La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Longtemps professeur de philosophie politique à l’université de Genève, Éric Werner est l’auteur de nombreux essais qui font entendre une voix d’une lucidité inhabituelle. Il analyse notamment le passage de la démocratie à ce que l’on pourrait appeler la "mafiocratie".

La Nouvelle Revue d'Histoire

Éric Werner : de la démocratie à la “mafiocratie”

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°65, mars-avril 2013. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Longtemps professeur de philosophie politique à l’université de Genève, Éric Werner est l’auteur de nombreux essais qui font entendre une voix d’une lucidité inhabituelle. Ce libéral sincère s’est fait connaître du grand public par un essai retentissant, L’Avant-guerre civile, publié en 1998. Il développait la thèse d’une stratégie délibérée par laquelle la nouvelle classe dirigeante européenne, structurée autour du triptyque : libéralisme, américanisation, mondialisme, a établi son pouvoir en favorisant la dislocation des anciens cadres sociaux et en suscitant des antagonismes internes à la limite de la guerre civile. Antagonismes d’âge de sexe, de statut social, de culture, de religion, d’ethnie… Parmi ces antagonismes, l’immigration de masse extra-européenne joue un rôle décisif. Nous avons interrogé Éric Werner sur son itinéraire intellectuel, ses œuvres et sur l’analyse qu’il fait du passage de la démocratie à ce que l’on pourrait appeler la mafiocratie.

La Nouvelle Revue d’Histoire : Peut-on parler d’influences familiales dans votre cas et, par ailleurs, auriez-vous été marqué par « l’esprit de Genève », votre ville natale ?

Éric Werner : L’Esprit de Genève est le titre d’un essai de Robert de Traz, paru en 1929. Genève était à l’époque le siège de la SDN et il en est beaucoup question dans ce livre. On y trouve également des pages sur un certain nombre de figures dites « genevoises » : Henri Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge, Rousseau, Calvin, etc. Ce que l’auteur appelle « l’esprit de Genève » synthétise un peu tous ces apports. C’est bien sûr une construction idéologique. En ce qui me concerne, l’élément important, sans surprise, a été l’élément protestant.

Mon père était pasteur, il comptait lui-même plusieurs pasteurs parmi ses ascendants directs. Je n’ai plus aujourd’hui beaucoup de rapports avec l’église protestante, mais dans une certaine mesure au moins, tout comme mon père, je m’inscris dans cette tradition. Elle fait partie de mon moi profond. Si l’on me demandait en quoi elle m’a marqué, je parlerais peut-être de mon amour de la liberté : du libre examen en particulier. C’est quelque chose à quoi je tiens et que je me suis, en plus d’une circonstance, employé à défendre.

Je reste également très attaché à certains lieux, comme la cathédrale de Genève. Ce n’est peut-être pas en soi un très bel édifice (un portique néoclassique, hélas, le déparie), mais il s’en dégage une atmosphère qui m’est chère, atmosphère me renvoyant à ma propre enfance, au passé genevois dans son ensemble : passé qui reste pour moi très parlant, même si je n’ignore pas qu’il est, pour une part au moins, mythique. Mais les mythes font partie de la vie, contribuent à la nourrir.

NRH : Et Rousseau ?

ÉW : Il y a deux ans, j’ai publié un certain nombre de correspondances écrites par un de mes ancêtres, le pasteur et botaniste Jean-Pierre Vaucher (1763-1841). Vaucher était un grand admirateur de la personne et de l’œuvre de Rousseau, et il l’est resté jusqu’à la Révolution française inclusivement. Après quoi, me semble-t-il, il s’en est émancipé pour redevenir un calviniste de stricte obédience. Mais il y a toujours eu chez les pasteurs genevois, de grands admirateurs de Rousseau. L’aile qu’on appelle « libérale » du protestantisme est en fait une aile rousseauiste ! L’an dernier, lors des commémorations du tricentenaire de la naissance de Rousseau, les pasteurs de la cathédrale Saint-Pierre à Genève ont prêché plusieurs dimanches de suite sur des thèmes inspirés de l’œuvre de Rousseau.

Cela étant, quand on parle des rapports de Rousseau avec Genève, il faut rappeler que Rousseau n’a vécu à Genève que très peu de temps. À seize ans déjà, il l’avait quittée ! L’essentiel de sa vie s’est déroulée ailleurs : en Savoie pour commencer (où il s’est formé), puis à Paris et dans les environs de Paris. C’est également à Paris qu’il a écrit ses principaux livres. Il faut éviter également les anachronismes. J’évoquais à l’instant la SDN, la Croix-Rouge, etc. Rousseau n’a naturellement rien à voir avec ces choses. Ce n’est ni un humanitaire (il fait au contraire l’éloge de la guerre), ni un cosmopolite. Il n’est pas non plus calviniste. En beaucoup de matières, il pense même exactement le contraire de Calvin. Il serait en revanche assez proche de Castellion, l’adversaire protestant de Calvin au XVIe siècle, précurseur de l’idée de tolérance. C’est dans cette lignée qu’il se situe.

NRH : Dans le cours de vos études, certains professeurs ont-ils exercé une influence particulière sur vous et sur votre formation intellectuelle ?

ÉW : Les professeurs qui m’ont marqué ont d’abord été mes maîtres dans l’enseignement secondaire. Tous ou presque étaient des gens remarquables, avec un vrai charisme, une vraie vocation à l’enseignement. J’ai une grande dette de reconnaissance à leur endroit. Plus tard, à l’université, j’ai également eu quelques très bons maîtres. À Genève, par exemple, Marcel Raymond, l’auteur de De Baudelaire au surréalisme, coéditeur des Œuvres complètes de Rousseau dans la Pléiade et, à Paris, Raymond Aron. L’un comme l’autre étaient d’un abord simple, qui plus est d’une grande gentillesse. On pourrait aussi dire que leurs livres les représentaient exactement tels qu’ils étaient eux-mêmes en tant que personnes. L’écart habituel entre l’homme et l’œuvre, en l’occurrence, était réduit au minimum. C’est, je pense, le premier, Marcel Raymond, qui m’a le plus marqué. Quant à Raymond Aron, il ne m’a peut-être pas exactement « formé », mais je garde en mémoire le très grand plaisir que me procurait son enseignement à la Sorbonne et à l’IEP de Paris, l’intérêt même passionné que j’y prenais. Enseignement qui, à la Sorbonne, portait sur la société industrielle (les fameuses Dix-huit leçons !), et à l’IEP sur la dissuasion nucléaire.

Pour le reste, si l’on me demandait pourquoi, à une certaine époque, j’ai été « aronien », je répondrais que, pour une part au moins, ce fut à cause de ses qualités d’écrivain. J’aimais beaucoup la forme de ses écrits, son style, en fait : style à la fois fluide et précis, allié à une grande puissance d’analyse. J’aurais bien voulu écrire comme il écrivait ! J’adhérais également à sa critique du communisme et surtout des justifications qu’en donnaient, à l’époque, les compagnons de route du parti communiste (Sartre, etc.). Aron personnifiait pour moi une certaine forme de courage en politique : oser aller à contre-courant, braver l’opinion dominante, etc. Ce n’était ni complètement un contemplatif, ni complètement un homme d’action. Il occupait une position intermédiaire, celle, comme il le disait lui-même, du « spectateur engagé ». On pense ici à Montaigne, mais Raymond Aron était certainement plus « engagé » que ne l’était Montaigne. Moins « secret » aussi peut-être. Montaigne cache beaucoup de choses : Aron, me semble-t-il, non.

NRH : En 1971, vous avez soutenu une thèse sur la pensée politique de Camus et de Sartre. Comment interprétez-vous aujourd’hui l’œuvre de Camus ?

ÉW : L’œuvre de Camus est intéressante, car elle chevauche un certain nombre de barrières de séparation : entre la gauche et la droite par exemple. En cela Camus rejoindrait Rousseau ! Camus partage aussi avec Rousseau le fait de venir de la périphérie. Rousseau venait de Genève, Camus, lui, d’Algérie (l’Algérie de l’époque). Dans le microcosme intellectuel parisien de l’époque, il détonnait donc un peu, ne faisait pas exactement partie de la famille. Autre particularité (elle a souvent été relevée), son cursus universitaire s’était arrêté relativement tôt. Il n’était pas par exemple, comme d’autres, agrégé de philosophie. Ce qui l’a d’ailleurs plutôt servi. Il s’exprime avec des mots simples, en une langue accessible à tous. J’ai relu en 2008 ses principales œuvres, et je trouve que, pour la plupart, elles tiennent bien la route. Je pense en particulier à ses trois grands romans : L’Etranger, La Peste (magnifique parabole sur le totalitarisme, et surtout sur la résistance au totalitarisme), La Chute. Mais aussi à certaines de ses pièces de théâtre (Les Justes).

Camus se référait volontiers aux Grecs et à l’idée de limite. En ce sens, lui aussi se rangerait parmi les « antimodernes ». Il met en garde contre l’hybris, l’ivresse liée au sentiment de toute-puissance. On en paye ensuite le prix. Camus se plaisait également à évoquer la beauté du monde. L’ascendance est ici nietzschéenne. Les livres de Camus, surtout les premiers (Noces, L’Étranger), sont très influencés par Nietzsche. Comme ce dernier, Camus est un penseur de l’immanence, de la fidélité à la terre.

NRH : Dans un livre paru en 2010 : Douze voyants, les penseurs de la liberté, vous avez réuni un certain nombre de textes sur des penseurs et des philosophes que vous aimez particulièrement : Max Weber et Raymond Aron, Pascal et Montaigne, Camus et Zinoviev, Sophocle, etc. Dans quelle mesure ces penseurs, dont certains vivaient il y a très longtemps, nous aident-ils à nous orienter dans le monde qui est le nôtre ?

ÉW : Il s’opère évidemment un va-et-vient. Ces textes ne nous parlent que parce que nous leur posons un certain nombre de questions, questions en rapport avec nos propres préoccupations d’hommes et de femmes du XXIe siècle. Nous nous projetons donc en eux et, en retour, ces textes nous éclairent sur nous-mêmes, répondent à certaines, au moins, des questions que nous nous posons. C’est le cercle herméneutique.

Ainsi, lorsque nous lisons Sophocle, nous ne le lisons évidemment pas comme on le lisait à l’époque. Notre approche n’est pas la même. Nous recourons également aux outils que nous nous sommes forgés entre-temps : linguistique, anthropologie, psychanalyse, etc. Le personnage d’Œdipe est par exemple très éclairant pour comprendre la modernité. Il a été créé par Sophocle, mais nous avons notre propre grille de lecture pour le comprendre et interpréter son histoire.

NRH : Quatre ans durant, entre 1986 et 1990, vous avez été député au Grand Conseil vaudois (parlement régional). Dans quelle mesure cette expérience a-t-elle nourri votre réflexion sur la nature du régime occidental ?

ÉW : Elle ne l’a pas nourrie, elle l’a mise en mouvement ! Avant, il faut le dire, il n’y avait pas de réflexion : je me bornais à répéter un certain nombre de lieux communs en la matière. À partir de là, au contraire, j’ai commencé à me poser des questions. C’est l’époque aussi où je me suis mis à lire les livres d’Alexandre Zinoviev, en particulier Les hauteurs béantes, un des livres qui m’a le plus marqué dans la vie. On sait que pour Zinoviev le régime occidental est un totalitarisme qui s’ignore. Bref, chacun fait ses expériences.

La mienne a été de constater que ce qu’on appelle l’État de droit en prend volontiers à son aise avec le droit, y compris avec les principes généraux du droit : en sorte qu’on est conduit à se demander s’il mérite réellement son nom. Schématiquement, l’État de droit ne respecte ses propres lois que quand il a intérêt à les respecter : autrement, non. J’ai également constaté que ceux qui dénonçaient de tels écarts s’exposaient eux-mêmes à toutes sortes d’ennuis, par exemple à une interdiction professionnelle. Ce n’est pas exactement ce qui m’est arrivé, mais presque.

J’ai fait toutes ces constatations, après quoi, bien évidemment, j’en ai tiré certaines conclusions. Cinq au moins de mes livres, ceux parus entre 1988 et 2001, sont à mettre en rapport avec cette expérience, qui, sur le moment même, m’a beaucoup perturbé. En même temps, quand j’y repense, je me dis qu’elle m’a été bénéfique. C’est une grâce qui m’a été accordée (théia moira, selon l’expression platonicienne). Je lui dois, encore une fois, de m’être mis en mouvement ! Autrement, j’en serais aujourd’hui encore à dire que nous vivons en démocratie, que les autorités respectent la constitution, que la presse est libre, que la police s’emploie jour et nuit à combattre la criminalité, que les universitaires n’ont d’autre passion dans la vie que l’amour désintéressé du vrai, etc.

NRH : C’est après cette expérience décisive que vous avez écrit L’avant-guerre civile, un essai qui a fait date. Vous animez maintenant un blog original sur internet : L’Avant-Blog. Vous en avez tiré un petit livre stimulant : Le début de la fin. Quelle en est l’idée directrice ? Et en particulier, quelle est votre conception du pouvoir ?

ÉW : Je m’inspire ici beaucoup de Zinoviev. Il y a une vingtaine d’années, Zinoviev a écrit un livre intitulé L’Occidentisme, livre dans lequel il montre que le régime occidental possède beaucoup des caractéristiques du régime soviétique finissant. Le rapprochement est effectivement tentant. Trois phénomènes étroitement liés entre eux ont marqué l’évolution du régime occidental au cours des dernières décennies : l’émergence de la Nouvelle Classe, la montée en puissance des services spéciaux, le développement de la société de contrôle. Ce dernier phénomène est à mettre en rapport avec la révolution numérique, qui ouvre effectivement la voie au contrôle total.

On pourrait aussi dire que le régime occidental est une oligarchie, mais une oligarchie mâtinée d’éléments ochlocratiques (1), comme en témoigne le scandale récent des subprimes, sans parler de la crise grecque. Je prends l’adjectif ochlocratique au sens large. L’ochlos ne désigne pas seulement pour moi la « racaille », les éléments troubles de la population (ce qui est le sens étymologique), mais par extension aussi ceux des éléments de l’oligarchie se livrant eux-mêmes à des activités criminelles. Je pense en particulier à certaines banques ou complexes financiers et aux techniques leur ayant permis de ramasser un maximum d’argent lors des deux épisodes qui viennent d’être évoqués : sommes, paraît-il, dont les montants dépassent tout ce qu’on peut imaginer.

Or il ne s’agit pas là de phénomènes isolés. La criminalisation affecte aujourd’hui toutes les parties du système. Aucune n’y échappe, pas même la partie centrale. Sous l’angle socioculturel, cela s’apparente à un processus de décomposition, de retour au chaos. Mais un tel processus peut aussi prendre beaucoup de temps. C’est pourquoi je ne dis pas que c’est la fin, mais seulement le début de la fin.

NRH : Quand Tocqueville, à la fin de la Démocratie en Amérique, évoque «  l’espèce de despotisme que les nations démocratiques ont à craindre », la vision qu’il développe correspond-elle à la réalité d’aujourd’hui ?

ÉW : On est très au-delà aujourd’hui des descriptions tocquevilliennes. Les descriptions tocquevilliennes s’appliquaient peut-être aux sociétés européennes des années 1950 et 1960, celles du Welfare state à ses débuts, des débuts également de la société de consommation, etc. On n’est plus du tout aujourd’hui sur ce modèle. On peut bien, si l’on veut, parler de despotisme, mais l’espèce de despotisme auquel on a aujourd’hui affaire ne ressemble en rien à celle, relativement bon enfant encore, dont il est question dans la Démocratie en Amérique.

Tocqueville parle de servitude « réglée, douce et paisible ». Aucun de ces adjectifs ne convient aux temps que nous vivons. La servitude n’est aujourd’hui ni réglée, ni douce, ni paisible. On dit et répète volontiers (c’est presque, aujourd’hui, devenu un cliché) que Tocqueville a tout prévu, et les gens s’extasient : quel visionnaire ! Or la vérité est que Tocqueville n’a pas prévu grand-chose. Le prétendre, c’est se rassurer à bon compte (et faire diversion). Les mérites de Tocqueville sont grands, il a bien décrit la société de son temps (et même un peu au-delà). Mais certainement pas la nôtre en 2013.

Propos recueillis par Pauline Lecomte

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Repères biographiques

  1. L’ochlocratie est une forme de gouvernement dans lequel la masse a tous les pouvoirs et peut imposer tous ses désirs

Repères biographiques

Éric Werner

Après des études à la Sorbonne et à l’IEP de Paris suivies d’une thèse de doctorat sur la pensée de Sartre et de Camus, Éric Werner est devenu professeur de philosophie politique à l’université de Genève où s’est déroulée toute sa carrière. Après avoir publié plusieurs essais, entre autres De l’extermination (Thael, 1993), Montaigne stratège (L’Âge d’Homme, 1996), il s’est fait connaître d’un large public par L’Avant-Guerre civile (L’Âge d’Homme, 1998), suivi de bien d’autres ouvrages, L’Après-démocratie (L’Âge d’Homme, 2001), Ne vous approchez pas des fenêtres (Xenia, 2008), etc. Il a également publié une réflexion autobiographique, Portrait d’Éric (Xenia, 2010) et, la même année, chez le même éditeur, Douze voyants, les penseurs de la liberté. Dans le n° 64 de La NRH, nous avons évoqué son ouvrage le plus récent, Le début de la fin (Xenia, 2012).

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