La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

À la différence des nations d’Europe, nées de l’histoire, la nation américaine est fille du contrat, et le contrat est sa seule loi.

La Fin de la Vieille Garde : une peinture de la table rase américaine

La Fin de la Vieille Garde : une peinture de la table rase américaine

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°46, janvier-février 2010. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Un roman bien ficelé qui en dit plus sur la société américaine que de longues études historiques.

La « Vieille Garde » annoncée par le titre n’est pas celle de Napoléon. Ce roman historique raconte avec talent l’histoire d’un grand cabinet d’avocats new-yorkais fondé jadis par deux brillants étudiants de Harvard. L’esprit spécifique de la société américaine s’y trouve dévoilé, bien que l’époque appréhendée (1890-1940) soit en partie révolue, ce qui explique le titre nostalgique. Le récit est habilement composé de souvenirs et de « mémoires » écrits ou retrouvés par Adrian Suydam, associé depuis soixante ans à Ernest Saunders : « Entre la fin de la guerre hispano-américaine [1898] et mon affectation comme colonel à l’état-major du général Pershing en 1917 – soit près de deux décennies qui nous menèrent, Ernest et moi, de la quarantaine à la soixantaine, notre cabinet se développa jusqu’à compter soixante-dix avocats, et devint une véritable puissance dans le pays… »

La Fin de la Vieille Garde. Par Louis Auchincloss

La Fin de la Vieille Garde. Par Louis Auchincloss

On retiendra les derniers mots : « une véritable puissance dans le pays ». Ce curieux et immense pays, dont le poids pèse sur nos destinées, attribue en effet une place démesurée aux grands avocats et aux juges, notamment ceux de la Cour Suprême. Ainsi que le dit avec orgueil l’illustre Ernest Saunders, l’un des deux associés : « Nous avons redessiné la Constitution pour l’adapter aux besoins d’une nation en plein développement industriel, [et ce fut] une tâche plus ample et plus profitable que ne l’imaginaient les élitistes du XVIIIe siècle ! » Nous voici projetés au cœur de la spécificité américaine.

À la différence des nations d’Europe, nées de l’histoire, la nation américaine est fille du contrat, et le contrat est sa seule loi. Les grands contractants modifient donc celle-ci au gré de leurs intérêts égoïstes et changeants. Les meilleurs avocats sont requis pour donner une expression juridique aux changements, et leur faire acquérir force de loi au cours de procès qui rapportent gros. En nous faisant pénétrer au sommet de cette élite, le roman d’Auchincloss, lui-même ancien avocat, braque le projecteur sur l’impitoyable matérialisme de la société américaine, dont l’histoire du monde ne connaît pas d’autre exemple.

En lisant La Fin de la Vieille Garde, le lecteur européen éprouve un sentiment d’étrangeté. Sentiment qui vient d’une perception déroutante de vide que j’explique par l’absence d’épaisseur historique. Aux Etats-Unis, celle-ci date tout au plus des lendemains de la guerre de Sécession (1865), véritable acte fondateur de la nation, et origine de sa formidable expansion. Le mérite du roman d’Auchincloss est de faire sentir ce vide historique et culturel, même chez de riches pourvoyeurs de musées (les musées sont des cimetières).

Chez nous, en comparaison, chaque coin de terroir est le résultat visible d’efforts accumulés sur des millénaires. Notre mémoire historique se nourrit de souvenirs qui viennent de la Grèce antique, de Rome, de notre long et prodigieux Moyen Âge. Notre profondeur historique est aux antipodes de la tabula rasa américaine. Ce sera un atout immense pour renaître.

Dominique Venner

À propos de

La Fin de la Vieille Garde. Par Louis Auchincloss, Éd. de Fallois, 221 p., 18 €

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