La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Ancien officier de marine au long cours, Henri de Wailly a exercé plusieurs activités avant de se consacrer exclusivement à l’histoire, sa passion depuis toujours.

Henri de Wailly, un historien de la guerre

Henri de Wailly, un historien de la guerre

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°61, juillet-août 2012. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Ancien officier de marine au long cours, Henri de Wailly a exercé plusieurs activités avant de se consacrer exclusivement à l’histoire, sa passion depuis toujours. Son premier livre, Le Coup de faux, fut publié en 1974. Cet ouvrage concernait notamment Abbeville où il est né. Avant 1940, cette localité était une petite ville tranquille de la Somme. Elle fut l’objectif du général Guderian dans son offensive audacieuse de mai 1940, conduite comme un « coup de faux » pour couper en deux et pulvériser les armées françaises engagées en Belgique et sur les frontières du nord. Henri de Wailly est allé sur le terrain et a mené une enquête qui lui a permis de rencontrer de nombreux acteurs et témoins de part et d’autre. Cette méthode est restée la sienne dans tous ses ouvrages.

La Nouvelle Revue d’Histoire : Quelle est l’origine de votre intérêt pour l’histoire ? Votre famille a-t-elle joué un rôle ou bien est-ce l’effet d’une vocation spontanée ?

Henri de Wailly : Quand j’étais enfant, j’ai eu la chance d’écouter les récits passionnants d’un de mes oncles, le savant André de Maricourt. Il avait été professeur de numismatique à l’École des Chartes. L’histoire tenait pour lui de la religion. Elle était l’explication de tout. C’était un homme extraordinaire qui eut certainement sur moi une influence indirecte. Mais ce qui a le plus compté, c’est peut-être le fait que je sois né à Abbeville dans la Somme. Abbeville est l’un des hauts lieux de la préhistoire en France. De nombreux congrès de préhistoriens y étaient organisés. L’« Abbevillien » est une période qui a été découverte par Boucher de Perthes, l’un des fondateurs de la préhistoire en France. Il avait longtemps séjourné et mené des recherches à Abbeville où il est mort en 1868. Tout gamin, j’avais réussi à rencontrer des personnalités éminentes comme l’abbé Breuil, professeur au Collège de France, surnommé « le pape de la préhistoire ».

NRH : Vous êtes né en 1934, vous aviez donc dix ans en 1944. Quels souvenirs ou impressions conservez-vous de cette période de la guerre ?

HdW : J’ai des souvenirs très nets de 1944. Il régnait en France une atmosphère encore lourde. Mais l’enfant que j’étais ne mesurait pas toute l’ampleur de ce qui se passait autour de lui. Toutefois, j’avais conscience du tragique de la guerre. Dans la région autour d’Abbeville, il y avait des tombes et des épaves militaires un peu partout. La présence de l’histoire se faisait sentir très fortement. Tout ceci m’a marqué. De plus Abbeville ne se trouve qu’à quelques kilomètres de Crécy et d’Azincourt. L’histoire en Picardie, c’est un peu comme le vin à Bordeaux. Je vais vous raconter une anecdote.

En 1948, j’avais réalisé que cette année-là était le 2000e anniversaire de la conquête de la Gaule par César. J’avais 14 ans. Je pris un exemplaire de La Guerre des Gaules sous le bras pour aller le lire sur un oppidum. Plein d’enthousiasme, je racontais ensuite mon pèlerinage à mon professeur de latin, ce qui me valut cette remarque : « Au lieu de lire César, vous feriez mieux de penser à vos notes qui ne sont pas brillantes ». Cette rebuffade ne m’a pas empêché de continuer mes commémorations personnelles. Ainsi, pour le 750e anniversaire de la bataille de Crécy, qui se trouvait à 15 kilomètres de chez moi, je m’y suis rendu à bicyclette.

NRH : Cet univers dans lequel vous baigniez ne vous a-t-il pas donné envie de devenir archéologue ?

HdW : J’aurais bien aimé cela en effet. Mais, à la fin de mon adolescence, j’avais surtout le désir de voyager, c’est pour cela que je me suis tourné vers la marine marchande. J’ai eu deux carrières, la première comme officier de marine marchande. Ensuite, j’ai changé de métier. L’histoire restant toujours une passion, elle occupait mes loisirs, en attendant de m’occuper à plein temps.

NRH : À quel moment avez-vous quitté la marine marchande ?

HdW : J’ai quitté la marine en 1963, juste après la guerre d’Algérie. J’avais été mobilisé le 1er avril 1959 dans les fusiliers-marins. J’ai été nommé à la tête d’une harka. Puis, à la veille du putsch d’avril 1961, je suis rentré en France.

NRH : Quel souvenir gardez-vous de la guerre d’Algérie ?

HdW : Un souvenir honteux du sort réservé aux harkis. Le sentiment que l’armée avait trahi les supplétifs indigènes qu’elle avait engagés sous son drapeau, les livrant à une mort atroce.

NRH : Vous avez toujours beaucoup écrit et publié. J’aimerais revenir sur votre méthode de travail. Il semble que vous avez toujours mené des enquêtes sur le terrain ?

HdW : Oui, en effet. Je vais toujours sur le terrain. Pour tous mes livres, je mène de longues enquêtes. J’étudie les textes, bien entendu, mais ce qui m’importe le plus, comme diraient les Anglais, c’est d’aller de l’autre côté de la colline. Pour mes travaux sur 1940, j’ai fait des recherches dans les bibliothèques anglaises et j’ai rencontré nombre d’officiers allemands qui s’étaient battus à Abbeville. Ils m’ont fourni de précieux documents. Ces rencontres m’ont également permis de mieux comprendre leur mentalité.

NRH : Avant de développer la question de 1940, j’aimerais revenir quelques siècles en arrière, notamment à la bataille de Crécy à laquelle vous avez consacré un ouvrage publié en 1985 chez Lavauzelle. Pourquoi les Français ont-ils perdu cette bataille alors qu’en toute logique, avec leur supériorité numérique, ils auraient dû la gagner ?

HdW : Dans mon livre De Gaulle sous le casque publié par Perrin en 1990, j’ai intitulé un chapitre “Crécy recommencé”. Le titre fait image, mais pour une raison précise. La bataille d’Abbeville en 1940 ressemble à celle de 1346. Vous avez un ennemi, les Anglais en 1346 et les Allemands en 1940. Cet ennemi est relativement faible. Il se tient immobile sur des positions élevées avec des armes permettant le tir à distance. Les Anglais ont leur grand arc gallois, le longbow, et les Allemands ont de l’artillerie, notamment des canons de 88 mm, très puissants, qui pouvaient démolir un char à 400 m. Les Français vont attaquer ces positions fixes par des assauts successifs de cavalerie (à cheval ou blindée) sans aucune idée de manœuvre. Ils vont s’y épuiser. À 15 km de Crécy et avec 750 ans d’écart, c’est la même bataille qui recommence, avec les mêmes caractéristiques.

NRH : Pourriez-vous revenir sur la méthode que vous avez adoptée pour écrire votre livre sur Crécy ?

HdW : J’ai voulu comprendre ce qu’avaient vécu les hommes de guerre de ce temps. J’ai donc fait à pied une bonne partie de l’itinéraire de l’armée anglaise d’Édouard III qui retraitait vers la Somme en 1346. Lors de cette marche, je me trouvais avec un ami qui possédait des arcs Yamaha en bois et en plastique. Nous nous sommes exercés à tirer. Nos arcs n’étaient pas très puissants. Ils portaient environ à 60 mètres. Les Anglais, qui ont fait des études très sérieuses sur le longbow, ont prouvé que celui-ci portait à 100 mètres. J’ai pu constater qu’un champ de bataille médiéval représentait la surface de deux ou trois terrains de football. C’est donc sur un terrain extrêmement étroit que s’est déroulé l’événement considérable de Crécy. Des centaines de milliers de flèches y ont été tirées.

En tant qu’ancien fusilier-marin, je comprenais assez bien ce qu’était un combattant et une unité qui doit obéir à portée de voix. J’ai lu avec cet œil le chroniqueur Froissart. J’ai noté dans son récit une phrase qui m’a profondément éclairé. Mais elle ne pouvait toucher qu’un esprit militaire et aurait peut-être échappé à un universitaire. En parlant des unités anglaises dans la bataille, Froissart écrit : « Et ils se couvrirent les uns les autres ». Cette phrase peut passer inaperçue mais pour moi elle était lumineuse. Cela signifie que ces archers anglais attaqués par la cavalerie française se couvraient les uns les autres grâce à leurs tirs. Ceux qui tiraient protégeaient ceux qui se préparaient de nouveau à tirer.

NRH : Peut-on dire que les Anglais possédaient une sorte de génie tactique ?

HdW : Ils avaient surtout le génie de l’armement et de son utilisation. Ce qui a surpris les Français de l’époque, c’est l’invention par les Anglais de l’usage en masse du grand arc. Ils ont imaginé qu’au lieu de tirer avec précision sur une cible, il était plus judicieux de grouper des archers en grand nombre avec des valets qui fournissaient des flèches en quantité et de façon continue. Cette utilisation de l’arc en masse impliquait toute une organisation logistique supposant qu’à l’arrière, il y eut des chariots de munitions. Ces arcs tiraient des nuages de flèches généralement en tir courbe. Les chevaliers et les chevaux adverses étaient frappés par ce nuage de flèches venu du ciel. Les flèches transperçaient les cottes de mailles. Les chevaliers et leurs chevaux étaient frappés comme par des milliers de fortes aiguilles, ce qui rendaient folles et incontrôlables les montures. Cette utilisation nouvelle d’une arme ancienne a été déterminante.

NRH : Après cette défaite de Crécy, les Français ont-ils remis en cause leurs conceptions tactiques ?

HdW : Nullement. À la différence des Anglais, la structure militaire de la France était nobiliaire. Elle s’appuyait très peu sur les combattants à pieds issus des couches populaires.

NRH : Je vais vous poser une question un peu provocatrice, mais j’ai le sentiment que vous vous êtes particulièrement intéressé aux défaites françaises ?

HdW : C’est un procès que l’on m’a fait. La raison de ce prisme vient du fait que je suis né dans une région de batailles marquée surtout par des défaites. En Picardie, ce sont Crécy, Azincourt ou Corby. De plus, j’appartiens à une génération qui a vécu la défaite de 1940 suivie d’une série d’autres défaites, en Syrie, en Indochine et en Algérie. Toutes ces défaites sont masquées aujourd’hui par une sorte de jactance chauvine et aussi parce que nous vivons maintenant en paix, dans un grand confort et dans l’oubli.

NRH : Votre livre De Gaulle sous le casque se rapporte à la bataille d’Abbeville livrée par le général avec sa 4e division cuirassée du 27 au 29 mai 1940. Elle repose sur une enquête très approfondie. Vous décrivez les faits, mais vous ne portez pas de jugement.

HdW : Selon moi, l’une des qualités de l’historien est de s’effacer derrière son sujet. Il est important de ne pas porter de jugement sur ce qu’on découvre. On peut noter cette particularité dans tous mes livres. Je mets sous les yeux du lecteur les éléments qui lui permettront de se faire une opinion.

NRH : Qu’est ce que la bataille d’Abbeville révèle du comportement du général de Gaulle ?

HdW : On peut dire que le général de Gaulle n’a pas fait mieux que les autres en 1940. Il est important de comprendre le comportement des armées alliées lors de la bataille d’Abbeville. Sont présentes dans cette bataille les divisions blindées qui ont participé à la plus grande offensive alliée de la guerre sur le théâtre français en mai-juin 1940. Toutes ont montré les mêmes faiblesses et les mêmes incompétences.

NRH : À vous lire, à Abbeville, le général de Gaulle, ne révèle pas un génie militaire particulier. Ce n’est pas Napoléon…

HdW : Certes non. Il y a un mot de Lacouture dans sa biographie du général de Gaulle où il écrit qu’il n’était pas Murat. C’est une façon pudique de dire qu’il n’a pas été un militaire brillant, tant en 1914 qu’en 1940. En revanche, on sait que ses aptitudes politiques étaient exceptionnelles.

NRH : Était-il aimé de ses hommes ?

HdW : Non. Cela je peux le dire car j’ai rencontré tous les officiers de son état-major. C’était un homme froid, glacial, hautain, silencieux, mais très courageux. Il n’hésitait pas à se promener en voiture civile sur le champ de bataille au milieu des chars. Il n’avait pas peur d’être blessé, il avait comme un sentiment d’invulnérabilité. Mais c’était un homme extrêmement désagréable avec son entourage. Tous le disent, même son aumônier, l’abbé Bourgeon.

NRH : Combien d’officiers ayant servi sous ses ordres dans les combats de 1940 l’ont-ils suivi à Londres ?

HdW : C’est une grande question. Aucun officier de son état-major ne l’a suivi à Londres.

NRH : Pourquoi la bataille d’Abbeville est-elle si méconnue en dehors des spécialistes ? On en parle très peu.

HdW : Ce fut pourtant la plus grande concentration de chars avant Koursk. C’est ce que disent les Allemands. Trois divisions cuirassées alliées ont attaqué Abbeville que tenait un simple régiment d’infanterie de la Wehrmacht. La première était anglaise. Elle s’est faite écraser en quelques heures. Les Français ont considéré que c’était un simple incident du champ de bataille. Le général Weygand, qui avait pris la direction générale des opérations, succédant à Gamelin, envoya ses forces blindées à Abbeville qui était un verrou stratégique important. Abbeville commandait les routes de Normandie conduisant à l’Angleterre. Mais les deux divisions cuirassées françaises ont connu le même sort que la division anglaise.

NRH : Peut-on dire que c’est en raison de l’échec de la bataille d’Abbeville que les historiens français ont choisi de ne pas trop s’attarder sur le sujet ?

HdW : Je vais répondre à votre question précédente qui rejoint celle-ci. De Gaulle a été nommé à la tête de la plus puissante division cuirassée française, on lui avait en effet adjoint des chars de la cavalerie blindée. Il va se casser le nez sur Abbeville après avoir attaqué de front, sans chercher à manœuvrer. Par une étrange décision, on va envoyer ensuite la 2e division du général Perré. Ce dernier était un spécialiste des chars concurrent de De Gaulle dans cette spécialité. Il sera confronté au même échec.

Mais, ce qui est extravagant, c’est qu’il n’y eut aucun contact, ni par officiers de liaison, ni par échanges de renseignements, entre la 4e division du général de Gaulle et la 2e division qui la remplaçait. La 2e division n’a pas profité de l’expérience acquise par celle qui l’avait devancée. Cela a coûté beaucoup de sang.

Ces attaques eurent lieu juste avant la nouvelle offensive générale de la Wehrmacht du 5 juin 1940. Pour cette raison, les opérations qui ont précédé cette offensive sont complètement passées inaperçues. Sans aucun blindé, les Allemands avaient subi et repoussé successivement trois attaques de 500 chars à Abbeville, mais cette bataille a été oubliée par les historiens.

NRH : Dans votre livre Syrie 1941 (Perrin, 2006), vous avez abordé un autre événement qui n’a pas retenu l’attention des historiens comme l’indique votre sous-titre : une guerre occultée. Cette guerre oubliée opposa l’armée de Vichy aux troupes de la France libre.

HdW : En réalité, l’opération de Syrie en juin et juillet 1941 fut principalement britannique. Les forces qui sont intervenues en Syrie comptaient 85 000 soldats britanniques et seulement 5 400 combattants de la France libre. Lorsque le général de Gaulle a suggéré à Churchill cette intervention, il ne disposait que de forces très modestes mais il imaginait que les 38 000 hommes de l’armée de Vichy, aux ordres du général Dentz, allaient rallier la France libre. Il aurait alors disposé avec la Syrie d’un territoire français d’une toute autre importance que les petites colonies de l’AEF. Contrairement à ses espérances, les troupes de Vichy ne se sont pas ralliées. Elles ont même combattu avec acharnement jusqu’à épuisement de leurs munitions. Après l’armistice de Saint-Jean-d’Acre en juillet 1941, les ralliements à la France libre furent très faibles.

NRH : Quelles étaient les intentions de Churchill lors de cette intervention en Syrie ?

HdW : Initialement, Churchill ne souhaitait pas cette guerre. Ses intentions étaient tout à fait différentes de celles du général de Gaulle. Son but, conforme à ce qu’avaient toujours voulu les Anglais, était de chasser les Français de Syrie, ce qui a été fait en 1945.

NRH : Dans votre nouvel ouvrage, 1945, l’Empire rompu, Syrie, Algérie, Indochine (Perrin, 2012) vous revenez sur les événements de 1941 et leurs conséquences. Vous montrez que la Syrie avait constitué avant 1941 une pièce importante de la puissance française outre-mer. Il n’a pas été possible au général de Gaulle de préserver cette position contre la volonté britannique. C’est une histoire méconnue. Ce qui s’est passé en Indochine et en Algérie après 1945 est en principe beaucoup moins ignoré. Néanmoins, vous apportez de véritables révélations sur la politique qui fut celle du général de Gaulle en 1945 dans ces deux territoires.

HdW : Il faut tout d’abord comprendre que le général de Gaulle de 1945 n’est pas celui de 1960 ou de 1962, notamment à l’égard de l’Algérie. En 1945, il est à la fois chef du gouvernement et chef de l’État après les sombres années 1940-1944. Partout, il veut rétablir et maintenir sans discussion la souveraineté française. À cette époque, il n’a pas du tout admis que la décolonisation allait devenir inéluctable. En Indochine, comme en Algérie, il a voulu s’opposer par la force aux entreprises des nationalistes et rendre par la force à la France sa grandeur d’avant 1940. Sur bien des sujets et notamment à l’égard des anciennes colonies, de Gaulle a profondément changé par la suite, pendant les douze ans de sa « traversée du désert » entre 1946 et 1958.

NRH : Dans votre livre, vous montrez qu’en 1945, en Indochine, le général de Gaulle était partisan d’une politique de force que récusait le général Leclerc.

HdW : Le 10 août 1945, peu avant la capitulation japonaise, de Gaulle a désigné le général Leclerc pour commander en Indochine un corps expéditionnaire afin d’y rétablir la souveraineté française. Mais, de façon très surprenante, il l’a coiffé par l’amiral Thierry d’Argenlieu, nommé « haut commissaire de France et commandant en chef en Indochine ». C’était assez stupéfiant. L’amiral d’Argenlieu, ancien religieux carme comme on le sait, avait été mobilisé en 1939. Rallié de façon précoce à la France Libre, il n’a pas brillé dans ses commandements successifs. C’était un esprit étroit et rigide qui n’avait ni les états de service ni l’autorité de Leclerc. Pour des raisons qui nous échappent, de Gaulle plaçait en lui sa confiance beaucoup plus qu’en Leclerc.

Au cours de son périple vers l’Indochine, ce dernier avait rencontré Lord Mountbatten à Ceylan. Son hôte avait une parfaite connaissance de la situation en Extrême-Orient. Il conseilla à Leclerc de négocier avec Ho Chi Minh une indépendance qui aurait ménagé les intérêts français. Après avoir découvert la situation sur place et rencontré Ho Chi Minh, Leclerc s’est rallié à cette solution et le fit savoir. Cependant, soutenu par de Gaulle, d’Argenlieu a fait obstacle à cette politique intelligente, ce qui a conduit à l’insurrection de Hanoï et à la cruelle et inutile guerre d’Indochine.

Pourquoi, en Indochine, le général de Gaulle a-t-il neutralisé Leclerc par d’Argenlieu ? Je n’ai pas de réponse à cette énigme.

NRH : Il n’y a pas qu’en Indochine que de Gaulle s’est opposé par la force à la décolonisation. Dans votre livre, vous observez qu’il a agi de même en Algérie après les émeutes du 8 mai 1945 à Sétif et Guelma.

HdW : La situation était tout à fait différente. Messali Hadj, le principal dirigeant nationaliste algérien à l’époque, avait choisi le pire moment pour déclencher une insurrection, le jour même de la capitulation allemande qui marquait la fin de la guerre en Europe. Dans les circonstances du moment, de Gaulle ne pouvait pas faire autrement que d’ordonner l’écrasement de cette rébellion. Cela fut conduit avec une extrême brutalité. Mais il faut se souvenir de ce qu’était l’époque. On était encore dans une atmosphère de guerre et de violence sans aucun rapport avec l’état d’esprit qui prévaut désormais en France et en Europe.

Il n’en reste pas moins que c’est le futur décolonisateur de 1962 qui, en Indochine et en Algérie, a initié les deux grandes guerres coloniales que la France allait perdre successivement.

Propos recueillis par Pauline Lecomte

Crédit photo : DR

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