La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Emmanuel de Waresquiel est un historien connu du grand public depuis la publication de sa biographie remarquée de Talleyrand, chez Fayard en 2003. C'est aussi un spécialiste de la France du XIXe siècle, de l’histoire des idées et de la Révolution française. Nous avons voulu en savoir plus sur son itinéraire, son œuvre et sa conception du travail de biographe.

Emmanuel de Waresquiel : Talleyrand réhabilité

Emmanuel de Waresquiel : Talleyrand réhabilité

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°53, mars-avril 2011. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, Emmanuel de Waresquiel est un historien connu du grand public depuis la publication de sa biographie remarquée de Talleyrand, chez Fayard en 2003. Il est également l’un des acteurs de l’édition en France. Docteur en histoire, directeur d’études à l’École pratique des Hautes études (IVe section), il est un spécialiste de la France du XIXe siècle, de l’histoire des idées et de la Révolution française. Nous avons voulu en savoir plus sur son itinéraire, son œuvre et sa conception du travail de biographe.

La Nouvelle Revue d’Histoire : Comment votre goût pour l’histoire est-il né ?

Emmanuel de Waresquiel : Mon intérêt pour l’histoire tient d’abord à mon esprit de curiosité et peut-être aussi à une sensibilité particulière au temps. Tout passe et rien ne s’oublie ; rien ne passe et tout s’oublie. Je me suis souvent posé cette question, exacerbée peut-être par ce que me disaient mes parents de leur vie, très loin de la mienne. J’ai avec mon père et ma mère un grand écart d’âge. Mon père est né en 1913, ma mère en 1914, et moi-même en 1957. J’ai donc été élevé par des parents qui avaient quasiment connu la Première Guerre mondiale. Ma grand-mère racontait à ma mère qu’elle entendait les canons de la bataille de la Marne le jour de sa naissance, à Paris. Si l’on ajoute à cela une culture propre à mon milieu, plus sensible qu’un autre peut-être à la continuité et à la transmission, ce très grand décalage de générations m’a fait vivre longtemps au XIXe siècle, un XIXe siècle d’ailleurs très victorien, plus anglais que français. Ceci est le terreau.

Il y a eu ensuite un lent travail de reconstruction et de compréhension. Très tôt j’ai commencé à fureter dans les livres. La bibliothèque familiale m’y a aidé. J’y ai découvert notamment des auteurs comme Alexandre Dumas, mais aussi Lenôtre. À quatorze ans, un essai de José Cabanis, Charles X roi ultra m’a profondément marqué par la profondeur de l’analyse et la distance critique et presque moqueuse de l’auteur vis-à-vis de son sujet.

NRH : Vos parents étaient-ils monarchistes ?

EdW : Nullement, en dépit d’une tradition ultramontaine et légitimiste au sein de ma famille paternelle. Mais elle a cessé avec mon père qui était républicain et gaulliste. Emprisonné à Alger en 1940, il est le premier Français à être entré au Mont Cassin fin 1943. Mon parrain, frère de ma mère, décoré de l’Étoile rouge, a été l’un des fondateurs de l’escadrille Normandie-Niemen. Je me sens personnellement plus démocrate que républicain, dans le sens d’une fiction idéale, aussi fascinante qu’indépassable. Je n’en conserve pas moins par mes attaches familiales une sensibilité au passé et à l’Ancien Régime qui n’est pas précisément nostalgique mais relève tout simplement du mimétisme et de l’habitude.

NRH : Durant vos études, avez-vous eu des professeurs qui ont particulièrement compté dans votre formation ?

EdW : Les historiens qui ont le plus compté pour moi ont été invisibles. Ils constituent une sorte de famille intellectuelle idéale à laquelle j’ai toujours rêvé d’appartenir mais que je n’ai jamais rencontré, même à l’École normale supérieure. Il y a d’abord François Furet dont le Penser la Révolution française a été il y a trente ans une révélation pour moi par l’accent mis sur l’historiographie de la période et sur la déformation de ses représentations, comme par la méthode, l’attention à ce que Furet appelle la littérature politique. Mon intérêt constant pour les images comme source à part entière de l’historien m’a fait aimer et lire attentivement Erwin Panofsky et surtout Francis Haskel. Je pourrai en citer bien d’autres à commencer par Lucien Febvre.

Mais plus près de moi, c’est le père Guillaume de Bertier de Sauvigny, alors professeur à l’institut catholique et grand spécialiste de la Restauration, qui m’a encouragé à travailler sur cette période. Je lui ai dédié par la suite mon premier livre consacré au duc de Richelieu. C’est lui qui m’a conduit à choisir au début des années 1990 mon sujet de thèse sur le bicaméralisme en France depuis 1789 jusqu’en 1831 et en particulier sur la chambre des pairs de la Restauration, à la croisée de l’histoire des idées, de l’histoire politique et de l’histoire sociale. Mon orientation vers une histoire plus culturelle, autour de la question des représentations et de la mémoire viendra plus tard.

Michèle Riot-Sarcey m’a beaucoup influencé sur ce point. C’est elle qui m’a fait connaître Walter Benjamin. L’une des propositions de ce dernier, tirée du Livre des passages, dit que l’historien « est tenu de brosser à contresens le poil trop luisant de l’histoire ». Elle m’a servi d’exergue et presque de titre à l’essai que j’ai récemment consacré à la mémoire de la Révolution, L’Histoire à rebrousse-poil : les élites, la restauration, la Révolution (Fayard, 2005).

NRH : Quel a été votre itinéraire universitaire après l’École normale supérieure ?

EdW : J’ai eu un parcours assez atypique. Après avoir passé le concours de l’École normale, j’ai effectué mon service militaire au Service historique de l’armée de Terre. J’y étais encore lorsque j’ai créé une première collection chez Perrin, « L’histoire en mémoire » consacrée à l’édition de mémoires historiques, qui a compté une quinzaine de titres. Le premier volume que j’ai présenté et annoté était consacré aux mémoires de Boni de Castellane. Ce fut l’une de mes rares incursions dans le XXe siècle ; la plus importante étant d’avoir imaginé et mis en œuvre chez Larousse un dictionnaire thématique consacré aux révoltes du XXe siècle : Le Siècle rebelle.

Prenant goût à l’édition, j’ai décidé de me mettre en disponibilité et j’ai postulé pour être éditeur chez Tallandier. J’y suis resté trois ans, puis j’ai travaillé ensuite huit ans chez Larousse. Mais, au bout d’un certain temps, j’ai découvert que le travail de recherche et l’activité d’éditeur étaient incompatibles. C’est pourquoi j’ai décidé tardivement de revenir dans le giron universitaire, en 2000, à l’École pratique des Hautes Études.

NRH : Parmi tous vos travaux, vous avez consacré une biographie à Talleyrand qui a retenu l’attention de la critique et du public. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à ce personnage très décrié ?

EdW : J’ai eu le désir de travailler sur Talleyrand car il incarne à lui tout seul cette période de transition qu’a été la première moitié du XIXe siècle, où se jouent à la fois des conflits de générations et des conflits de mémoires autour de la question de la Révolution française. C’est une période où la question du temps, celle de la mémoire du passé sont omniprésentes. Comment, par exemple, terminer la Révolution française, avec toutes les options possibles, en la niant, en l’oubliant, en la sublimant, en la déformant ? Comment reconstruire la société, l’État ? C’est une époque où des hommes de pensée ont été aussi des hommes d’actions : Chateaubriand, Guizot, Barante, Thiers etc. C’est une période qui fonde expérimentalement, politiquement et socialement, ce que la France va devenir, notamment en ce qui concerne nos mythes fondateurs, dans leurs tensions et leurs contradictions : la liberté et l’égalité, la nation et l’État, la fidélité et la trahison, etc. Talleyrand incarne, mieux que tous les autres, ces contradictions qui agitent son temps.

NRH : Quelle était la vision du monde du jeune Talleyrand à la veille de 1789 ?

EdW : Talleyrand est profondément un fils des Lumières, de la première génération des Lumières. C’est avant tout un homme du XVIIIe siècle. L’un des fils conducteurs de mon ouvrage a consisté à rappeler sans cesse que cet homme était né en 1754, sous Louis XV, peu après la bataille de Fontenoy. C’est un homme du siècle de Louis XV, un homme de l’aristocratie de cour de cette époque. Cette appartenance va le déterminer.

Contrairement à la plupart de ses précédents biographes qui le font pratiquement naître en 1789, j’ai accordé à ces années de formation une grande attention. Si l’homme est resté fidèle à quelque chose, c’est bien à son milieu d’origine, à la vision politique et internationale qui était la sienne avant 1789. Pour lui, un État n’est fort que s’il admet l’intrusion du temps dans son organisation. Il est depuis toujours partisan d’une monarchie constitutionnelle, c’est un légitimiste qui croit à la mixité de la légitimité monarchique : l’opinion, l’histoire et l’hérédité. Par ailleurs, à ses yeux, un État n’est grand, alors même qu’il est en position de force dans une négociation, que s’il est capable de ne pas humilier son adversaire.

Ces deux axiomes de politique intérieure et de politique internationale sont les siens avant 1789. S’il reste fidèle à quelque chose, c’est bien à cela. Les régimes passent mais les idées de Talleyrand demeurent.

NRH : Pourquoi cet homme a-t-il souffert d’une légende aussi noire, reprise de génération en génération ?

EdW : C’est l’une des questions principales que je me suis posé, celle de la persistance de « l’image grimaçante du mal » incarnée par Talleyrand. Je ne me sers pas de la légende, j’essaie au contraire de l’expliquer. Et je pose une méthode dans le fil même du récit biographique : croiser en permanence le temps de mon personnage avec le temps de sa mémoire. La première réponse que je donne est de dire que cette légende noire provient sans doute d’une rencontre entre deux générations qui ne se comprennent pas. Talleyrand appartient à la génération des Lumières, et il va être jugé par la génération romantique pour qui il incarne tout à la fois le cynisme, la distance et de la désinvolture, l’homme qui traverse la Révolution en bas de soie et perruque poudrée, sans paraître en être affecté. Cette distance, cette intelligence des événements, a littéralement exaspéré les romantiques pour qui la Révolution est une douleur que l’on doit porter comme un scapulaire, autour du cou. Il suffit de se souvenir de ces mots de Chateaubriand au début du Génie du Christianisme : « J’ai cru et j’ai pleuré ». Talleyrand, l’homme de la douceur de vivre, ne pleure pas. Ce qui a conduit toute la vie de Talleyrand, c’est de ne jamais perdre la face.

NRH : Au-delà du XVIIIe, n’est-il pas aussi un homme du Grand Siècle.

EdW : Sans doute. Il avait une grande admiration pour les moralistes du Grand Siècle. La Rochefoucauld et Saint-Simon faisaient partie de ses auteurs préférés. Il y a un autre élément psychologique qui est essentiel si l’on veut le comprendre, c’est son pied bot. Le fait de se sentir physiquement et moralement diminué dès l’enfance l’a certainement conduit très tôt à se protéger. La légende, qu’il invente lui-même, de l’accident et de sa jambe mal soignée, alors que son pied bot est héréditaire, vient de là.

Il y a aussi les masques, cette impassibilité, cette capacité de subir l’injure sans sourciller ; cet homme sans grimace ni sourire, comme écrivait Sainte-Beuve. Un personnage, c’est une pelote de fils emmêlés dans les replis du temps, dans le « sombre abîme du temps » (Buffon), c’est un nœud gordien qu’il ne faut pas trancher, mais qu’il faut démêler.

NRH : Quel a été le rôle de Talleyrand au moment du vote de la constitution civile du clergé du 12 juillet 1790 ?

EdW : Il est le bon élève à qui l’on en veut plus qu’aux autres. Avant 1789, l’évêque d’Autun a été un agent général du clergé exemplaire. Il a défendu les positions politiques et économiques du clergé face à la monarchie et face aux intérêts particuliers. Dès 1789, il prend des positions qui vont à contre-courant. Il a été élu évêque d’Autun l’année précédente, en 1788. Il n’en est que plus détesté. L’expression de « Diable boiteux », ne naît pas de l’imagination de Sacha Guitry, mais de celles des prêtres immigrés à Londres en 1792. La justification par Talleyrand de la vente des biens du clergé, sa position sur les juifs… « Je jouis des honneurs de l’exagération », aimera-t-il à dire. Ces deux positions sont celles qui lui vaudront les plus grandes haines.

NRH : Pressent-il l’emballement de la Révolution vers les extrêmes ?

EdW : Il aimerait que la Révolution soit une continuation, une reprise réussie des tentatives de réforme avortées auxquelles il a participé dans les années 1780. Il réalise pourtant que la Révolution est une rupture. Il participe à cette rupture et en même temps, il s’emploie comme il le dit lui-même, à ce que « la machine de l’État verse le plus doucement possible ». Il participe ainsi à l’élaboration de la Déclaration des droits de l’homme, propose la vente des biens du clergé comme biens nationaux, mais s’oppose à la politique des assignats.

Il est de ceux qui n’abdiquent jamais, quitte à suivre un fil qui ne correspond pas à ses idées. Il considère qu’il faut « en être » afin de pouvoir, à un moment donné, influer dans le bon sens sur le cours des événements politiques.

NRH : Comment va-t-il survivre à la Révolution, lui qui en était l’un des pères en quelque sorte ?

EdW : Il a l’intelligence des événements. Il quitte la France quelques jours après les massacres de Septembre. Il se fait donner une mission diplomatique très officielle par Danton qui l’envoie à Londres. Ensuite, en 1794, il part aux États-Unis où il va faire des affaires. Ce qu’il fera d’ailleurs toute sa vie. On ne comprend pas Talleyrand, si l’on ne cherche pas à savoir pourquoi cet homme a constamment mêlé la politique et les affaires. De sa passion pour les théories économiques et financières jusqu’au pur goût des affaires et de la spéculation, il y a un entremêlement permanent des deux Talleyrand. C’est cette question-là qui m’a conduit à regarder très attentivement les archives de banque. Cela m’a conduit tout droit dans la salle des archives de la banque Baring à Londres et celles de la banque Rothschild à Vienne. Si l’on ne tient pas compte de cette dimension du personnage, on ne comprend rien à ce qu’il est. S’enrichir et assurer l’avenir de la « Maison » de Talleyrand, s’était aussi pour lui, « avoir de l’esprit ».

NRH : À quel moment et pourquoi va-t-il se rallier à Bonaparte ?

EdW : Ce fut une alliance stratégique. Comme disait Sieyès, les « grands sabres » étaient nombreux dès 1797 mais, très vite, le jeune général des bottes d’Italie s’impose. Talleyrand, alors ministre des Relations extérieures du Directoire et Bonaparte se voient pour la première fois en décembre 1797 et se retrouvent en octobre 1799 après le retour de Bonaparte d’Égypte.

Ce sont deux grands prédateurs de la politique qui se rencontrent. Ils se séduisent et en même temps se méfient l’un de l’autre. Ils concluent une alliance stratégique tacite. Contrairement à ce que l’on a longtemps dit, Talleyrand s’est beaucoup impliqué dans le complot des 18 et 19 Brumaire an VIII. Cet homme de la lenteur calculée et de la mesure était aussi celui du risque et des coups d’État, lorsqu’il jugeait la situation mûre et le moment propice.

Les relations de Talleyrand et de Bonaparte relèvent d’une alliance utilement et librement consentie au moins jusqu’à la fin du Consulat. La remise en ordre de la France, l’amnistie aux émigrés, le Code civil, le Concordat, enfin toute l’œuvre consulaire, ce que Thierry Lentz appelle « le Grand Consulat », mais surtout la signature d’une bonne vingtaine de traités de paix avec les États d’Europe contre qui la République française était en guerre depuis dix ans.

Par la suite, il n’y aura pas vraiment de rupture avec Napoléon, mais une lente dégradation de leurs rapports à partir de 1805. À la veille d’Austerlitz, Talleyrand propose un plan de réorganisation de l’Europe qui n’a rien à voir avec celui qu’adoptera Napoléon. L’Empereur va devenir l’homme d’un système, avec qui il ne sera plus possible de communiquer. On ne le dit pas assez, mais les deux seuls personnages qui ont eu le courage de s’opposer à lui furent Fouché et Talleyrand.

NRH : Comment définiriez-vous la vision de Talleyrand en politique extérieure ?

EdW : L’équilibre et la respiration. Cela n’est possible à ses yeux que dans un monde de paix et d’alliances bilatérales dans un monde multipolaire, loin de l’esprit de conquête et du son du canon. Il faut, dira-t-il souvent, travailler au « perfectionnement » de ses institutions, avant de songer à s’agrandir. Il appelait les paix de Napoléon, des paix « de champ de bataille », et les voyait comme les enfants monstrueux de rapports de force par trop déséquilibrés. Talleyrand a toujours considéré que l’équilibre de l’Europe devait reposer sur l’existence ou la mise en place d’agrégats de puissances secondaires indépendantes, organisées en des sortes de corps intermédiaires, placées comme des coins sécuritaires entre les grandes puissances antagonistes de l’Europe qu’étaient à l’époque l’Autriche, la Prusse, la Russie et l’Angleterre.

Voilà pourquoi il a toujours prôné la reconquête de la puissance maritime (et coloniale) de la France face à celle de l’Angleterre ; voilà pourquoi il a toujours été attentif à des puissances secondaires comme la Pologne en 1807 ou la Saxe en 1815, considérées comme des barrières imposées aux grandes puissances antagonistes du centre de l’Europe.

Enfin Talleyrand est aussi un diplomate visionnaire. Ce qu’il dit des États-Unis dès 1795, de son alliance future et privilégiée avec l’Angleterre, est extraordinaire.

NRH : Comment, après la chute de l’Empire, au congrès de Vienne, Talleyrand parvient-il à faire prévaloir son point de vue alors qu’il représente un pays vaincu ?

EdW : Parce qu’il a du crédit, parce qu’il inspire confiance. Et dans un sens également, sa légende de prince des diplomates le précède déjà. Il est aidé par le fait qu’il n’a rien à demander comme représentant de Louis XVIII. Le traité de paix de la France avec les puissances coalisées contre Napoléon a été signé à Paris en mai 1814. La France s’en sort, grâce à lui, miraculeusement après la première abdication de Napoléon.

Étant le meilleur connaisseur de l’Europe ancienne et de l’Europe impériale, Talleyrand a tout pour conseiller la réorganisation d’une Europe à la fois traditionnelle (celle des vieilles monarchies) et nouvelle (celle du concert européen et de nouvelles formes du droit public) sur les dépouilles du grand empire. Il est en contact avec tous les cabinets diplomatiques de toute l’Europe depuis vingt ans. Encore une fois, lorsque Talleyrand arrive à Vienne en 1815, sa légende le précède. Il bénéficie d’une aura considérable. Le monde diplomatique n’est pas dupe de sa pugnacité, de ses talents de comédien, mais il sait aussi que c’est un diplomate sur lequel on peut compter.

Il est arrivé à Vienne avec des principes : le respect des légitimités et de ce qu’il appelle « le droit des gens », principes qui lui ont déjà permis de faire accepter la Restauration de Louis XVIII par la coalition des puissances alliées contre Napoléon.

NRH : Quelle place l’historiographie européenne accorde-t-elle à Talleyrand ?

EdW : Immense ! Il suffit de jeter un œil sur sa bibliographie, plus d’une centaine d’ouvrages et des milliers d’articles, dans toutes les langues.

NRH : En Europe, son image souffre-t-elle de la noire réputation qui est la sienne en France ?

EdW : Il bénéficie en Europe du prestige accordé à Napoléon, en Allemagne, en Russie et surtout en Angleterre qui s’est appropriée en quelque sorte le culte de son ancien ennemi. Talleyrand lui-même a fasciné les Anglais, surtout quand il est venu à Londres comme ambassadeur de Louis-Philippe en 1830. On l’appelait alors « the uncommon man », l’homme extraordinaire.

Talleyrand qui se méfiait des Anglais, de leur égoïsme, au point de se battre toute sa vie contre leur influence, considérait en même temps leur système politique comme le nec plus ultra de la civilisation de son époque. À Londres, il sera avec Palmerston, le père de ce qui deviendra l’Entente cordiale. Le rapprochement entre les deux pays, un rapprochement lucide et prudent est, à ses yeux, « la tige de la balance du monde ».

NRH : Dans votre travail de biographe, quelle part accordez-vous aux journaux personnels, aux mémoires ?

EdW : Les sources historiques sont très variées. Elles sont de natures différentes, elles sont complémentaires, voire contradictoires, jusqu’aux images. J’ai toujours considéré que l’historien devait accorder son attention au champ le plus large possible de ses sources. La hiérarchie que l’on peut établir entre ses sources ne dépend pas seulement de leur nature, mais du rapport de celles-ci au temps de l’événement. À qui parle Talleyrand ? Mais aussi quand parle-t-il ? Plus s’est écoulé de temps entre l’événement et la source qui le relate, plus la recomposition de celui-ci est grande. Talleyrand lui-même est tout entier l’homme de « la composition d’une vie », à travers ce qu’il a dit, à travers ses mémoires. Des précautions sont prises, des transformations opérées, pour des raisons parfois très politiques, pour des raisons de dignité aussi, face à la postérité. Ne jamais perdre la face !

Le jeu des représentations à l’œuvre dans la mémoire que l’on peut avoir d’un événement joue de façon de plus en plus efficace avec le temps qui passe. En ce qui concerne les Mémoires de Talleyrand, mémoires qu’il écrit en grande partie sous la Restauration, par bribes, il va s’efforcer de trouver un fil conducteur cohérent de l’action politique qui l’a conduit de 1789 jusqu’à la monarchie constitutionnelle de 1814, sans désaccord et sans fausse note. Cette question du temps par rapport aux sources est essentielle.

NRH : Quelle est la part du questionnement personnel du biographe ?

EdW : Dans le travail sur les sources, l’élément principal, un élément subjectif et aléatoire, est le questionnement de l’historien lui-même. Quelles questions va-t-il poser à son personnage ? Ces questions-là ne s’improvisent pas, elles apparaissent parfois douloureusement, lentement, au fur et à mesure de la macération de la pratique journalière que l’on a de son personnage. C’est à force de se frotter à son sujet que les questions viennent.

La construction biographique vient ensuite. L’histoire est une construction, elle est un récit construit dans lequel la voix du personnage que l’on a choisit est sans cesse commentée, démontée et remontée par l’historien. L’historien est un mécanicien. Il démonte les discours qui « disent le vrai de l’histoire » et les remonte en expliquant à travers la connaissance qu’il peut avoir du sujet de ces « discours », pourquoi ces derniers : lettres, correspondances, discours parlementaires, mémoires, circulaires administratives –, ne sont pas la vérité historique, mais une vérité parmi d’autres, avec ses intentions, ses contradictions, ses instrumentalisations.

C’est cela le travail de l’historien, c’est le travail de la complexité.

Propos recueillis par Pauline Lecomte

Crédit photo : enc-sorbonne.fr

Repères biographiques

 Emmanuel de Waresquiel

Né en 1957, ancien élève de l’École normale supérieure, docteur en histoire, Emmanuel de Waresquiel est directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études (IVe section, Sciences historiques et philosophie). Il a occupé des fonctions importantes dans l’édition. Il est lui-même d’auteur de plusieurs ouvrages remarqués, parmi lesquels Le Duc de Richelieu (Perrin 1991, rééd. 2010) ; Histoire de la Restauration (Perrin, 1996, en coll. Avec Benoît Yvert) ; Talleyrand, le prince immobile (Fayard, 2006) ; Cent Jours, la tentation de l’impossible (Fayard, 2008). Il vient de publier Une femme en exil. Félicie de Fauveau (1801-1886), artiste, amoureuse et rebelle (Robert Laffont, 2010).

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