La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Historien du droit, Jean-Louis Harouel porte un regard nouveau et inattendu sur le rôle joué par le christianisme dans la genèse de la civlisation européenne.

Jean-Louis Harouel, regard sur le christianisme

Jean-Louis Harouel, regard sur le christianisme

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°69, novembre-décembre 2013. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

Professeur d’histoire du droit et des institutions à l’université de Paris II, disciple de Jean Fourastié, Jean-Louis Harouel porte un regard nouveau et inattendu sur le rôle joué par le christianisme dans la genèse de la civlisation européenne.

La Nouvelle Revue d’Histoire : Vous venez de publier, aux éditions Jean-Cyrille Godefroy, un ouvrage intitulé Le Vrai Génie du christianisme, sous-titré Laïcité, liberté, développement. Vous y développez de nombreuses idées originales. Vous êtes juriste de formation et professeur de droit et votre essai apparaît comme l’œuvre d’un historien généraliste, capable d’engager une réflexion d’ensemble sur les siècles écoulés. À quand remonte votre intérêt pour l’histoire ?

Jean-Louis Harouel : Après ma licence à la faculté de droit de Paris, j’ai souhaité m’orienter vers l’enseignement supérieur, avec pour objectif le concours d’agrégation de droit public. Étaient alors requis deux diplômes d’études supérieures (DES). Or j’avais connu à Sciences-Po le professeur Jean Imbert, que j’appréciais beaucoup. Voyant qu’il enseignait dans le DES d’histoire du droit, je m’y suis inscrit en parallèle à celui de droit public. Et, au bout de quelques mois, je me suis rendu compte que j’avais trouvé « ma maison intellectuelle ».

Ce qui m’a séduit dans cette discipline, c’est la dimension juridique structurante combinée à l’ampleur du champ historique et thématique. Le candidat à l’agrégation d’histoire du droit doit être en mesure de présenter une leçon de droit romain, de droit privé ou public du Moyen Âge, de l’Ancien Régime, des XIXe et XXe siècles. Des sujets peuvent porter sur le droit canonique, l’histoire des idées politiques, l’histoire économique et sociale.

Agrégé en 1977, mon premier poste fut à la faculté de droit de Poitiers. Quelques années plus tard, je fus nommé professeur à Paris II, où l’un de mes cours était une introduction à la sociologie. Cela m’a conduit à me doter d’une formation sociologique.

NRH : Vous vous êtes notamment penché sur l’œuvre de Jean Fourastié, un sociologue et économiste qui a beaucoup marqué son époque.

JLH : En fait, bien avant cela, il avait été mon professeur à Sciences-Po et à l’École pratique des hautes études. Jean Fourastié fut un très grand économiste, dont l’œuvre est aujourd’hui injustement méconnue. Elle mérite d’être redécouverte. Je lui dois d’avoir écrit Le Vrai Génie du christianisme.

NRH : Parallèlement à l’histoire du droit, vous vous êtes intéressé à l’évolution de la culture contemporaine. Vous avez publié entre autres, Culture et contre-cultures (PUF, 1994), ainsi que La Grande Falsification (Éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2009), un ouvrage consacré à l’art contemporain. Tous ces sujets semblent vous éloigner de l’histoire du droit ?

JLH : Certes, mais il y a un trait d’union qui est mon sujet de thèse. Celle-ci, dont l’intitulé originel était Le Droit de la construction et de l’urbanisme dans la France du XVIIIe siècle, fut publiée sous le titre L’Embellissement des villes. L’urbanisme français au XVIIIe siècle (Picard, 1993). J’avais choisi un sujet répondant à mes goûts et savoirs en matière de patrimoine. J’ai ainsi travaillé sur des plans d’Ange-Jacques Gabriel, le célèbre architecte de Louis XV. De tels documents présentent un intérêt à la fois esthétique et juridique. Ma thèse m’a permis de concilier mon intérêt pour l’histoire de l’art et mes études de droit.

NRH : Quelles étaient vos intentions quand vous avez écrit Culture et contre-cultures ?

JLH : Dans ce livre, je redonne son véritable sens au mot « culture », dont l’emploi renvoie aujourd’hui à la négation de ce à quoi il a longtemps correspondu. Dans son acception récente, ce terme vient de l’anthropologie, qui l’a adopté pour désigner les croyances, les représentations, les coutumes, les mœurs ou les productions formelles des sociétés primitives qui, à l’évidence, ne relevaient pas de la « civilisation » telle qu’on l’entendait au cours des deux derniers siècles. Les ethnologues ont banalisé cet usage du terme, lequel en est venu à désigner dans le langage courant tout et n’importe quoi, y compris les pires régressions, voire abjections. Telles celles auxquelles nous ont accoutumés les « cultures urbaines » ou « l’art contemporain ».

NRH : Comment définiriez-vous l’art contemporain ?

JLH : Le prétendu art contemporain est une imposture. Elle tire son origine lointaine de la crise de la peinture provoquée par l’invention de la photographie. Cela a déclenché un mouvement moderniste qui s’est éloigné toujours plus de la représentation des êtres et des choses. Mais ce qu’on appelle art contemporain n’aurait pu exister s’il n’y avait eu le communisme, le nazisme et la Seconde Guerre mondiale. Marcel Duchamp – dont le trop fameux urinoir est souvent présenté comme l’acte fondateur de l’art contemporain – serait demeuré un météore isolé. Jusqu’à la fin des années 1940, le modernisme artistique semblait marquer le pas, d’autant que les États-Unis y étaient totalement réfractaires.

Or, dans le contexte de la guerre froide, le département d’État américain a voulu opposer au réalisme socialiste soviétique un autre art de propagande qui en fut l’antithèse « mondialisable ». Le département d’État charge donc la CIA de promouvoir des peintres modernistes qui, jusque-là, végétaient, tel Jackson Pollock, le champion de l’action painting, dont le succès est acquis à partir de 1949. Le mouvement des avant-gardes et de la « modernité » se trouve ainsi relancé avec une fantastique efficacité. D’autant que derrière la CIA, on trouve les Rockefeller et autres milliardaires régnant sur le MoMA, le musée d’Art moderne de New York. Nelson Rockefeller achète massivement pour ses halls de banque les toiles gigantesques de l’expressionnisme abstrait. Puis de nouveaux courants émergent comme le pop art et le conceptualisme. C’est l’aberrant triomphe de l’« art contemporain ».

À l’échelle séculaire, le succès du progressisme à prétention artistique doit être mis en rapport avec sa dimension gnostique. Dans le modernisme artistique, le beau en soi n’existe pas, tout comme il n’y a pas de juste en soi dans une logique gnostique. Le devoir du croyant est d’être dans le sens du mouvement pour en favoriser la marche vers son terme ultime. Dans le processus de salut collectif par la « modernité » dite artistique, le beau et le laid ne sont plus rien.

NRH : Selon vous, à partir de quand a-t-on abandonné la notion de beau ? Pourquoi le modernisme artistique a-t-il rompu le lien qui unissait l’art et la beauté ?

JLH : Avec le dadaïsme, à l’issue de la Première Guerre mondiale, la rupture avec l’idée du beau est accomplie. C’est le fruit d’une évolution intervenue sur plusieurs décennies. Il y a eu chez les modernistes une délégitimation progressive de la référence au beau. Une étape décisive est 1891, où le critique d’art Albert Aurier fait l’apologie du mal-peindre au nom de l’expression d’une réalité prétendument cachée derrière les apparences du monde sensible.

NRH : Vous vous êtes récemment intéressé au christianisme et à son rôle historique dans la marche du progrès.

JLH : Dans son Génie du christianisme publié en 1801, Chateaubriand a été l’un des premiers auteurs ayant réfléchi aux effets d’une religion au travers de ses manifestations matérielles et sociales. La grandeur des cathédrales, le son des cloches, qui accompagne l’écoulement du temps en même temps qu’il le sacralise, la beauté de la liturgie et des ornements sacerdotaux permettent, selon lui, l’affirmation d’une religiosité issue de l’émotion. On connaît par ailleurs son fameux « J’ai pleuré et j’ai cru » qui fonde la foi sur des bases, certes fragiles, mais explique dans une large mesure l’existence du sentiment religieux.

Ma démarche est toute différente et tend à mettre en lumière ce « vrai » génie du christianisme qu’évoque le titre de mon ouvrage. À partir de la fin du siècle dernier, j’ai préparé une anthologie de la pensée économique de Jean Fourastié, publiée chez Gallimard en 2005. Ce grand économiste avait un constant souci du réel. Il se méfiait des errances de la rationalité. Contredisant un Hegel soucieux de valoriser le rôle de la raison dans l’histoire, il montrait que le rationnel n’est pas le réel et que le raisonnement se doit d’être au service des faits. C’est en appliquant cette démarche que Fourastié en est venu à émettre l’idée que le progrès technique pourrait être lié à la religion chrétienne.

NRH : Il associait donc le génie européen au christianisme ?

JLH : Il prenait en compte le prodigieux héritage de l’esprit grec et de la civilisation romaine, mais il insistait sur le fait que l’invention du progrès technique et du développement économique par les Européens venait du christianisme. J’éprouvais beaucoup d’admiration pour son œuvre et cette affirmation a suscité chez moi de nombreuses interrogations. C’est ce cheminement qui m’a conduit à écrire Le Vrai Génie du christianisme. Quand on étudie l’histoire du développement économique, on constate qu’il est apparu dans les pays chrétiens et européens, plus précisément dans la partie occidentale du continent. C’est-à-dire là où se sont concrétisées deux paroles christiques majeures : « Mon royaume n’est pas de ce monde » et « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Soit une disjonction du politique et du religieux à laquelle le monde orthodoxe, héritier de la civilisation byzantine, s’est montré réfractaire, et que la chrétienté occidentale n’a d’ailleurs pas toujours pratiquée, en particulier pendant la période carolingienne.

La disjonction débute vraiment au XIe siècle avec la grande querelle de la papauté et de l’Empire. Selon Lord Acton, l’historien et homme politique britannique, ce conflit a permis « la montée de la liberté civile ». Et c’est dans ce même XIe siècle que débute, note Fernand Braudel, l’« industrialisation endémique » de l’Europe occidentale. Géographiquement et chronologiquement, l’invention du progrès économique coïncide assez parfaitement avec la disjonction du politique et du religieux. Le vrai génie du christianisme tient au fait qu’il porte dès l’origine la distinction du temporel et du spirituel qui est en germe dans la parole évangélique.

NRH : Dans votre ouvrage, vous accordez une place particulière au caractère sacré de la royauté.

JLH : Il y a toujours eu une lutte plus ou moins sourde entre la royauté et l’Église. À l’aube du XVIIe siècle, de grands théologiens comme Suarez et Bellarmin condamnent formellement le droit divin des rois. Celui-ci a été pour la royauté française un outil politique fabuleux. Le roi sacré est censé tenir son pouvoir directement de Dieu. Aux XIVe et XVe siècles, on affirme au Parlement qu’il est « comme Dieu incarné ». Au détriment du droit canonique, droit ecclésiastique en principe puisé à la Révélation divine, la royauté de droit divin a construit un droit laïque fondé sur la volonté divine. Ainsi, la royauté a instauré au XVIe siècle un droit du mariage dans lequel on introduisait le consentement des parents. Et cela au nom de la loi divine. Le roi étant de droit divin, ses juristes pouvaient dire aux ecclésiastiques : « Nous, juristes laïques, nous comprenons la loi divine mieux que vous. »

Le problème était la stérilité de l’Évangile en matière de droit. On n’y trouve pas de droit, puisque le Christ n’a pas voulu se mêler de ces questions. Autant le judaïsme et l’islam sont des religions qui surabondent en règles de droit, autant elles sont absentes des textes fondateurs du christianisme. Si bien que, comme tous ceux qui dans l’histoire de la chrétienté ont voulu établir un droit tiré de la volonté divine, les juristes laïques ont dû aller chercher dans la Torah la légitimation de leurs options juridiques. De manière parfois très artificielle, ils utilisent le droit juif, les prescriptions morales juives et l’histoire des Hébreux. Pour renforcer la puissance de l’État face à l’Église, les juristes laïques du XVIe siècle ont habillé de références scripturaires les solutions dont ils avaient besoin.

NRH : Et que devient alors le droit romain ?

JLH : Pour les juristes du XVIe siècle, son autorité propre n’est plus suffisante. Le droit romain étant d’origine antique, les romanistes sont souvent accusés d’être de mauvais chrétiens. Pour se couvrir, ils cherchent dans la Bible l’apparence d’une assise religieuse aux règles du droit romain.

NRH : En rompant avec la relation au sacré immanent qui était celle des religions antiques, le christianisme a-t-il, pour vous, contribué au « désenchantement du monde » mis en lumière par Marcel Gauchet ?

JLH : Le désenchantement du monde est allé de pair avec le succès rencontré par le christianisme. Pour reprendre l’expression de Raymond Aron, il introduit une rupture « entre les choses et le charisme ». Il chasse le charisme des choses. Le royaume de Dieu n’est pas de ce monde. En conséquence, il y a le monde qui est l’affaire des hommes, et puis la transcendance. Une fois désacralisé, le monde devient utilisable.

Dans le monde antique, le réel n’est pas désacralisé. Il y a «  l’âme du monde » dont parle Platon, ainsi que « la musique des sphères ». Les astres restent des dieux. Tout cela est merveilleusement poétique mais cet imaginaire est remis en question par le christianisme et par le développement de la science expérimentale et de la technique moderne.

NRH : Cela ouvre ainsi la voie à Prométhée. Paradoxalement, la victoire du christianisme amène à une volonté d’asservir le réel.

JLH : Ce n’est pas le christianisme qui veut cette puissance. Paul Veyne a une formule magnifique : « Le christianisme est une religion du salut dans l’Au-delà et non un projet politique pour ce bas monde. » Le christianisme n’a rien voulu, il a eu des effets induits.

NRH : Selon vous, la dualité établie entre le monde d’ici-bas et l’au-delà est à l’origine du décollage économique de l’Occident, alors que le monde musulman – où le spirituel et le temporel sont étroitement mêlés et où la société fonctionne à partir des critères issus d’un droit inspiré par le Coran – ne connaît pas ce phénomène.

JLH : Selon l’historien israélien Élie Barnavi, le judaïsme et l’islam « constituent des systèmes totaux ». S’étant emparé de tout l’Orient romain en parfait état de marche et de l’Iran, l’Islam a été le cadre d’une civilisation urbaine quand l’Occident était retourné à une économie rurale élémentaire. Le monde musulman a récupéré les savoirs grec, iranien et indien, mais ne les a guère fait progresser. Le décalage avec l’Occident apparaît clairement dès avant la Renaissance.

NRH : À quoi attribuez-vous cette stagnation de la science musulmane ?

JLH : La domination d’une religion très juridique est un facteur de blocage. L’islam a tout prévu et codifié, ce qui condamne toute évolution.

NRH : La naissance de l’État dynastique, ancêtre de l’État-nation, viendrait selon vous de l’idée de « peuple élu » issue de la tradition juive.

JLH : C’est l’idée de peuple élu qui va permettre la formation des nations européennes. Les Francs se sont proclamés le nouveau peuple élu. À partir de Philippe Auguste, le roi très chrétien est perçu comme le préféré de Dieu. La France est « le royaume de la Nouvelle Alliance », comme l’a montré Colette Beaune dans sa Naissance de la nation France. Cette idée de nouveau peuple élu a joué un rôle capital. Faute d’une légitimité solidement établie, Pépin le Bref a eu besoin du sacre, et il en est allé de même pour Charlemagne.

Nombre de nationalismes européens se sont inspirés – même si ce fut souvent de manière indirecte – de ce modèle juif du peuple élu. La particularité du national-socialisme hitlérien est qu’il transposa le concept religieux originel en supériorité raciale inspirée du darwinisme social, ce qu’Alain Besançon a bien mis en lumière. Il parle de « “Biblisme” nazi », une piste de réflexion déjà explorée par la philosophe Simone Weil, qui pensait que Hitler avait adapté aux Allemands le mythe du peuple élu.

NRH : Vous faites du millénarisme la matrice des totalitarismes du XXe siècle.

JLH : C’est la matrice des socialismes du XIXe siècle et des totalitarismes du XXe. Le communisme est un millénarisme à l’état pur. Le national-socialisme présente une dimension millénariste avec son rêve d’un « Reich pour mille ans » que l’on ne peut expliquer autrement. On retrouve là, curieusement, l’influence de Joachim de Flore, ce moine-prophète du XIIe siècle fondant sur une analogie avec le dogme trinitaire sa prophétie des trois règnes successifs devant aboutir à la fin de l’histoire. La longue familiarité des Allemands avec le thème joachimite du « Troisième Règne » constituait un terrain favorable pour la prédication hitlérienne.

NRH : Dans l’un de vos chapitres, vous évoquez la religion politique de Jean-Jacques Rousseau.

JLH : Jean-Jacques Rousseau est hanté par l’idée d’unité du politique et du religieux. Principalement parce qu’il est citoyen de Genève. Il est né et a été élevé dans un monde théocratique où le religieux et le politique sont imbriqués. Comme il voue un culte à l’Antiquité, il a la nostalgie d’une époque où la religion était au service de l’État. Il est critique envers le christianisme, auquel il reproche d’avoir dissocié le chrétien du citoyen, ce qui perturbe l’État en détruisant son unité. Pour Rousseau, l’État a besoin d’une religion qui soit à son service exclusif. Idée reprise par Robespierre quand il crée la religion de l’Être suprême.

NRH : Vous affirmez que nous sommes confrontés aujourd’hui à une nouvelle religion totalitaire.

JLH : Nous sommes dans un système de religion séculière d’État : la religion des droits de l’homme. C’est un avatar de la religion de l’humanité du penseur socialiste du XIXe siècle, Pierre Leroux. Ce sont des idées d’inspiration chrétienne sans la religion chrétienne. Dans le même courant, on trouve la foi laïque de Ferdinand Buisson. Pour le maître d’œuvre de la construction de l’école laïque, la laïcité n’est pas seulement la séparation de l’Église et de l’État. C’est aussi la création d’une religion séculière républicaine. C’est le thème du livre de Vincent Peillon, Une religion pour la République. Se confondant plus ou moins avec le socialisme, la religion politique de Ferdinand Buisson est, selon lui, « la plus religieuse des morales » et «  la plus morale des religions ». C’est une morale religieuse d’État.

Nous avons franchi une nouvelle étape durant la seconde moitié du XXe siècle. La morale religieuse séculière est désormais imposée et sanctionnée par le droit. Comme l’a observé le doyen Jean Carbonnier, en étant transformée en droit, « la morale renouvelée des droits de l’homme a revêtu les signes d’une religion d’État ». Nous sommes soumis à l’État-Église de la religion des droits de l’homme. Celle-ci est un système politico-religieux réglementariste et répressif. Nous sommes revenus à un droit pénal religieux. Par une incroyable régression, on a rétabli la punition judiciaire du blasphème et du sacrilège républicains. Les manifestations d’opinions non conformes aux dogmes de la religion séculière officielle sont les nouveaux crimes religieux.

NRH : L’un de vos développements s’intitule Le nouvel augustinisme juridique, un droit sacralisé d’origine chrétienne. Cette théorie que vous avez décrite est aussi l’héritière du christianisme ?

JLH : Chesterton parlait d’idées chrétiennes devenues folles. C’est qu’elles sont transformées en religion séculière et imposées par le droit. Pour saint Augustin, l’idéal chrétien est l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, mais tout se passe entre la créature et son créateur. Transposé dans la religion séculière des droits de l’homme, cela devient l’amour de l’autre jusqu’au mépris de soi, imposé par un millénarisme tyrannique. Comme l’a souligné le philosophe Leo Strauss, l’interdiction légale de toute discrimination signifie « l’abolition de la sphère privée ». La transformation des valeurs chrétiennes d’amour en normes séculières sanctionnées par le juge pénal a des conséquences totalitaires.

Propos recueillis par Pauline Lecomte

Crédit photo : capture d’écran vidéo TV Libertés

Notes

  1. Jean-Louis Harouel, Le Vrai Génie du christianisme, Laïcité, liberté, développement, Éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2012.

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