La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Les lecteurs de Mona Ozouf savent quel écrivain elle est : sous sa plume, les événements du passé, les personnages, leurs passions et leurs tourments s’éclairent et "font" sens. Dès son premier ouvrage, L’École, l’Église et la République (1962), se dessinait l’interrogation qui constitue le thème musical de ses souvenirs. Comment être Français, un et multiple ? Nous l’avons rencontrée afin d’en savoir plus.

Mona Ozouf, la grande historienne de la Révolution

Mona Ozouf, la grande historienne de la Révolution

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°43, juillet-août 2009. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Les lecteurs de Mona Ozouf  savent quel écrivain elle est : sous sa plume, les événements du passé, les personnages, leurs passions et leurs tourments s’éclairent et “font” sens. Dès son premier ouvrage, L’École, l’Église et la République (1962), se dessinait l’interrogation qui constitue le thème musical de ses souvenirs. Comment être Français, un et multiple ? Nous l’avons rencontrée afin d’en savoir plus.

La Nouvelle Revue d’Histoire : Après vos études secondaires, y a-t-il une raison particulière qui vous ait incitée à préparer le concours de l’École normale supérieure ? Votre mère, dont vous parlez si bien dans Composition Française, a-t-elle pesé d’une façon ou d’une autre dans ce choix ?

Mona Ozouf : Pour ma mère, ma réussite scolaire était sans doute une compensation à la vie assez triste qu’elle avait menée, et au chagrin dû à la mort prématurée de mon père. On ne m’a pas vraiment laissé le choix. Comme j’étais bonne élève, ma mère a pensé pour moi à une carrière de professeur et donc, dans le meilleur des cas, à la préparation de Normale supérieure, symbole à ses yeux de la réussite.

Moi-même, j’étais attirée par bien d’autres voies. J’adorais dessiner, je me serais bien vue dans une activité artistique. J’avais songé à préparer les Beaux-Arts, ce qui avait été immédiatement écarté par ma mère. La voie la plus simple et la plus sérieuse était donc que je devienne professeur. D’où Normale supérieure.

NRH : À l’École normale, vous vous êtes orientée vers la philosophie plutôt que vers l’histoire qui sera pourtant votre voie ultérieure. Pourquoi ce choix ?

MO : Pour bien des raisons. L’agrégation de Lettres, en raison de mon attrait pour la littérature, m’aurait beaucoup tentée. Malheureusement, c’était exclu dans la mesure où, au sortir de mon lycée breton j’étais trop faible en langues anciennes. Pourquoi le choix de la philosophie alors que j’avais eu un très bon professeur d’histoire en khâgne et que l’histoire m’attirait aussi ? J’ai un peu hésité lors de mon mémoire d’études supérieures. Mais la directrice de l’École normale supérieure de jeunes filles, Mme Prenant, était une philosophe, spécialiste de Leibniz. Et elle dorlotait à l’École sa petite couvée de futures philosophes. Pour elle, il eut été aberrant que je fasse un autre choix.

Une autre raison m’a également orientée. À l’École, en ces temps très anciens, nous pensions toutes être destinées à l’enseignement secondaire. Or, enseigner l’histoire au lycée, ce n’est pas la même chose qu’enseigner la philosophie. Les cours d’histoire, répartis sur plusieurs classes, sont très disparates, alors qu’en terminale de philo-lettres, on était assuré d’avoir neuf heures par semaine avec la même classe. Grâce à la philosophie, c’est un monde entièrement nouveau que l’on fait découvrir aux élèves. En entrant dans la classe, on a le plaisir de créer à chaque fois l’événement avec la thématique du jour. Par exemple : « Y a-t-il des degrés dans la faute ? » On ne peut pas faire cela en histoire, même si l’on est un très bon professeur. Toutes ces raisons m’ont déterminée sans que j’aie de passion particulière pour une discipline donnée.

NRH : C’est à l’École normale que vous avez fait la connaissance entre autres de François Furet. C’est aussi à cette époque, comme lui-même et beaucoup d’autres, que vous avez adhérez au parti communiste. Pensez-vous que l’École républicaine et son universalisme vous avaient prédisposée à cet engagement ?

MO : Le communisme se voulait universaliste, en charge du bonheur de l’humanité tout entière. Que par la suite, comme l’a remarquablement écrit François Furet, il soit devenu une pathologie de l’universel comme le nazisme fut une pathologie du particulier, c’est une idée que je trouve très profonde. Il reste que pour toute cette génération qui s’est engagée dans le communisme, l’universalisme républicain a joué son rôle parallèlement à de multiples autres raisons. Ai-je besoin de préciser que je ne tire aucune fierté de cet engagement ? À cette époque, beaucoup de gens pensaient qu’il valait mieux, suivant la célèbre formule, avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. Pour mon compte, j’ai toujours pensé qu’il valait mieux avoir raison avec Aron. Mais je ne retire pas de ces années un sentiment de culpabilité. J’avoue pourtant avoir éprouvé un grand soulagement quand j’ai quitté le parti au moment des événements de Budapest en 1956. Mais je n’ai pas eu la tentation de transporter mon fanatisme ailleurs, ni de chercher des engagements aussi exotiques que le maoïsme. J’étais vaccinée pour toujours.

NRH : Dans Le Passé d’une illusion, François Furet dit que son propre passage au parti communiste fut une expérience essentielle pour comprendre les aveuglements des religions politiques. Est-ce que votre propre engagement vous a aidé ultérieurement à mieux comprendre l’histoire ?

MO : Quand on s’intéresse comme je l’ai fait à la Révolution française, cette expérience du communisme permet en effet de mieux concevoir ce qui peut alimenter par exemple l’esprit de faction ou de fraction. Cela fait comprendre pourquoi des gens qui étaient initialement généreux et attentifs à autrui, pouvaient soudain devenir aveugles à ce que vous étiez dès le moment où vous quittiez le parti, ou que vous exprimiez une réserve. Beaucoup ont décrit ce phénomène pour en avoir souffert, par exemple Edgar Morin ou Edith Thomas. Ils disent l’un et l’autre qu’après avoir quitté le parti ils sont devenus quasiment transparents aux yeux de leurs anciens camarades. Ils n’existaient plus. Cette expérience permet également de mieux percevoir le mécanisme de la dénonciation durant la Révolution française. Cela fait comprendre comment Robespierre abandonne Camille Desmoulins. Tout à coup, le « vieux camarade de collège » est devenu un ennemi. On appréhende bien tous ces phénomènes quand on a fait un petit stage de jeunesse au PC.

NRH : Ne peut-on dire que la Révolution française a été l’une des premières manifestations modernes des religions politiques ?
MO : Oui, notamment par sa radicalité. Ce qui est frappant, c’est la rapidité avec laquelle tout d’un coup il n’y a plus de tradition. On rompt avec tout l’héritage de civilité aristocratique si fort pourtant au XVIIIe siècle. C’est comme une conversion. De ce point de vue, il s’agit bien d’un phénomène religieux. La rapidité de la rupture n’en reste pas moins profondément énigmatique. Tous ces députés aux États Généraux qui arrivent à Versailles au début de l’été 1789, avec leurs cahiers de doléances… Ce sont les mandants de leurs pays ou de leurs baillages. En quelques semaines, ils vont devenir les représentants de l’humanité tout entière. C’est au nom de celle-ci qu’ils vont légiférer. N’est-ce pas extraordinaire ?

NRH : La soudaineté et l’ampleur de la rupture sont en effet stupéfiantes. Vous vous en êtes faite l’écho dans Le Dictionnaire critique de la Révolution française. Vous avez consacré une importante analyse aux interprétations d’Hyppolite Taine. C’est la fameuse hypothèse de l’esprit classique. À l’origine, dites-vous, en résumant la pensée de Taine, il y a un trait de race, une forme de l’intelligence dont le penchant est la raison abstraite et l’esprit de géométrie. Ne sont-ils pas à l’origine de la Révolution et de la rupture dont vous parlez ?

MO : Oui, on peut penser cela. Quand j’ai évoqué la rupture soudaine, la conversion inattendue des députés qui arrivent à Versailles en 1789, c’est l’hypothèse de la discontinuité que j’ai retenue. Mais, à tout phénomène qui surgit dans l’histoire on peut aussi chercher des causes dans la continuité. Nombre d’historiens de la Révolution française ont ainsi expliqué celle-ci par ce qui l’avait précédée. C’est ce qu’a fait Tocqueville en estimant que la monarchie, par son centralisme administratif et ses intendants, avait détruit les libertés et les particularismes, préparant l’uniformisation révolutionnaire.

Mais on pourrait aussi recourir à une interprétation philosophique en songeant au précédent du cartésianisme. C’est une philosophie qui part du simple pour aller au complexe, et qui préfère le simple au complexe. On peut penser, en effet, que c’est là un trait de l’esprit français. Cela étant, après avoir additionné toutes les explications politiques ou philosophiques, il n’en reste pas moins que la Révolution est une énigme, une rupture dans le tissu de l’histoire.

NRH : François Furet et vous-mêmes avez montré que la Révolution a eu d’innombrables conséquences importantes et durables. Ne peut-on dire qu’en raison de son caractère spécifiquement français, elle a par la suite écarté la France de l’histoire qui s’est faite dans le reste de l’Europe ? On pense entre autres, aux effets du courant intellectuel et politique de la Contre-Révolution illustré par Joseph de Maistre, phénomène sans exemple ailleurs en Europe. L’une des conséquences de la Révolution n’a-t-elle pas été, durant tout le XIXe siècle et parfois au-delà, de tenir la France en dehors de la modernité qui s’affirme alors en Angleterre et en Allemagne ?

MO : Il est vrai qu’au XIXe siècle la France n’en finit pas de payer sa division politique en deux fractions. Ce qui est frappant dans l’histoire française du XIXe siècle c’est la redite, le radotage. On a le sentiment qu’à chaque nouvelle génération on revient en arrière et que l’on refait une nouvelle monarchie, une nouvelle révolution, une nouvelle république et un nouvel empire. Tout cela vient de la digestion difficile, pénible et longtemps impossible de la Révolution française.

Toute l’instabilité politique française du XIXe naît de cela et, dans une certaine mesure, nous en vivons toujours les conséquences à travers nos affrontements droite-gauche. La célébration du bicentenaire de la Révolution française en 1989 a témoigné de cette persistance, mais sur le mode bouffon. Pour parodier Marx, ce qui avait d’abord été vécu comme tragédie fut ensuite reproduit comme farce.

NRH : C’est en compagnie de François Furet, l’un de vos amis depuis Normale supérieure, que vous avez étudié la Révolution. On vous a parfois présentée à tort certainement, comme sa disciple.

MO : Ce serait me rajeunir beaucoup que de faire de moi la disciple d’un homme qui était mon contemporain ! En réalité, François Furet, s’il a eu des disciples, a d’abord travaillé avec ses amis. Avec Denis Richet, avec mon mari Jacques Ozouf, avec moi. Mais, quand j’ai entrepris avec lui Le Dictionnaire critique de la Révolution française, il était beaucoup plus connu que je ne l’étais. Il était considéré, à juste titre, comme le grand spécialiste de la Révolution française. Sans doute avais-je publié en 1976 un livre sur La Fête révolutionnaire, mais je n’avais pas sa notoriété. Nous avons animé pendant des années un séminaire sur la Révolution et je dois beaucoup à ce travail en commun.

NRH : Si chronologiquement nous revenons un peu en arrière, après vos études de philosophie, vous vous êtes tournée vers l’histoire. Est-ce votre mari, Jacques Ozouf, grand spécialiste de l’École républicaine qui vous y conduit ?

MO : Non, les choses ne se sont pas passées ainsi. À l’époque de mon engagement communiste, le hasard a fait que j’ai surtout fréquenté des historiens. Une autre raison a joué, c’est le fait que je n’avais pas envie de travailler à une thèse de philosophie. Cela m’intimidait d’écrire une thèse sur l’individualisme chez Kant ou Leibniz. Par contre, je me sentais de taille à entreprendre un travail en histoire.

NRH : Votre mari a consacré de nombreuses recherches à l’École républicaine. Et vous-même, si je ne m’abuse, y avez activement collaboré ?

MO : En réalité, mon mari avait entrepris un immense travail de recherche sur les instituteurs avant 1914. Puis il est tombé malade. C’est à ce moment que je l’ai aidé à mettre en forme ses recherches pour en faire un livre, La République des instituteurs.

NRH : Dans Composition française vous soulignez le rôle majeur qui était autrefois celui des instituteurs au sein de la société française. Ils croyaient en leur mission et ils étaient respectés. Ce qui semble avoir disparu. Pourquoi selon vous ?

MO : L’année 1968 est sans doute un repère important. Mais dès que l’on affiche une date, on a tendance à donner au problème une explication trop étroitement politique. Il me semble que les causes sont multiples. Le magistère des instituteurs a certainement souffert de la concurrence des nouveaux médias. Cela a insensiblement modifié la condition de l’instituteur et de l’école. Avant 1914 et encore bien au-delà, les instituteurs étaient les seuls, avec les prêtres, à détenir dans les villages français les clés du savoir. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. On peut ajouter que nous vivons une crise globale de l’écrit et de la lecture. Tout cela a contribué insensiblement à désacraliser l’école. Il s’agit d’une transformation silencieuse plutôt que d’un événement brutal.

Mais il est vrai que 1968 a accéléré ce mouvement, notamment en développant ce que l’on peut appeler l’idéologie Bourdieu. C’est-à-dire l’interprétation qui veut que les instituteurs ou les professeurs soient les instruments inconscients d’une bourgeoisie travaillant à la reproduction des inégalités sociales. En réalité, les « hussards noirs » avaient comme vocation de corriger ces inégalités. Et ils ont largement accompli cette mission.

NRH : Comment, vous-même, avez vous vécu les événements de 1968 ?

MO : De façon ambivalente. D’une part, j’étais irritée par la critique de la méritocratie, et par une certaine disparition de l’éthique du travail, par exemple le projet d’une thèse collective me semblait une aberration. Mais d’autre part, il y a eu des aspects de 1968 tout à fait bénéfiques.

NRH : L’une des conséquences imprévues de 1968 fut aussi de favoriser la renaissance des identités régionales. De ce point de vue ne peut-on dire que ce fut un peu une revanche de la France diversifiée évoquée par Thibaudet, comme vous le rappelez à la première page de Composition française, contre l’uniformisation et l’abstraction célébrées par Benda ? Cette évolution ne met-elle pas en cause le principe unitaire de la République française ?

MO : Comme je le dis dans mon livre, je crois aux fidélités étagées. Je ne crois nullement que l’attachement aux régions, aux pays, au local, au passé, puissent mettre en cause la République. Je ne crois pas du tout que celle-ci soit menacée de balkanisation ou d’émiettement. L’attachement au local peut fort bien nourrir l’attachement à la République. Tout mon livre proteste contre une vision binaire de cette relation.

D’où vient cette vision binaire ? Peut-être vient-elle précisément de la passion française pour l’uniformité. Montesquieu résume cela dans un texte magnifique de L’Esprit des Lois. Il dit en substance que ce qu’il y a de plus important est de savoir démêler les situations où il faut légiférer pour tous et celles qui exigent un traitement particulier. Et donc, que la capacité de vivre la diversité est un signe de la maturité et de l’intelligence d’un être comme d’une nation.

Propos recueillis par Pauline Lecomte

Crédit photo : DR

Repères biographiques

Mona Ozouf

Ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée de philosophie, directrice de recherche au CNRS, Mme Mona Ozouf est la fille du militant breton Jean Sohier. Son premier livre, L’École, l’Église et la République, 1871-1914 (Armand Colin, 1962, Le Seuil, 1992) anticipait sur ses recherches ultérieures, notamment sur La République des instituteurs, ouvrage écrit avec son mari, Jacques Ozouf (Gallimard-Le Seuil, 1992). La question de l’indivisibilité républicaine et de la diversité française se trouve déjà dans La Fête révolutionnaire (Gallimard, 1976), puis dans le monumental Dictionnaire critique de la Révolution française (Flammarion, 1989) qu’elle dirige avec son vieil ami François Furet. Elle a encore publié bien d’autres livres, Les Aveux du roman. Le XIXe siècle entre Ancien Régime et Révolution (Fayard, 2001), Varennes, la mort de la royauté (Gallimard, 2005), et récemment Composition française. Retour sur une enfance bretonne (Gallimard, 2009) que nous évoquons dans le prologue à cet entretien.

Boutique. Voir l’intégralité des numéros : cliquez ici

La Nouvelle Revue d'Histoire