La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

C’est l’histoire d’un échec, celui de « l’idée européenne » née aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, qu’il faudra songer à écrire. L’illusion a régné pendant plusieurs décennies.

Éditorial et sommaire du n°72 (mai-juin 2014)

Éditorial et sommaire du n°72 (mai-juin 2014)

Où en est notre Europe ?

Les résultats des élections prévues le 25 mai prochain exprimeront – si l’on en croit les enquêtes d’opinion – un profond rejet de la machine technocratique mise en place à Bruxelles.

C’est l’histoire d’un échec, celui de « l’idée européenne » née aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, qu’il faudra songer à écrire. L’illusion a régné pendant plusieurs décennies. La reconstruction du continent ruiné par la guerre, le rapprochement nécessaire entre les adversaires d’hier, le contexte de la guerre froide qui encourageait les États européens à se regrouper, enfin l’insolente prospérité des « trente glorieuses », attribuée par beaucoup à la création du Marché commun, ont dissimulé le fait que l’espace économique alors constitué ne rencontrait que l’indifférence bienveillante des peuples, bien loin de l’adhésion qu’espéraient les « pères fondateurs » tels que Jean Monnet et Robert Schuman.

Les crises pétrolières des années 1970 et l’évolution de l’union douanière initiale vers une zone de libre-échange ouverte à tous les vents de la mondialisation ont rapidement fait déchanter les victimes des délocalisations et du capitalisme financier. La perte de légitimité démocratique d’un système rejeté dans les urnes en 2005, mais imposé deux ans plus tard par la voie des ratifications parlementaires du traité de Lisbonne a fait le reste. Et personne ne peut aujourd’hui prévoir où s’arrêtera la vague montante de l’euroscepticisme.

Le poids de l’endettement, les progrès continus du chômage, la désindustrialisation, l’impuissance des différents pouvoirs nationaux et le déficit identitaire d’une Europe détachée des réalités historiques et culturelles semblent annoncer des jours difficiles pour la technocratie bruxelloise. Perçue naguère comme un cadre protecteur, l’Europe des vingt-huit, soumise aux exigences des marchés financiers et aux oukases de l’Organisation mondiale du commerce, apparaît aujourd’hui comme l’instrument d’une globalisation manifestement contraire à ses intérêts, au moment où les grandes puissances, anciennes ou émergentes, se préoccupent de se protéger des effets du processus en cours.

Incapable de définir ses limites géographiques – au point d’envisager une adhésion de la Turquie – cette Europe est incapable de mettre en œuvre une politique étrangère cohérente, au moment où l’activisme déployé sur sa périphérie orientale vise uniquement à favoriser le rollback de la Russie voulu par Washington. Simple espace économique – à la différence de l’Europe « carolingienne » des années 1960, à laquelle De Gaulle entendait donner une dimension politique – l’Union européenne se révèle incapable d’assurer un développement harmonieux et une prospérité satisfaisante à ses différents États membres. C’est au nom du moins disant social imposé par les exigences de la mondialisation qu’elle est invitée à se « réformer », au détriment du plus grand nombre et au bénéfice des oligarchies financières qui s’efforcent aujourd’hui d’imposer un modèle ultra-libéral intenable dans la durée. Cette Europe a, de plus, révélé sa tragique impuissance sur le terrain géopolitique. Bercée d’illusions quant aux vertus du soft power qu’elle prétend exercer, incapable de se doter des moyens de son autonomie politique et militaire, elle peut simplement s’arrimer au char fatigué d’une Amérique dont on voit bien qu’elle n’a plus les moyens d’imposer une hégémonie mondiale. L’histoire n’est écrite nulle part et les signaux inquiétants que l’on recense aujourd’hui – effondrement démographique, stagnation économique, dépendance énergétique, régression culturelle ou vassalisation grandissante vis-à-vis des États-Unis – n’ont rien de fatal. La définition d’une alternative aux logiques libérales et bruxelloises, ainsi que la prise de distance avec un espace atlantique conçu en fonction des intérêts américains, seront les premières étapes d’un retour sur le devant de la scène mondiale. Il s’opérera certes à partir des nations – et la France a sans doute un rôle exemplaire à jouer en ce sens – mais ne pourra faire l’économie de l’organisation d’un espace civilisationnel animé par la conscience de son héritage retrouvé. C’est la condition pour que la « vieille Europe » redevienne, après le « sombre XXe siècle » qui a vu son déclin, un véritable acteur de l’histoire.

Philippe Conrad

Illustration : huile sur toile de Valentin Serov, L’Enlèvement d’Europe, 1910, Galerie Tretiakov, Moscou. Crédit : domaine public.

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Où en est notre Europe ? Par Philippe Conrad

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