La Nouvelle Revue d'Histoire : "L'histoire à l'endroit". Fondée en 2002 par Dominique Venner et dirigée par Philippe Conrad.

Jean de Viguerie nous fait humer l’air d’une France, celle de son enfance et de sa jeunesse, de la fin des années 1930 aux années 1950. La France avant qu’elle ne soit écrasée, comme ses voisins, par le rouleau compresseur de l’hyper-modernité. Une France charnelle, verticale et communautaire.

Le Passé ne meurt pas, de Jean de Viguerie

Le Passé ne meurt pas, de Jean de Viguerie

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire n°85, juillet-août 2016. Pour retrouver ce numéro, rendez-vous sur la e-boutique en cliquant ici.

« Pii et scientes » (« pieux et savants »). Ainsi Jean de Viguerie qualifie-t-il ses professeurs du collège Saint-Théodard de Montauban, dont il fut l’élève de la classe de cinquième à celle de première. Pieux et savants « comme il était demandé dans l’ancienne France aux membres des instituts enseignants […] ». « Et pauvres », de surcroît. Encore offertes en exemple au lendemain de la Seconde Guerre mondiale – y compris dans la plupart des établissements laïcs, où l’objet de la piété était, il est vrai, différent –, ces qualités et vertus appartenaient à un monde, une civilisation qui devaient être emportés, à partir des années 1960, par le tsunami de la société de consommation. Elles qualifient tout entier Jean de Viguerie.

Le Passé ne meurt pas, de Jean de Viguerie

Le Passé ne meurt pas, de Jean de Viguerie

L’historien, bien sûr, professeur honoraire des universités, spécialiste de l’histoire religieuse aux XVIIe et XVIIIe siècles, de l’histoire de l’enseignement sous l’Ancien Régime, auteur, par ailleurs, d’un magistral ouvrage Histoire et dictionnaire du temps des Lumières (1995), de Louis XVI, le roi bienfaisant (2003), d’une émouvante biographie de Madame Élisabeth (2010), ainsi que de deux essais essentiels, décapants et novateurs, Les Deux Patries (1998 et 2003) et Histoire du citoyen (2014), qui prolonge le précédent. Mais aussi l’homme, qui publie aujourd’hui un délicieux petit volume de souvenirs intitulé Le Passé ne meurt pas.

Il ne s’agit pas de mémoires proprement dits, d’une narration continue, ni de l’histoire de son itinéraire intellectuel, mais d’« une suite d’épisodes » racontant « des choses et des gens », restituant, à la manière d’un peintre de genre, « un peu de l’atmosphère, de l’ambiance » de « temps disparus ». Épisodes d’une vie tout à la fois rangée et originale, droite et anticonformiste, dont l’engagement à contre-courant ne fut pas sans conséquence sur sa carrière universitaire. Une vie de fidélité aux siens, aux aïeux (racines languedociennes, vendéennes, ramifications baltes et, du côté de son épouse, irlandaises), à la foi et à la tradition catholiques, à la légitimité, aux maîtres, aux amis (notamment ses confrères René et Suzanne Pillorget, ou l’historien du droit Xavier Martin…). La sobriété du ton, teinté d’une pointe d’humour, est à l’unisson du propos. Plutôt que de se mettre en avant, l’auteur n’est le plus souvent, ici, qu’un faire-valoir qui, jamais, ne s’appesantit sur son propre cas. C’est que l’historien n’est jamais loin du chroniqueur.

Cet ouvrage est d’abord celui d’un héritier, qui reconnaît sa dette envers ses maîtres : ceux de Saint-Théodard (« Je leur dois infiniment. Je leur dois le goût et le respect de la vérité ») ; le philosophe thomiste Louis Jugnet, son professeur au lycée de Toulouse, dont il n’a jamais oublié la mise en garde préalable : « Si quelqu’un vous dit que l’oncle Alfred n’existe pas, ne le croyez pas », et dont l’enseignement chrétien ne lui fut jamais contesté par les inspecteurs généraux ; Roland Mousnier, « le meilleur spécialiste des institutions d’Ancien Régime », dont il fut l’assistant de recherche.

Jean de Viguerie nous fait humer l’air d’une France, celle de son enfance et de sa jeunesse, de la fin des années 1930 aux années 1950. La France avant qu’elle ne soit écrasée, comme ses voisins, par le rouleau compresseur de l’hyper-modernité. Une France charnelle, verticale et communautaire. Il est de mode, depuis quelques années, d’incriminer Mai-68. Jean de Viguerie, qui vécut de près ces journées (le séminaire de Mousnier étant le seul cours maintenu au sein de la Sorbonne occupée) rappelle que Mai-68 (« un montage », « une plaisanterie », dit-il) ne fut qu’une conséquence et non une cause. Très divers et traversé de contradictions, le mouvement fut, pour l’essentiel, le fruit de l’hédonisme marchand porté par la génération à l’origine des « Trente Glorieuses ».

À la fin des Deux patries, où il oppose la patrie traditionnelle (« la terre des pères ») à la patrie idéologique (les droits de l’homme), Jean de Viguerie notait : « Dans les années 1960 […], le courant a été coupé. Le savoir essentiel, le savoir indispensable à la vie n’a plus été transmis. De cet accident gravissime, le corps social n’est pas près de se remettre […] La patrie se trouve de ce fait exposée au péril de mort. Car toute patrie est fragile. Seules les méditations des sages peuvent l’aider à survivre ». Il est, assurément, de ceux-là.

Christian Brosio

À propos de

Jean de Viguerie, Le Passé ne meurt pas, Via Romana, 173 pages, 19 €

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