentales. Quelles sont-elles ?

BL : Premièrement, l’individu au sens occidental du terme n’existe pas, deuxièmement tous les Africains veulent avoir une nombreuse progéniture. Les raisons sont historiques car l’Afrique d’avant la colonisation était un monde de basse pression démographique, en raison d’endémies récurrentes et de récoltes faibles. Pour compenser les pertes liées à la surmortalité infantile, il fallait avoir des enfants, souvent plus de vingt ou de trente, avec plusieurs femmes. La qualité primordiale de l’homme était la puissance génésique et celle de la femme, sa capacité reproductrice. Dans cette logique de survie, la colonisation a introduit la sécurité, la médecine moderne, la vaccination et les nouvelles cultures agricoles avec pour résultat la surpopulation.

Or, cette nouveauté n’a pas entraîné un changement dans des mentalités ancrées dans la longue durée et qui se résumaient à une idée simple : pour défricher, il faut des bras et comme, pour survivre, il faut défricher, il est donc impératif d’avoir une nombreuse progéniture. La philosophie africaine de la virilité s’enracine dans cette réalité selon laquelle l’homme africain n’existe que s’il a beaucoup d’enfants. Si une femme est stérile, elle est répudiée.

NRH : Pourquoi des classes moyennes ne se sont-elles pas développées comme dans les anciennes colonies asiatiques ?

BL : Parce que l’Africain est solidaire de son groupe. Prenons le cas d’un jeune enfant africain issu d’un village de brousse où se trouve une école tenue par des missionnaires. Ces derniers le remarquent pour son intelligence et donc le poussent à poursuivre un cursus universitaire. Après quelques années et de brillantes études, il devient haut fonctionnaire. Que se passe-t-il ? Vous allez me dire : il va se marier et fonder une famille sur le modèle occidental. Eh bien, non. Dès sa nomination, il fait venir tout son village, car il a le sentiment d’en être responsable.

Dès lors, ne peut se créer ce que les marxistes appellent « l’accumulation capitaliste » puisque ce jeune homme brillant ne va pas investir ce qu’il gagne, mais en faire profiter toute sa communauté. Et plus il fera vivre de monde, plus il en attirera. Il se retrouve ainsi en charge de cinquante personnes. La pauvreté n’est pas du tout la même qu’en Europe. Il existe toujours un cousin ou un oncle qui a un poste en ville. On ne meurt pas de faim en Afrique, sauf en cas de famine généralisée.

NRH : Comment expliquez-vous l’explosion des villes africaines et son corollaire de pauvreté ?

BL : La colonisation au nom du développement, idée totalement occidentale, a voulu modifier le socle social et familial de l’Afrique. Tout a donc été fait pour développer les villes. Ce qui était insensé. En Europe, la ville ou la cité fait depuis toujours partie de notre réalité. Au sud du Sahara, à l’exception de l’Éthiopie, il n’existait pas de ville. Les exemples de villes africaines précoloniales sans influence arabe ou européenne sont très rares. Nous sommes dans un système de gros villages.

L’urbanisation forcée a eu pour conséquence l’exode rural. Les seuls producteurs de richesses, les agriculteurs, ont cessé de produire et sont devenus en ville des consommateurs. Cessant de produire, ils se sont retrouvés dépendants de l’aide extérieure. Cette aide n’a cessé d’augmenter puisque les villes risquaient à tout moment d’imploser en raison de l’explosion démographique. L’Afrique a ainsi été vidée de sa substance vive qu’étaient les agriculteurs qui sont devenus des assistés.

NRH : Vous dites souvent que la colonisation ne fut qu’une brève parenthèse dans l’histoire africaine. Pouvez-vous expliquer ?

BL : À l’exception de l’Algérie et de la pointe australe du continent, l’Afrique commence à être partagée après 1880. La décolonisation, elle, commence au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La période coloniale représente donc la durée de vie d’un homme. Je prends l’exemple de mon arrière-grand-père né et mort en Afrique. Entre sa naissance en 1869 et sa mort en 1957, il aura connu la fin de la période précoloniale, la phase de la conquête coloniale, la parenthèse coloniale et enfin les débuts de la décolonisation.

La colonisation n’est donc qu’un bref éclair dans la longue histoire africaine, et c’est pourquoi il est faux de lui attribuer tous les malheurs du continent. Dans tous les cas, elle n’a pas changé en profondeur les mentalités, même si ses conséquences sociales et politiques furent et sont considérables.

Propos recueillis par Pauline Lecomte

Crédit photo : DR

Ouvrages récents de Bernard Lugan disponibles en librairie

Atlas historique de l’Afrique des origines à nos jours, 288 p., 150 cartes et leurs commentaires, index, Le Rocher, 2002.
Histoire de l’Égypte des origines à nos jours, 294 p., 32 cartes, illustrations, index, Le Rocher, 2002.
Pour en finir avec la colonisation. L’Europe et l’Afrique du XVe siècle à nos jours, 500 p., 30 cartes, Le Rocher, 2006.
Rwanda. Contre-enquête sur le génocide, 330 p., 10 cartes, Privat, 2007.
Histoire de l’Afrique des origines à nos jours, Éd. Ellipses, 2009. Un ouvrage de 1 300 pages, 180 cartes. Il s’agit d’une histoire générale de l’Afrique et de ses peuples, depuis dix mille ans jusqu’à l’époque la plus récente.

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