La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Fin connaisseur de l'histoire et de la mentalité allemandes, François-Georges Dreyfus nous livre ses réflexions. Quand l'absence de concessions libère la parole.

Entretien avec François-Georges Dreyfus

François-Georges Dreyfus, la France et l’Allemagne

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°42, mai-juin 2009. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Fin connaisseur de l’histoire et de la mentalité allemandes, François-Georges Dreyfus nous livre ses réflexions. Quand l’absence de concessions libère la parole.

La Nouvelle Revue d’Histoire : Comme nous le faisons toujours lors de nos entretiens, je vais tout d’abord vous poser la question rituelle : à quand remonte votre intérêt pour l’histoire ?

François-Georges Dreyfus : Je me suis passionné très jeune pour l’histoire, en particulier moderne. À l’âge de dix ans, je souhaitais déjà devenir professeur d’histoire. À l’époque, j’étais en classe de sixième au lycée Janson-de-Sailly à Paris où j’avais la chance d’avoir comme professeur d’histoire un homme remarquable qui avait, entre autres, enseigné au lycée français de Saigon, en Indochine. Il savait rendre vivante l’histoire. Il avait l’art de nous émerveiller en nous racontant toutes sortes d’anecdotes sur les voyages qu’il avait effectués au Japon et dans l’Asie du Sud Est.

C’est également lui qui m’a fait découvrir et aimer le musée du Louvre. Je retrouverai ce professeur en classe de philosophie et il sera mon directeur de stage d’agrégation. Je lui dois beaucoup.

NRH : Vous venez d’évoquer votre intérêt pour l’histoire moderne et contemporaine. À ce sujet, quels sont vos premiers souvenirs  ?
FGD : Ils datent de février 1934, j’avais six ans. Ma mère et moi étions partis faire des courses boulevard de la Madeleine. Tandis que nous longions le ministère de la Marine, je demande à ma mère : « Quel est ce bâtiment ? » Elle me répondit que c’était un ministère. Deux jours plus tard, l’un de mes oncles venu dîner chez nous, annonce : « Le ministère est tombé ! » Je m’étonne, en demandant : « Mais que s’est-il passé ? Il était si beau ce ministère ! » Je n’avais pas encore compris que le « ministère », dans ce cas, désignait le gouvernement.

NRH : Quel fut le rôle de votre famille dans votre éveil intellectuel ?

FGD : Mes parents ont joué un très grand rôle dans ma formation. Je suis né à Paris dans une famille d’origine alsacienne. Mon père était polytechnicien et ma mère avait suivi des études d’histoire, ce qui n’était pas très fréquent dans les années 1920. Son diplôme d’études supérieures portait sur Le Drapeau blanc, le journal des légitimistes sous la Restauration. Mon goût pour l’histoire était vivement encouragé par ma famille. Je me souviens d’avoir reçu comme cadeau pour mes dix ans, de l’une de mes grands-mères, les trois volumes du capitaine Driant, Famille de soldats. Toute l’histoire militaire de la France de 1789 à 1890 y était condensée.

NRH : Votre famille avait-elle des convictions religieuses ou politiques qui ont pu vous marquer ?

FGD : Je n’ai pas reçu d’éducation religieuse. Ma mère était totalement agnostique bien que de tradition judéo-protestante. L’un de ses ancêtres avait été le premier rabbin concordataire de Strasbourg. Mes grands-parents maternels étaient eux aussi complètement agnostiques. Je dis toujours : «  J’ai découvert que j’étais juif en 1940 au moment du statut des Juifs ». Nous ne parlions jamais de religion dans ma famille. Quant à mon père, il était issu d’une famille de rabbins. L’un de ses ancêtres avait été préposé des juifs d’Alsace. Il était très réservé sur le sionisme. Bien que peu pratiquant, il était très attaché au judaïsme et a souhaité être enterré par un rabbin. Ce qui ne fut pas le cas de ma mère. Mes parents se disaient Français de religion israélite.

Ils étaient très représentatifs des vieilles familles juives françaises de l’époque. Ils se considéraient avant tout comme Français. Leur attitude face à la religion peut se comparer à celle de ces catholiques qui vont trois fois à l’église dans leur vie, le jour de leur baptême, de leur mariage et de leur enterrement.

NRH : Vos parents se sentaient-ils proches d’une famille politique ?

FGD : C’étaient de bons radicaux-socialistes. Mon père aurait été assez proche d’un Georges Mandel. Ce qui s’est passé en 1938, au moment des accords de Munich, m’a profondément marqué. Je me souviens encore de mon grand-père, que j’avais accompagné pour voir Daladier à son retour à Paris, être favorable au Président puisqu’il semblait avoir ramené la paix.

Quarante-huit heures plus tard, mon père revient à la maison. Il avait été rappelé dans le cadre de la mobilisation préalable à Munich, en tant qu’officier de réserve. Je lui ouvre la porte, tombe dans ses bras, et lui dis : « Papa, comme je suis content qu’il n’y ait pas la guerre ! » En réponse, je reçois une paire de claques magistrale, compensée par un kilo de macarons ! Il est évident que mon père était convaincu de la nécessité de la guerre.

NRH : Du fait de vos ascendances alsaciennes, parliez-vous allemand dans votre famille ?

FGD : Non, on ne parlait pas allemand dans la famille, mais on le savait. D’ailleurs, mon grand-père paternel était agrégé d’allemand. Il avait été, entre autres, le traducteur de nombreux ouvrages, comme les Papiers de Stresemann et les Mémoires du prince de Bülow. Mes parents parlaient très bien l’allemand. Mon père fut notamment le directeur de Siemens France jusqu’en 1935, époque à laquelle la direction allemande s’est dit : on ne peut tout de même pas avoir un Dreyfus à la tête de l’entreprise. Il a donc été renvoyé, mais la direction de l’entreprise a été très correcte avec lui.

Pour revenir à mon apprentissage de l’allemand, j’en garde encore des souvenirs cuisants. Aucune faute ne m’était épargnée. Mon professeur d’allemand, Félix Bertaux, auteur de manuels et du célèbre dictionnaire franco-allemand, était le meilleur ami de mon grand-père avec qui il faisait une partie de bridge tous les après-midi. On ne me laissait aucun répit.

NRH : Si nous poursuivons le fil de vos souvenirs, la guerre est déclenchée en septembre 1939, que se passe-t-il pour vous ?

FGD : J’ai passé l’hiver 39-40 avec mon frère chez l’un de mes oncles en Seine-et-Marne, car mon père ne souhaitait pas que nous restions à Paris. Finalement, il a pris la décision de nous envoyer chez nos grands-parents, dans le midi de la France, près de Bédarieux dans l’Hérault, où nous avons été scolarisés au collège de cette petite ville jusqu’en 1943. J’étais alors en classe de première. À la fin de 1943, j’ai été convoqué chez le principal où j’ai retrouvé mon frère et un autre camarade. Je ne savais pas que celui-ci était juif. Nous ne parlions jamais de ces sujets. Je n’ai jamais été traité de « sale juif », par contre j’ai été très souvent traité de « parigot tête de veau ».

Il est important qu’on se rende compte de cette atmosphère. Pour moi, à l’époque, le problème juif n’existait pas. Bref, le principal, nous dit : « Partez immédiatement, la Gestapo sera là dans une demi-heure ». Des amis de mes parents nous ont procuré des papiers qui nous permirent, mon frère et moi, d’être embauchés comme travailleurs agricoles dans une grosse ferme du Tarn. J’en garde un très bon souvenir, cela m’a complètement changé de vie et de milieu. J’y ai appris, entre autres, à traire les vaches. Ce sont des expériences qui vous marquent.

NRH : Dans quelles conditions reprenez-vous le cours de vos études ?

FGD : J’ai quitté la ferme fin août 1944, après la moisson. Nous venions d’être libérés par les FFI. Je suis reparti chez mes grands-parents dans l’Hérault où j’ai passé mon baccalauréat au mois de janvier 1945, lors d’une session spéciale. De retour à Paris, je me suis inscrit à Sciences Po.

NRH : À cette époque, certains de vos professeurs vous ont-ils particulièrement marqué ?

FGD : Outre deux professeurs du secondaire, je peux citer trois grands universitaires : André Siegfried, Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle. Ils m’ont influencé à tel point qu’au bout d’un an j’ai quitté la rue Saint-Guillaume pour préparer une licence d’histoire puis, par la suite, l’agrégation et un doctorat.

NRH : Qu’est-ce qui va influencer par la suite le choix de votre sujet de thèse ?

FGD : En dehors de Pierre Renouvin, j’ai eu la chance d’avoir deux autres maîtres remarquables, Fernand Braudel et Ernest Labrousse. Il est important de noter qu’à l’époque vous pouviez avoir en commun comme directeur de thèse, Renouvin qui était proche de l’Action française, et Braudel qui dirigeait la Revue socialiste et appartenait à l’aile gauche de la SFIO. Ce n’est plus pensable aujourd’hui. Sous leur influence, je me suis orienté vers l’étude de l’histoire du monde germanique. Le sujet de ma thèse portait sur La société mayençaise à la veille de la Révolution française. Et celui de ma thèse complémentaire sur La Vie politique en Alsace entre les deux guerres (1919-1939) au moment de l’autonomisme alsacien.

NRH : Avec le recul, que pensez-vous aujourd’hui de la connaissance française de l’histoire allemande ?

FGD : L’histoire allemande reste mal connue. Cela peut s’expliquer par la difficulté de la langue allemande mais aussi par une certaine germanophobie qui remonte à la guerre de 1870. De fait, entre 1999 et 2009, trois ouvrages seulement s’intéressent à l’histoire générale de l’Allemagne depuis 1848.

NRH : Selon vous, l’ambiguïté des relations franco-allemandes, souvent teintées d’attrait et de répulsion, date-t-elle de cette époque ?

FGD : Jusqu’en 1870, l’Allemagne avait été considérée comme un modèle, la patrie des philosophes. On y trouvait les plus prestigieuses universités. Un journal comme Le Temps, qui paraissait déjà avant 1870, était plutôt germanophile. L’Allemagne était la référence intellectuelle.

Et puis la guerre de 1870 éclate. On découvre à l’Allemagne un visage qu’on ne lui connaissait pas, celui de la brutalité. En effet, l’armée allemande n’était pas très tendre. Elle était constituée de paysans pauvres qui arrivaient dans un pays riche. Les scènes de pillage ont laissé dans les mémoires françaises des souvenirs épouvantables. Toute ma jeunesse, je n’ai entendu parler que du « Boche », pas du « Nazi » d’ailleurs. Et la perte de l’Alsace-Lorraine était profondément ressentie.

NRH : Si vous le voulez bien, nous allons revenir à votre parcours professionnel. Vous venez d’obtenir l’agrégation et vous débutez votre thèse. Quels furent vos premiers postes ?

FGD : J’ai été nommé au lycée de La Roche-sur-Yon où je ne suis resté qu’un mois avant de partir faire mon service militaire en Allemagne, dans une large mesure, à l’état-major de la Ire division blindée à Trêves. J’ai été affecté comme adjoint au chef du Deuxième Bureau. Ce fut une expérience passionnante. À la fin de mon service, j’ai été nommé au lycée de Strasbourg où j’ai enseigné de 1953 à 1958. En octobre 1958, j’ai été affecté au CNRS afin de pouvoir affiner et terminer ma thèse. J’ai eu la chance de passer deux ans à l’Institut d’histoire européenne de l’université de Mayence. En octobre 1961, j’ai été nommé maître-assistant à l’université de Strasbourg que je ne quitterai qu’en 1990.

NRH : Vous avez été, entre autres, le directeur de l’Institut d’Études politiques de Strasbourg. Quand avez-vous été nommé à sa direction ?

F-GD : En 1969. Mais auparavant, j’avais été directeur des études entre 1965 et 1969. Parallèlement, je dirigeais le Centre d’études germaniques qui, à l’origine, avait été créé par Paul Tirard, Haut Commissaire de Rhénanie, et le général Degoutte. Ce dernier, commandant des forces françaises en Allemagne en 1921, avait décidé de créer un centre capable de former les futurs officiers qui administreraient l’Allemagne occupée. En 1930, au moment où l’occupation française cessa, le Centre d’études germaniques fut rattaché à l’université de Strasbourg. Ce centre continuera de jouer un rôle de formation, notamment pour les officiers du Deuxième Bureau. Henri Frenay, le fondateur de Combat, y sera stagiaire. C’est un centre qui pendant très longtemps a dépendu conjointement de l’état-major et de l’université, avant de devenir un laboratoire associé du CNRS.

Pour revenir sur le cours de ma carrière, j’ai été élu à la Sorbonne en mai 1990 à la chaire d’Histoire de l’Europe au XXe siècle. J’ai pris ma retraite en 1998.

NRH : Entre-temps, vous aviez déjà publié plusieurs ouvrages qui font autorité. Votre regard a-t-il évolué au cours de ces quarante années consacrées à l’histoire de l’Allemagne ?

FGD : Quand je suis parti faire mon service militaire en Allemagne, mon père m’a dit : « Surtout, ne nous ramène pas une Allemande ! » J’étais dans un état d’esprit qui n’était pas à proprement parler germanophile, d’autant qu’une partie de ma famille avait disparu à Auschwitz, victime de la politique hitlérienne. Mais aujourd’hui, quelques-uns de mes cousins ont épousé des Allemandes. Cinquante ans avaient passé ! Aujourd’hui, je crois pouvoir dire que je suis germanophile.

NRH : Pourtant, votre grand-père, qui était agrégé d’allemand, ne vous avait pas donné l’amour de la culture allemande ?

FGD : Il m’avait donné à la fois l’amour du monde allemand et la méfiance à l’égard des Allemands. Il appartenait à cette génération d’Alsaciens admiratifs de la culture allemande dont ils étaient pétris, mais qui éprouvaient une aversion profonde à l’égard du Reich qui les avait séparés de la France et, plus tard, du national-socialisme.

NRH : Votre famille symbolise donc bien l’ambiguïté des relations franco-allemandes. Mais serait-il excessif de dire que les Français sont en partie responsables de l’éveil du sentiment national allemand ?

FGD : C’est exact. La France révolutionnaire a été la matrice des nations en Allemagne comme d’ailleurs en Italie. L’influence française en Allemagne a été considérable. Le nationalisme allemand est né du nationalisme français. Il ne faut pas oublier que la Confédération du Rhin, protectorat de Napoléon, était une Allemagne française. Il y avait alors sur la rive gauche du Rhin quatre départements français : Rhin-et-Moselle, Roer, Mont-Tonnerre et Sarre.

NRH : Avant 1939, existait-il en Allemagne des sentiments francophobes ?

FGD : Le traité de Versailles (le Diktat) et les événements de 1923 (l’occupation de la Ruhr) avaient laissé en Allemagne un très mauvais souvenir. De plus, les Allemands considéraient la France un peu comme un pays sous-développé. Une des raisons pour laquelle Hitler est devenu populaire, c’est qu’il exprimait des sentiments largement répandus sur la France, ennemie traditionnelle du Reich. De surcroît, après son accession au pouvoir, sa politique fut suivie de succès économiques considérables, entraînant la quasi-disparition du chômage.

NRH : Nous sommes aujourd’hui dans une période de crise économique mondiale. Comment l’Allemagne s’est-elle sortie des crises de 1923 et de 1929 ?

FGD : Il faut rappeler que la crise de 1923 fut, dans une large mesure, la conséquence du Traité de Versailles et de l’occupation de la Ruhr par la France. La sortie de cette crise fut simple et brutale. Après avoir trouvé une solution avec la France, l’État a annulé toutes les dettes. Cela a entraîné la ruine des classes moyennes qui désormais allaient vivre dans la peur de l’inflation. Plus il y a d’inflation, plus il y a de risques pour les classes moyennes. Ce sont ces mêmes classes moyennes qui porteront Hitler au pouvoir.

NRH : En ce qui concerne la crise de 1929, certains historiens ont estimé que la politique économique de Hitler avait été plus efficace que celle de Roosevelt. Que pensez-vous de cette appréciation ?

FGD : Elle n’est pas inexacte. Mais il faut plutôt attribuer les succès à son ministre des Finances, Hjalmar Schacht, le président de la Reichsbank. Les mesures qu’il a recommandées ont été radicales. Tout d’abord, les frontières économiques ont été fermées, puis une relance par les grands travaux a été mise en œuvre, avec pour résultat notamment 100 à 150 000 logements édifiés chaque année pendant cinq ans. Ajoutez à cela la construction des autoroutes et l’accélération de l’électrification des chemins de fer allemands. Cela a représenté des milliards de marks investis tout en remettant des millions d’Allemands au travail. Cette politique protectionniste s’est accompagnée d’une immense expansion commerciale dans toute l’Europe centrale.

NRH : Selon vous, le ministre des Finances de Hitler était-il un économiste génial ?

FGD : En réalité, il était surtout doté d’un bon sens peu courant. C’est à ce titre qu’il fut entre autres, sinon le maître à penser, du moins l’inspirateur d’un certain John Maynard Keynes. Les thèses de Keynes qui datent de 1936 ont été largement inspirées par l’expérience allemande. À cette époque, rappelons-le, l’Angleterre et l’Allemagne ont de bonnes relations. Keynes est parfaitement au courant de la politique économique allemande. Il ne faut pas oublier qu’en mars 1935, à l’encontre du Traité de Versailles, l’armée allemande se reconstitue et, moins de trois mois plus tard l’Allemagne et l’Angleterre signeront un traité autorisant un réarmement partiel de la marine allemande (mai 1935). Ajoutons que si la production industrielle allemande retrouve dès 1935 son niveau de 1929, c’est également le cas de la Grande-Bretagne, alors que la France doit attendre 1939, tout comme les États-Unis.

NRH : Comment expliquez-vous le décalage entre la modernité allemande qui avait commencé avant 1914 et le retard français ?

FGD : Le retard français commence vers 1880. Entre 1840 et 1880, la France a connu une période économique florissante qui était liée au rôle joué par La Grande Bourgeoisie au pouvoir (1). Cette classe de grands bourgeois, animée par les théories saint-simoniennes fut remplacée après 1880 par celle des petits-bourgeois, les « couches moyennes », pour reprendre l’expression de Gambetta. Ce sont des médecins de campagne, des notaires, des avocats locaux. Jusqu’en 1939, la France va être gouverné par ces hommes à l’esprit étriqué, qui gèrent en « bons pères de famille ».

Surtout, il ne faut pas oublier que la France, contrairement à l’Allemagne a, avec la Terreur, perdu l’essentiel de son aristocratie. Elle n’a plus de modèle. Les grands bourgeois sont complètement coupés du peuple. Les hobereaux de Bretagne ou du midi de la France qui se souciaient de leurs paysans ont très souvent disparu après 1789.

En Allemagne, au contraire, le modèle aristocratique continue de jouer son rôle. À ce titre la famille Stauffenberg est illustrative. Le père de l’officier du 20 Juillet vivait à la campagne, il était proche des gens de son domaine à la façon de la gentry anglaise. Avant 1914, cette noblesse allemande existait et se développait, d’autant qu’elle était renforcée par les anoblissements des citoyens allemands méritants. C’était une aristocratie vivante qui jouait son rôle dans l’agriculture mais aussi dans l’industrie. De grands industriels, comme Krupp ou Siemens, ont été anoblis.

NRH : En France, le catholicisme n’a-t-il pas été un frein au développement de la culture scientifique ?

FGD : Je dirais que ce fut aussi le cas en Allemagne dans les régions catholiques jusqu’en 1945. La Bavière, pays catholique, est pauvre et passe pour « arriérée » jusqu’en 1950.

NRH : Inversement, le protestantisme a-t-il favorisé le développement économique et social de l’Allemagne ?

FGD : Je voudrais citer la formule de Luther : « nähren, lehren, wehren », c’est-à-dire « nourrir, enseigner et protéger ». Enseigner signifie aussi chercher. Les conséquences ne sont pas négligeables. De 1901, date de la création du prix Nobel jusqu’à 1938, le premier pays à obtenir les prix de physique, de chimie et de médecine, c’est l’Allemagne.

NRH : En dehors de cette influence religieuse et d’une aristocratie vivante, qu’est-ce qui explique le décollage économique et social de l’Allemagne avant 1914 ?

FGD : Bismarck était conscient qu’il fallait favoriser la production industrielle et scientifique. Il voulait les associer dans un effort commun. Ce sera le rôle des grandes universités techniques en contact direct avec les entreprises industrielles. Il faut également tenir compte de sa volonté d’intégrer les populations des différents États du Reich dans l’Empire allemand après 1871. Cela explique sa politique sociale. En 1890, l’ouvrier allemand bénéficie d’une assurance maladie, d’une assurance chômage et d’une assurance accident du travail. En France, il faudra attendre 1935, pour que de telles lois apparaissent et même 1945 pour qu’elles soient vraiment effectives. C’est le gouvernement de Vichy qui, plus que le Front populaire, commencera à mettre en œuvre ces lois sociales. Cela qui doit être porté au crédit de Pierre Laval, il est vrai ancien socialiste.

NRH : Comment expliquez-vous tous les blocages qui ont freiné l’essor de la France ?

FGD : Il existe véritablement un mal français. Le marxisme est resté puissant dans la pensée française. S’il y a pris une telle place, cela s’explique par la terrible dureté du patronat français des années 1890-1940. Il y eut des réactions revendicatives qui s’expliquent très bien. D’où la Charte d’Amiens d’octobre 1906 dont on n’est pas sorti. Le bourgeois français c’est le bourgeois arrivé, tels ceux décrits par Jules Sandeau ou Émile Augier. C’est le règne de la bourgeoisie égoïste au capitalisme étroit.

Depuis 1890, le but des socialistes et des syndicalistes français est la lutte des classes, la prise de pouvoir par la force. Tandis qu’au même moment, devant la croissance de l’économie du Reich de 1870 à 1890, les marxistes allemands commencent à réviser complètement leurs théories. Entre 1891 et 1900, la social-démocratie allemande, derrière Eduard Bernstein, tend à se démarxiser. De surcroît, elle devient nationaliste et colonialiste. C’est un socialisme national, dont le but n’est pas la lutte des classes mais la collaboration des classes par la cogestion des entreprises. Les socialistes allemands vont mettre quatre-vingts ans à y arriver, mais ils y parviendront. Cela a commencé sous Guillaume II et s’est poursuivi sous la république de Weimar. Même à l’époque hitlérienne, se développe encore une certaine politique de cogestion dans les entreprises. Le Front du travail jouera en ce sens un rôle important.

Après 1945, Le SPD poursuivra cette politique. Comme le montre le programme social-libéral du SPD de Bad Godesberg. Dans une entreprise allemande, le conseil d’administration comprend autant de représentants des syndicats que de représentants du capital.

NRH : Face à la crise économique actuelle, quels sont les atouts respectifs de la France et de l’Allemagne ?

FGD : On peut résumer les atouts de l’Allemagne de la façon suivante : une industrie qui existe et, dans la population, une mentalité de cogestion qui est le contraire d’une mentalité de conflit. L’Allemagne pratique une sorte de révolution conservatrice permanente, un mélange de tradition et de modernité.

En France, il existe en revanche une culture marxiste du conflit qui s’accompagne d’un certain conservatisme, favorable à une économie semi-dirigée. On pourrait appeler cela du gaucho-conservatisme.

Propos recueillis par Pauline Lecomte

Crédit photo : DR

Notes

  1. Jean Lhomme, La Grande Bourgeoisie au pouvoir, 1830-1880, PUF, Paris, 1960.

Repères biographiques

François-Georges Dreyfus

Professeur émérite d’Histoire contemporaine à la Sorbonne (Paris IV), François-Georges Dreyfus a été pendant 30 ans enseignant à l’université de Strasbourg où il a dirigé successivement l’Institut d’études politiques, le Centre d’Études germaniques, l’Institut des Hautes études européennes. Il est aussi spécialiste de l’Europe centrale et orientale. Il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels Les Forces religieuses dans la société française (avec Aline Coutrot, Armand Colin, 1968) ; Sociétés et mentalités à Mayence au XVIIIe siècle (Armand Colin, 1968) ; La Vie politique en Alsace de 1918 à 1936, Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques ; Histoire des Allemagnes (Armand Colin, 1970) ; Histoire des gauches en France depuis 1940 (Grasset, 1974) ; Les Relations franco-allemandes, 1933-1939 (CNRS, 1975) ; Histoire de l’Alsace (Hachette, 1979) ; De Gaulle et le gaullisme (PUF, 1982) ; Des Évêques contre le pape (Grasset, 1985) ; Histoire de la démocratie chrétienne en France (Albin Michel, 1988) ; L’Allemagne contemporaine (PUF, coll. « Nouvelle Clio », 1991) ; L’Unité allemande (PUF, coll. Que sais-je ?, 1992) ; Passions républicaines 1870-1940 (Bartillat, 2000). Aux éditions de Fallois, François-Georges Dreyfus a publié une Histoire de la Résistance (1996), ainsi que 1919-1939, l’Engrenage (2002), et une Histoire de la Russie (2005). Son Histoire de Vichy a été publiée chez le même éditeur en 2004. Son ouvrage sur Le IIIe Reich a paru en Livre de Poche, « Références » en 1998.

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